« Pose suggestive » (4e partie)

–       Tou es excité comme oune pouce, Hagan. Attends, je vais allumer la radio.

Je poussai un soupir, car je m’attendais à entendre le dernier Lady Gaga – c’est ce qui monopolise cinquante pourcents du temps d’antenne de nos jours et ce qu’adorent, en conséquence, cinquante pourcents de mes contemporains, septante pourcents même des morveux boutonneux qui seront appelés, un jour, à prendre notre relève aux plus hautes fonctions de l’Etat et de l’entreprise – et, comme je n’étais pas chez moi, il me serait impossible de laisser entendre que ce genre de son n’était pas celui qui avait ma préférence. Rien de tout cela, heureusement : du transistor émanait la voix d’un homme que j’estimais dans la soixantaine, avec une barbiche blanche. Celui-ci récitait, sur fond de bruit de vagues régulières, un texte dans un espagnol agité, sans le moindre accompagnement musical. Grâce aux cours du soir que j’avais entrepris de suivre il y a quelques années, j’en comprenais quelques bribes, mais pas l’entièreté.

Apologie de Socrate (extrait en espagnol / décor : bord de mer)

« C’est un embargo, je vous le dis franchement… Tout cela n’est pas véritable… » Il était question d’artistes, de désir de Vrai, de poètes, de culture, mais aussi d’ignorance de soi et de fake. Tout le discours, qui a bien duré près d’une heure trente, semblait pouvoir se résumer par « connais-toi toi-même ». Aurora avait bien vu : allumer la radio, en particulier écouter ce programme spécifique, avait eu sur moi l’effet légèrement soporifique qui a permis à mon esprit de s’apaiser et, ainsi, à son crayon d’accomplir sa tâche. Pas idiote, cette petite Espagnole !…

–       Voilà, il est presque neuf heures. Nous avons terminé la première session. Tou peux rester dîner avec nous si tou veux.

Avec politesse, je déclinai l’invitation, remerciai mes hôtes et pris congé d’eux après avoir fixé le rendez-vous pour la deuxième session. Ce serait le vendredi suivant, mais à quinze heures cette fois. Susson pourrait se brosser !

Ce que je fis entre-temps n’a pas grande importance : glander pour l’essentiel. Le vendredi qui suivit, je me retrouvai tout guilleret, prêt à me mettre à poil, devant la porte de l’appartement 603 de la tour de briques rouges. Aurora m’ouvrit. Je décelai sur son visage un certain dépit, elle avait une mine déconfite.

–       ¿ Todo está bien, mi bella española?, lâchai-je comme un lourdingue.

Elle m’invita à entrer sans donner suite à ma question, disparut dans la kitchenette, puis réapparut une bouteille de champagne à moitié consommée à la main. Elle s’assit dans le club juste à côté du mien et m’expliqua qu’entre elle et Augusto, c’était terminé. Elle approcha son fauteuil jusqu’à ce que les deux se touchent, m’assura que cette nouvelle n’aurait aucune incidence sur ma séance de pose et, les yeux hagards et ailleurs, m’invita, en guise de préambule, à profiter du moment.

Ce n’était pas la femme que j’avais vu deux jours auparavant, celle qui m’avait plu. C’était, avec tout le respect que je lui dois, une demi-loque. Et je n’avais vraiment aucune envie de donner suite à sa sollicitation. Baiser bourré, j’avais déjà donné, et plus d’une fois ! Enfoncer sa queue hésitante dans un amas de chair rendu flasque par la bibine ? Je ne mange plus de ce pain rassis-là ! Je laisse ce genre de faux trophée à d’autres… Par ailleurs, je ne la connaissais pas suffisamment, cette fille, pour jouer son confident…

–       Je n’ai pas envie d’abuser de toi, Aurora. Je vais te laisser et je te rappellerai demain pour fixer un nouveau rendez-vous, si ça te dit encore, ok ?

Elle éclata en sanglots et se mit à vociférer :

–       Ah, vous les mecs, ustedes son todos iguales !

« Vous êtes tous pareils »… Point besoin de cours d’espagnol pour comprendre cela, d’autant moins qu’au dernier de ces mots succéda un crachat de champagne assez explicite de la belle qui, heureusement, visait le sol et non ma gueule…

–       Je te rappelle demain, Aurora, d’accord…

Je lui fis la bise que se font les petits enfants lorsqu’ils se disent au revoir. Très brièvement, son faciès se détendit, puis elle me tourna le dos et s’enfonça dans son studio de dessin. Je fermai la porte derrière moi.

Le lendemain, en me réveillant, je me rendis compte que j’avais reçu un SMS de la furie de la veille. Elle voulait me voir, si possible aujourd’hui même, histoire de ne pas perdre trop de temps dans l’agenda qu’elle s’était fixé en vue de la préparation du terme de son année académique. Je me disais bien qu’elle méritait que je joue un peu avec ses nerfs en reportant quelques fois cette nouvelle séance, mais, n’ayant rien prévu ce jour-là et n’étant pas d’humeur à cela, j’acquiesçai au téléphone.

–       Mets-toi à poil, Hagan. Et je veux que tou bandes très dour aujourd’hui. Tou vas te mettre dans la position du missionnaire au-dessus du canapé, là-bas, et faire semblant qu’il y a une fille en-dessous de toi, ou un mec – whatever gets you there. Je veux que ta grosse bite soit bien visible.

J’avais à présent le sentiment qu’elle se prenait pour Nathalie Baye et me prenait, moi, par voie de conséquence, pour Sergi Lopez, s’il n’était le fait, tout de même central, que d’une liaison pornographique, il n’y avait en l’occurrence aucun augure. Pourtant, je divaguais et je la voyais un fouet à la main et moi à quatre pattes tandis qu’elle prenait sur moi la revanche qu’elle ne pouvait infliger à l’autre. Du coup, je ne parvenais pas à satisfaire à son ordre explicite.

–       Qu’est-ce qu’il y a, hein ? Oh, le petit bout de chair, il veut pas grossir ? Tou es impuissant, maintenant, beau gosse ?

Je le croyais pas : elle se foutait de moi, et en plein dans la face ! Mais pour qui elle se prenait, cette greluche ! Je ne comptais pas me laisser faire : elle avait plus besoin de moi que moi d’elle.

–       Assieds-toi, petit singe mousclé.

Elle ajusta une fois de plus son chevalet et me fixa d’un regard désapprobateur et agacé, dodelinant sa tête de droite à gauche comme pour dire : « c’est quand même pas possible ! »

–       Tou veux un coup de main, c’est ça ?

Je pensais qu’elle continuait de me titiller l’esprit, mais visiblement, elle était sérieuse. Elle se leva de sa chaise, poussant celle-ci sur le côté avec un certain fracas, me dévisagea, me regarda de haut, s’approcha lentement de moi, pas à pas, comme une panthère considère sa proie, et s’accroupit devant mon ustensile comme dans un film au ralenti.

–       Je vais t’aider, Hagan… dit-elle à présent d’un ton suave.

Slowdive, Here She Comes

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