Archives mensuelles : mai 2012

Vous avez le change, Monsieur ?

Ma journée fut étonnamment banale : quête éperdue  d’un p’tit emploi siouplaît le matin, p’tit dîner à la taverne du coin avec mon pote Marek le midi, l’après-midi, un p’tit tour à la blanchisserie avec ma lessive du mois dernier, et me voilà affalé dans mon canapé à vous narrer le tout. Il faisait un peu moins chaud, aujourd’hui, vous ne trouvez pas ?

Lorsqu’on est seul, on a beaucoup plus de temps pour réfléchir, pour se laisser aller à cet exercice fastidieux – qu’écris-je, à cette tare –  que l’on appelle penser.  Penser ? Ne soyons pas excessifs : il n’est pas question de jongler avec les grands principes, comme le font les penseurs, mais plutôt de songer…

Quand on est seul, quand on n’a pas à discuter de tout et de rien – de rien surtout – avec les cops, quand on n’a pas à mitonner la bouffe du soir pour les mioches, ou pour Robert, pendant qu’il lit La D.H. en écoutant du Lepers, quand on n’a pas à envoyer une centaines de short message services pour rester au fait des choses, on peut se laisser entraîner, en effet, à tirer quelqu’enseignement, précieux ou futile, d’un échange humain ordinaire.

Ainsi, avant d’aller blanchir, j’ai fait quelques emplettes à la superette du coin. J’en ai profité pour demander à l’affable vendeur de m’échanger un billet de vingt euros contre de la monnaie. Ma blanchisserie, voyez-vous, n’accepte pas les billets… Le vendeur s’est exécuté avec le sourire. Arrivé au dry cleaning, qui n’a d’ailleurs de dry que le nom, je me suis rendu compte qu’en échange de mon billet, le vendeur m’avait donné trente euros de pièces. J’ai mis en marche les quatre machines à laver – eh oui, il faut ce qu’il faut – et j’ai songé…

Je ne roule pas sur l’or, vous l’aurez compris. Irais-je rendre ce trop-perçu ou le garderais-je pour moi ? J’ai pensé à ce tram qui, l’autre jour, à Koekelberg, avait fauché ce piéton distrait, et à ces jeunes cons qui, dans la foulée, profitant du désarroi et de l’inattention du conducteur, avaient dérobé à celui-ci sa recette du jour. Ils ne se sont posé aucune question : leur instinct les a amenés à agir…

Mon grand-père et les hommes (et femmes) de sa génération, eux, n’auraient pas réfléchi : ils seraient allés rendre illico les dix euros. Point par instinct, mais par devoir. Par simple bon sens aussi, sachant que ce vendeur, ils le reverraient bien un jour : il faut continuer de vivre avec ceux que l’on dupe ! Morale ou éthique ? En l’occurrence, les deux se confondent : point n’est besoin, toutefois, d’instituer de règles pour assurer la cohésion d’un vivre en commun. Chacun est, en principe, suffisamment évolué que pour se rendre à l’évidence : à terme, une société de rapaces n’épargne personne…

Le vendeur paraissait aimable et il m’a rendu un service. Il ne m’a fait aucun don. Pour autant, profiter de sa faiblesse d’esprit passagère s’apparente-t-il à un vol ? Je n’ai pas tranché cette question. En revanche, je sais qu’il m’arrive à moi aussi, de temps à autre – comme à quiconque, au demeurant – d’avoir la tête dans les nuages, et j’aimerais qu’à ce moment-là, les personnes que je rencontre aient la décence de ne pas en profiter. En rendant à ce vendeur les dix euros qu’il eût peut-être dû suppléer de sa poche, en fin de journée, je considère donc n’avoir fait preuve d’aucune émotion, mais avoir fait, au contraire, acte de rationalité.

