« Pose suggestive » (3e partie)

A chaque flash, l’appareil crachait ses photons en émettant un bruit sec qui résonnait comme un écho. C’était comme si je me faisais mitrailler avec mon consentement. Je commençais à comprendre ce que devaient ressentir toutes ces stars du showbiz, de la politique et du porno lorsqu’ils ont une armada de ces machins braqués sur eux. J’étais sur le qui-vive, et mon Johnson aussi. De sa petite voix intérieure, il me disait de me méfier, de ne pas faire trop confiance à cet engin de malheur. Il est lucide, mon Johnson…

–       Voilà, maintenant, accroupis-toi s’il te plaît…

–       OK.

–       Maintenant, cambre-toi.

–       Euh, t’es sûr ?

Je n’étais, à vrai dire, pas trop enchanté de la direction que prenaient les choses. Encore quelques minutes et il me demanderait d’enfiler des bas résilles…

–       OK, maintenant écarte bien tes fesses.

–       Ah non, mec, halte là !

–       Je plaisante, Hagan, relax…

La besogne dura quelques minutes de plus, puis Augusto m’annonça, à ma grande satisfaction, qu’il disposait de tous les clichés nécessaires. Ce que lui et sa compagne en feraient, une fois fignolés les croquis, n’était pas clair. Avec un brin de narcissisme, je me suis mis à imaginer qu’ils agrandiraient l’un d’eux pour le transformer en poster qu’ils placarderaient au-dessus de leur lit, en faisant – et moi par la même occasion – un amant figuré pour leurs longues soirées d’hiver.

Augusto sortit de la pièce, avertit Aurora de ce qu’il avait mené à bien sa mission. Il lui montra sans doute quelques-unes des photos car j’entendis la belle éclater de rire, ce qui eut pour effet d’atténuer sensiblement la portée de ma boursouflure mitoyenne. L’artiste entra alors dans la pièce et referma la porte derrière elle.

–       Eh bien, je vois qu’on est moins fier, s’amusa-t-elle

–       Je ne voulais pas que ma spontanéité te soit désobligeante, lui répondis-je du tac au tac.

–       Qu’est-ce que tou dis ? Je ne comprends pas…

Elle prit position sur une rigide chaise en bois aux pieds métalliques, ajusta son chevalet et m’expliqua la première pose.

–        Tou te tiens debout, de profil, et tou tournes légèrement ton bassin et ta tête vers moi. Voilà, tou vas voir, ça a l’air facile, mais ce n’est pas comme prendre une photo. Tou vas devoir respecter cette pose pendant un certain temps. Alors, essaie de fixer ton regard et concentre-toi.

Ce n’était plus la femme qui parlait, mais l’apprentie professionnelle. Le ton de sa voix s’était fait légèrement plus autoritaire et la malice avait quitté son visage. Je suivis son conseil et, plutôt que de me focaliser sur un point fictif, comme on vous l’apprend lors de la troisième leçon de maître zen, je canalisai toute mon attention sur un calendrier masculin collé au mur, à quelque dix centimètres d’elle. Pour une raison ou une autre, j’étais de nouveau dur.

–       Tou bandes ! Qu’est-ce qui t’excites comme ça ?

A dire vrai, je ne le savais trop moi-même et donc je lui répondis un truc sorti tout droit de mon cerveau, que je n’étais pas sûr de comprendre moi-même. Je ne voulais ni la froisser, ni lui donner l’impression qu’elle me laissait indifférent. Car je la trouvais très jolie.

–       Pas de problème, Hagan, si tou prèfères que je fasse ton portrait avec ton sexe en ereccion, c’est possible. Mais, dans ce cas, tou dois me promettre de bander bien dur pendant au moins trois quarts d’heure.

–       Je ferai ce que je peux.

–       Non, non ! Tou bandes ou tou bandes pas ! A toi de choisir !

Bon sang, on aurait dit, à présent, ma mère qui me donnait des consignes strictes quant à la façon de gérer mon entre-jambes. Creepy !

–       Cool, je bande alors !, lâchai-je comme un ado prépubère, m’étonnant moi-même d’une telle légèreté.

Aurora se mit à l’œuvre : je la voyais esquisser les contours de ma silhouette avec sérieux et délicatesse. Je ne pouvais empêcher mon regard de suivre ses mouvements. Ce faisant, à mon corps défendant, je détournais régulièrement le regard de l’adonis brun surmusclé qui semblait, à son tour, me regarder depuis le mur où il trônait. Je me sentais observé, comme si un officier de police en civil suivait mes moindres mouvements afin de s’assurer de mes bonnes mœurs.

Pixies, Where Is My Mind ?

–       Tou es très distrait, me coupa-t-elle. Ca ne va pas, ça ! On dirait que tou as vraiment la tête ailleurs. Si tou continues de bouger sans arrêt, je risque de faire de toi une œuvre cubiste…

–       Figurer dans une œuvre de Picassette serait pour moi un honneur, Madame, lui répondis-je.

Elle laissa s’échapper un rire discret qui, par son humanité, me remit en confiance. La blague ne valait pourtant pas un sou, mais elle nous a temporairement soulagés tous les deux. Tout en dessinant, elle cherchait à en savoir plus sur moi : d’où je venais, quelles études je suivais, si j’avais une petite-amie, mon histoire résumée, en somme. Et je n’étais pas en reste… Ainsi, j’appris qu’elle était originaire de Barcelone, mais qu’elle avait élu domicile à Bruxelles il y a trois ans, sous la pression de la crise immobilière dans son pays, qui y avait rendu les débouchés très illusoires, a fortiori dans le milieu artistique. Mais quelle époque vivons-nous !, me dis-je en mon for intérieur. Toutes ces balivernes à propos de la génération prétendument sacrifiée se vérifieraient-elles donc ? Après avoir bien profité sans compter de cornes d’abondance de toutes sortes, nos illustres aïeux du siècle dernier nous laisseraient-ils donc pourrir sur ce bateau naufragé ? Et, une fois de plus, j’avais la tête ailleurs…

Catégories : e-Nouvelle épisodique illustrée | Poster un commentaire

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