« Pose suggestive » (2e partie)

Le mercredi suivant, j’avais rendez-vous avec elle vers dix-huit heures trente dans son petit appartement de la rue des Rosiers, à quelques minutes du centre de Bruxelles. « Sonnez  Fuentes », m’avait-elle précisé. J’étais légèrement en retard, mais je me disais qu’une artiste ne s’offusquerait pas d’un tel détail. J’avais traversé le petit bois qui jouxtait son immeuble, une tour assez imposante et large, tout en briques rouges, prolongée par un bâtiment rectangulaire classique, une ode architecturale de plus à Saint-Phallus, située au coin d’une rue assez calme. « Fuentes », donc… Je pris, une fois encore, mon courage à deux mains et exerçai de mon index une brève pression sur la clarine ad hoc.

–          Si !

Seigneur, c’était une voix de mâle !

–          Euh, oui, bonjour, c’est Hagan, j’ai rendez-vous avec Aurora…

–          Si, je vous oubre ! C’est au sixième…

L’ascenseur était en panne. Mais ce n’était pas grave : je n’étais pas encore complètement remis de la soirée chez Yorick, et un peu d’exercice me ferait du bien. Une jeune fille frêle, à l’allure délicate, m’attendait sur le palier. Elle avait de longs cheveux auburn, un beau visage ovale quoique légèrement émacié, des yeux qui me semblaient refléter le bleu du ciel, et un joli nez en pointe, un peu comme Dorothée. Son jean délavé épousait parfaitement les formes de son corps, et le polo bleu qui masquait ses rondeurs féminines, alléchantes sans être excessives, laissait imaginer une partie du plaisir que son mec pouvait prendre avec elle.

–          Vous êtes Hagan ? Bonjour, je souis Aurora…

–          Enchanté, Mademoiselle.

–          Entrez, je vous en prie, et mettez vous à l’aise.

Je n’ai pas l’esprit trop mal tourné, mais, déjà, cette invitation me semblait nous faire entrer dans le vif du sujet. J’ai pris place dans l’un des fauteuils club qui entouraient une table basse en verre composée de deux plaques entre lesquelles semblait se morfondre un cygne transparent, l’un de ces trucs qu’on trouve dans les magasins d’ameublement d’occasion et que je n’achèterais jamais moi-même. Après m’avoir demandé si je voulais me désaltérer et avoir satisfait à mes envies en cette matière, Aurora s’assit à son tour, tandis que son compagnon, dont j’appris qu’il se nommait Augusto, s’activait à je ne sais quoi dans ce qui ressemblait à un menu atelier adjacent au salon. Elle me regarda avec une fierté mêlée de malice, ses petits yeux étincelants fixés sur moi, et s’adressa à moi sur un ton de mise au défi :

–          Alors, c’est la première fois que vous posez nu ?

Elle le formulait comme si c’était chose acquise.

–          Euh, oui, mais justement, à ce propos, j’aurais aimé obtenir au préalable quelques renseignements : ce que vous attendez de moi au juste, quel type de compensation je peux espérer, …

Oups ! Déjà, j’en avais trop dit ! Cette dernière phrase pouvait, en effet, être interprétée comme un appel du pied salace et peu subtil d’un quinquagénaire en manque. Etait-ce parce qu’elle est hispanophone qu’elle n’y a pas réagi, ou, jouant la pro, s’est-elle abstenue de réagir ouvertement ? Peu importe : je l’avais échappé belle. Sans doute prenait-elle la mesure de ma nervosité et me ménageait-elle en conséquence…

–          Je vais vous expliquer. Euh, on se tutoie ?

–          Volontiers, oui !

–          Voilà, alors, je suis étudiante à l’académie des Beaux-Arts, et je me spécialise dans le desson.

De temps à autre, elle laissait s’échapper une syllabe ou un son qui trahissait son origine, et je trouvais ça sexy comme tout…

–          Jousqu’à présent, je n’avais qu’un seul modèle sous la main, c’est mon petit-ami, mais si je veux vraiment perfectionner ma technique, il faut que je m’entraîne avec d’autres modèles. Tou l’as vu, Augusto, ce n’est pas Taylor Lautner. Che l’adore, mais pour les muscles, on repassera… J’ai donc placé la petite annonce dans la faculté. Tou sais ce qu’on dit : best take them before thirty…

–          Oh, pas toujours, certains disent qu’une femme n’éclot vraiment qu’à partir de la trentaine…

–          Soit… Mais, moi, je te parle des hommes. Ce qui m’intéresse, ce sont les formes masculines, les beaux biceps bien arrondis, les pectoraux saillants, les abdos en tablettes, les chambes fermes et les petits couls bien arrondis.

Voilà ! Là, on était bel et bien dans le vif du sujet.

–          Tou peux me montrer un peu ?

–          Euh, ici, tout de suite ? Tout ?

–          Non, montre-moi ce que tou as envie de me montrer.

–          Euh, d’accord…

Je défis calmement mon sweat bleu à manches courtes pour dévoiler une anatomie légèrement musclée et très poilue, espérant un réflexe positif de sa part. Les poils, ça leur plaît, aux Espagnols, non ? C’est méditerranéen…

–          Pas mal, pas mal du tout, Hagan. Ca va être oune challenge de cerner les contours de tes mouscles avec tous ces poils, mais le package me plaît.

–          Euh, merci…

–          Ok, alors passons aux choses sérieuses. J’aurai besouin de te revoir au moins trois fois, pour des séances de cinq heures chacune, avec des poses variées. Par heure posée, je te donnerai vingt oros. Ca te va ?

–          Ouais, ouais, c’est très cool…

–          Aujourd’hui, on va juste prendre quelques photos de toi. Ca m’aide pour la finition dou dessin quand tou n’es plus ici. Seulement si on a le temps, j’entamerai un premier croquis.

–          D’accord !

–          Suis-moi…

Elle m’emmena dans une petite chambre d’environ trente mètres carrés qu’elle avait aménagée en studio, s’éclipsa en me demandant d’attendre quelque secondes, laissa la porte entrouverte et, de l’autre côté de celle-ci, me demanda de me déshabiller complètement. Le haut, c’était déjà fait, il ne restait plus que le bas. Je m’effeuillai en deux temps trois mouvements, comme savent le faire les vrais mecs, et, bien sûr,  ce qui devait arriver arriva : le nez de Pinocchio s’allongea tout aussi instantanément. Impossible de le contenir ! Une ou deux minutes plus tard, la porte s’ouvrit pour laisser apparaître Augusto, un Canon 20D en bandoulière…

–          Eh bien, ça t’excite, on dirait. C’est moi qui prends les photos. D’accord ?…

–          Euh…

The Velvet Underground, I’m Waiting For The Man

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