Et vous, quelle est votre chanson préférée ?

Chacun d’entre nous a eu, un jour, à répondre à une question à la réalité improbable du type : « si vous vous exiliez sur une île déserte, quels sont les trois livres que vous emporteriez ? », que celle-ci ait fait l’objet d’une dissertation d’écolier ou vous ait été adressée innocemment par un ou une pote au détour d’une conversation ordinaire.

Ce n’est pas à cette question-là que j’ai envie de répondre ici, mais bien – vous l’aurez compris au titre de ce post – à celle qui consiste à savoir quelle est, pour moi, non la meilleure chanson de tous les temps, ni même nécessairement celle qui résistera le mieux à l’épreuve de l’âge, mais celle qui, moi, par sa structure, ses mélodies, la sincérité des émotions qu’elle charrie, donc son caractère non commercial, me touche, m’émeut, me fait vibrer le plus.

Je n’en suis pas certain à cent pourcents, mais je pense que la médiathèque de la communauté française de Belgique, un acteur incontournable dans notre paysage culturel, dont je suis membre depuis mes douze ans, a bien dû me prêter à ce jour près de deux mille CD, peut-être même davantage, et ce dans tous les styles musicaux possibles et imaginables : prétendre écarter d’un revers de main un genre entier est absurde et ne fait que dénoter la méconnaissance de leur sujet ainsi concédée par ceux qui se rendent coupables d’un tel crime intellectuel et musical, tel un Zemmour, qui répète à l’envi que le rock est né et mort avec les pierres qui roulent…

Dans ces deux mille productions, qui comptent chacune en moyenne une dizaine de titres, il est donc extrêmement malaisé – pour ne pas écrire impossible – d’en choisir un seulement, tous genres confondus. Il y a tant et tant de chansons, de musiques, qui correspondent pour chacun à tant de moments de sa vie, à tant de rencontres, ou qui instillent tant d’émotions, de sentiments puissants, qu’une telle mission relève de ces jeux de Luna Park où il s’agit pour les jeunes enfants d’attraper, à l’aide d’une pince métallique, l’une des nombreuses peluches qui se chevauchent dans un bac en plastique, espérant naïvement pouvoir emporter chez eux l’objet de leur convoitise et le chérir ad vitam aeternam : la satanée pince lâche toujours la peluche au dernier moment ! En d’autres termes, il y a toujours mieux, il y a toujours autre… Pourquoi, d’ailleurs, tant de mariages se soldent-ils par des divorces ?

Cette introduction élaborée et ces précautions posées, je vais me risquer à l’exercice, malgré tout, car chaque fois que j’entends cette chanson, ce véritable chef d’œuvre méconnu et certainement pas apprécié à sa juste valeur, chaque fois que je me laisse emporter par ce tourbillon sonique aux confins de la galaxie du rock contemporain, je me fais la même réflexion, et ce depuis plus de quinze ans : « putain, comment diable est-il possible de concentrer une telle énergie dans un seul track et d’orienter celle-ci si brillamment, tout en simulant la désinvolture ? »

Ce track, cette chanson – encore que, dans ce cas, cette dernière dénomination sonne bien trop ‘vieille France’ que pour être appliquée – c’est, selon moi, la meilleure création des Smashing Pumpkins, « Starla ».  Sortie en 1993 sur un EP qui contenait deux autres titres dont celui-ci se distingue sans difficulté et haut la main, rééditée ultérieurement sur la face B de l’album « Pisces Iscariot », cette chanson ne peut se concevoir que comme un track, en effet, au sens où l’entend le dictionnaire.

« A track », c’est à la fois un sentier, celui, d’apparence paisible, sur lequel nous emmène Starla, d’abord par l’entremise d’une guitare légère, aérienne et tournoyante, de la voix quasi mélopéenne de Billy Corgan (dès 0:47), puis d’une batterie lente, douce et régulière (1:38), et un chemin, lorsque ledit sentier se transforme en route et que l’ensemble se fait plus lourd, plus orageux, avec une basse qui prend le dessus, une guitare qui gagne en pesanteur et des rythmes de batterie qui, s’ils demeurent réguliers, deviennent plus denses eux aussi (2:49). C’est de nouveau un sentier avec le retour à un certain détachement, qui se caractérise notamment par une guitare qui se remet à faire des pirouettes, quoique selon une systématicité plus établie (4:29) et l’apparition quasi providentielle d’un djembé, qui supplante temporairement la batterie (4:43). Mais c’est aussi –voire surtout – une trajectoire lorsque les Pumpkins se déchaînent littéralement dans un numéro de haute voltige dans lequel la guitare atteint des sommets indescriptibles de sentimentalité néoromantique, une guitare qui décolle, qui se lamente, qui casse, qui scie l’air de ses cordes, qui crie son immense espoir, qui vit, qui vibrionne d’extase, qui est en orbite, bien au-dessus de nos têtes, secondée par une basse frénétique, laquelle, avec une batterie qui marque le pas cosmique, coordonne brillamment l’ensemble (dès 5:28), laissant s’effacer la voix comme pour répondre à la supplication de Corgan, avant que le feu ne soit mis aux poudres :

« No more words, just you and I
High in the sky
»

L’apothéose éjaculatoire survient à 10:10 sous la forme de quatre bouquets de feux d’artifice supersoniques, suivis du retour immanquable à une quiétude ma foi exceptionnellement méritée.

Il se dit que Corgan et sa bande (c’est-à-dire James Iha à la guitare, D’Arcy Wretzky à la basse, et Jimmy Chamberlin à la batterie, pour ne citer que les membres effectifs du combo tel qu’il était initialement constitué, avant qu’une sérieuse bisbrouille ne survienne et que Billy ne réagence intégralement sa composition, lui excepté bien sûr) ont enregistré ce morceau dans son appartement. En témoigneraient les sirènes de police que l’ont entend distinctement à 5:24.

C’est Corgan qui a, en mage surdoué, composé ce morceau sublime. C’est donc lui qui s’y exprime. Et qu’y exprime-t-il précisément ? La palette précise des sentiments qui agitent, tourmentent, réjouissent, rendent espoir à toute la génération dont l’adolescence a émergé en même temps que ce qu’il est convenu d’appeler le grunge (un terme sorti d’on ne sait quelle imagination marketée et qui n’est pas en mesure de rendre la profondeur de ce morceau, très loin s’en faut), c’est-à-dire la génération de la solitude, de l’indécision, du doute, de la peur d’échouer, mais aussi d’un nouveau genre d’abstraction métaphysique qui amène à regarder vers le haut, laissant, le cas échéant, derrière soi la ou les femmes que l’on soupçonne à l’origine du désordre amoureux (« No more words » peut aussi s’entendre comme « no more womans », de même que le « I’m in here » du début a des allures de « I’m in Hell ») pour planer seul, très haut dans le ciel, sa bonne étoile comme guide…

I’m in here
Please take me home
Starla dear
I’m all alone

When you can’t decide what’s on your mind
It’s clear I’m here, Starla dear

To disappear takes so much time
Starla dear, you’re on my mind

Soon, soon I’ll be leaving
Soon, soon I’ll be leaving
I am all you’re saying
I am all you’re failing

I’m in here
Please take me home
Starla dear
I’m all alone

Serve yourself No one else can do for you like you
And no one else fails like me
In my eyes I burn alive
Fly like a bird
No more words, just you and I
High in the sky

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