En sortant du magasin, je me suis trouvé nez à nez avec un jeune qui faisait la manche. Plus précisément, il vendait de petits cendriers en aluminium, de sa fabrication. Il était là avec son chien, qui semblait avoir la panse bien pleine. Lui-même, bien que requérant de toute évidence un bon bain revigorant, était équipé d’un GSM dont émanait de la musique. Je lui ai demandé s’il était de ma commune, s’il avait besoin de quelque chose. Il m’a dit, une légère marque d’embarras sur le visage, qui se conjuguait à un sourire véritable, celui des humbles qui se satisfont de peu, qu’il venait du nord de la France, que quelques amis du cru lui offraient le gîte et qu’il ne disposait d’un GSM que pour rester en contact avec eux. Indéniablement, ce mec avait tout ce qu’il faut pour travailler, donc pour subvenir à ses besoins, si ce n’est peut-être un emploi : ce genre de choses se fait rare, en effet. Indéniablement, il y a, parmi la foule grossissante de va-nu-pieds qui peuplent les rues de la capitale, d’autres miséreux bien plus mal lotis que lui.

Mais qui suis-je pour juger ? Parce que les temps sont durs, parce que rien n’est fait pour les atténuer et parce que « homo homini lupus » fait désormais partie du corpus asocial tacite de valeurs nouvelles, je sais qu’il n’est pas exclu qu’un jour, une telle situation s’impose à moi. Dans ces conditions, offrir à ce jeune nomade déboussolé un sandwich ou quelque chose à boire eût-il relevé de la charité, toujours supérieure, ou de la solidarité d’égal à égal humain ? Et la rationalité, dans tout cela ?

La rationalité n’y a pas sa place, nous instille le bon sens commun, tel que reformulé à l’aune de l’anglo-saxonne dichotomie imbécile winner / loser. Loser, le type qui va rendre les dix euros ! Loseuse, la vieille dame qui, ne se doutant de rien, ouvre sa porte à un individu qui feint la détresse pour pouvoir téléphoner tandis qu’une comparse dérobe l’argenterie ! Winner, en revanche, le type pour qui tous les moyens sont bons pour se faire du fric. Winners, les petites frappes qui ont volé la recette du tram ! Ou devrait-on, par les temps qui courent, écrire ‘rationnelles’ ?…

Cette rationalité de l’égoïsme immédiat, celle qui ignore en connaissance de cause – voire organise – la misère patente qui s’étale de plus en plus au grand jour, cette pseudo-rationalité de bazar, qui s’accompagne du dédain, du mépris engendré par la peur hideuse de l’image de l’humanité que projette le misérable sur celui qui la façonne ou qui, a minima, y trouve son compte, me révulse. Cette société de l’asocialité instituée me fait vomir ! Cette société qui court sciemment et avec détermination à sa perte me fait halluciner !

Il n’y a plus rien : ni morale, ni éthique, ni respect !  En permanence, il faut être sur ses gardes pour éviter les coups bas ! La corruption est intrinsèque au système, à tel point que quiconque se contente de souligner ce fait, de mettre le doigt sur les béances morales et / ou éthiques de la banque, de la finance, de la grande entreprise, se voit accusé de rouler pour les extrêmes.

L’Autre, tant vanté pourtant en vaines paroles, ne compte plus, en rien ! Tout se recroqueville, se ferme, meurt ! L’instinct de puissance brute est partout, la relativisation de l’ego nulle part. Est-ce donc là la société éclairée que l’on nous promettait ? Est-ce donc là l’horizon des ploucs : s’entre-dévorer comme des chacals pendant que d’autres célèbrent les messes ?

J’ai laissé là cet inconnu avec son chien, lui souhaitant bon vent, et je suis monté dans le bus. Sous un siège, dans un recoin, la rationalité, la vraie cette fois, s’est rappelée à moi sous la forme d’un tract lumineux et sans ambages… « Indignez-vous », y était-il écrit !

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Expression de sagesse passagère (1)

Qui sommes-nous ? Comment se souviendra-t-on de nous ?

Autrement que par nos tweets et nos SMS, espérons-le…

« Si l’univers est rond ou ovale comme l’est la tête de l’homme ou le berceau de la femme,

jamais la somme des angles d’observation ne pourra le résumer.« 

***

(added April 13, 2015)

Though influenced by others and contributing to the whole, I don’t belong to anyone else.

Though within my grasp, my environment does not belong to me.

The other day, a distant young nephew in meditation, who’s not very talkative when his draft opinions are being challenged, wrote a piece about adulthood. But what is adulthood ?

To a lot of people, it means identifying one’s goal in life, and then pursuing it relentlessly. Perhaps, indeed, if everyone were to look in the same direction, namely their own, they would at least leave other people be, and not try to impose their conception of life to them. But is this feasible on a planet inhabited by seven million souls and counting ? Doesn’t it automatically imply that, in order for some to be able to become what they want to be, others mustn’t be able to ? Would it still, then, be a satisfactory definition ?

If my goal is to become a weapons manufacturer, it will literally annihilate others, no matter the context. If my goal is to become a sectarian guru, I will force my views upon others. If my goal is to become a politician, and if I succeed, I will tell other people what they are entitled to do, and what not. Freedom and slavery, masters and servants : is this picture in any way compatible with being an adult ? Why would anyone – any adult, that is – want to rule over others : doesn’t such a goal reflect remnants of the worst aspects of childhood ?…

They also say becoming an adult is to start facing reality, and leaving behind all childish illusions. But what if reality itself, as it is commonly understood, were the worst illusion of all ? What if pursuing one’s goal merely procured a self-satisfactory illusion quickly compensated by the harsh, tragic, impression that, whatever we do, we cannot change the scheme ?

If being an adult is to know one’s limits, on the other hand, there’s room to talk. But what could knowing one’s limits mean ? Can the Golden Rule be of any help ? “Don’t do unto others what you don’t want others to do unto you”… it seems well-inspired, but is it also operative ? If, for instance, I’m a sadomasochist and my vis-à-vis is not, does that mean I’m allowed to whip him ? Obviously, the golden rule gradually became oxidized, as some societies progressed toward more openness : it was golden on the surface only. Basically, it’s a selfish rule, actually : under its shiny mellow mask, it denies the other his being, and glorifies one’s own ego. In order to know what others like or not, I have to know them in the first place. The gold-plated rule claims I don’t have to : all that matters is me…

Knowing one’s limits is twofold : one has to consider the other as distinct (detachment), and one also has to acknowledge the fact that oneself and the other are equally part of the same biosphere (attachment). This biosphere is not only the common habitat we call Earth, but also a common spiritual habitat in which each one of us might be viewed as a neuron. If there’s a meaning to the ‘Y’ in ‘Y-Generation’, that should be it.

The first wing of this paradigm implies putting an end to every form of colonization, an adolescence crisis of sorts by which some tribes, which considered themselves superior, felt mandated to conquer others, but also by which some groups, some societies, felt justified in dragooning people into their ranks, even if that meant trampling upon individual rights. The word ‘deviant’ only makes sense in the perspective of such an adolescence crisis.

Pope Francisor

Main tendue sur fond lumineux...Not only does the second wing of the paradigm, which is fairly new, compel us to read classical writers and philosophers in a different way, taking into account the fact they probably contributed to contemporary reality but their reality, nonetheless, was not our own, technologically speaking, it also has immeasurable implications as to the notion of ownership, whether it be ownership of goods or ownership of ideas.

In a mature society, based not on competition and survival of the fittest, whatever the means said fittest is using, but on common elaboration (which is the contrary of both capitalism and Soviet communism), ideas will be seen as floating, without ownership, for everyone’s benefit.

The individual would then be considered not as an oxymoronic selfish consuming prototype, but as a dual being, whose duality is composed of an identity answering to a logic of its own (a.k.a. what makes the individual one, or detached) and of a fusional aspect influenced by and contributing to the whole (a.k.a. social, or attached). One does not go without the other… Suppress the latter, and you’re left with nihilistic egocentrism. Suppress the former, and only tyranny remains. Cherish both as an ever challenging alchemy to be found, and colorful diversity will offer itself to you in a harmonious way, one that doesn’t require belonging to, only belonging…

By definition, this alchemy cannot be rigid : it has to compose. As a consequence, rigid adults, who have a blinkered view of things, confusing the part (in other words their own little goal) with the whole, are no adults at all.

To compose a serene human painting, pointillism is probably the best method, because, to some extent, pointillism involves doubt. And what better than doubt, whether on a scientific or religious level, can guarantee humanity’s much needed humility ?…

I believe ! I believe a plurality of plural singulars can prove to be a quite stunning singularity…

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