Qu’elle le soit de son mari ou d’un ordre, la femme – et la féminité avec elle – ne demeure-t-elle pas que produit ? (divagations fondamentales)

Sous couvert de la contestation d’un ordre traditionnel qui a perdu, depuis au moins vingt ans, la mainmise sur les affaires de l’esprit, un autre ordre, d’apparence plus sympathique mais en réalité tout aussi austère et pervers, composé pour partie de pompiers pyromanes qui craignent de voir le premier revoir le jour sous une autre appellation, n’a de cesse de se proclamer le garant de la liberté de conscience, souvent associée à une laïcité rigide qui s’est elle-même, par la force des choses, muée en religion, si tant est qu’elle n’en fût point une dès l’entame. Or, la confrontation de ces deux ordres demeure, j’en suis convaincu, essentiellement une affaire masculine.

La tutelle paternaliste de plomb que le Vatican a beaucoup trop longtemps exercée sur nos collectivités n’est plus, pour l’heure, d’actualité. Les monseigneurs ont perdu leur statut de succédanés de la Providence – ils l’ont cherché eux-mêmes – et ont dorénavant à partager l’espace avec des figures dites de référence issues d’un autre monde, dont des personnages à la Strauss-Kahn, qui se servent et maltraitent, ou des vociférateurs professionnels à la Cohn Bendit, qui a réalisé, en son temps, sa propre confession télévisuelle, ès qualité de dispensateur de « papouilles » à des mômes de trois ans nus, ravi qu’il était alors – probablement une forme de honte a-t-elle fait surface depuis… – de sentir poindre l’excitation que suscitait en lui le fait de se faire déshabiller lui-même par de petites filles d’âge identique, dont de tels énergumènes, donc, étaient jusqu’il y a peu les abominables Frankenstein. Faut-il s’en réjouir ?

Ce que l’un ou l’autre écrivain affirmait sur les plateaux, il y a à peine une semaine ou deux, à savoir qu’en matière de mœurs, conservatisme et libéralisme, capitalisme et traditionalisme, se connaissent, s’alimentent et se renforcent mutuellement, bien d’autres l’ont écrit avant lui. Ce postulat, qui est plutôt une constatation, a pu se vérifier chaque jour, ces derniers mois. La parabole peut paraître loufoque (encore qu’elle ne soit pas dénuée de parallèles historiques à plus large échelle) mais Wojtyla a bel et bien donné naissance à Siffredi (ou vice versa), et il a même continué de lui verser sa pension alimentaire !…

Image de couverture

Dans un opus vengeur qui se lit d’une traite, Onfray établit, en un peu moins de deux cents pages consacrées à une figure tutélaire de l’anéantissement libidinal de classe, qui, tout athée qu’elle se prétendît, partageait avec l’Eglise, entre autres fétichismes, l’obsession d’une chair mauvaise à maltraiter, ce qu’ici et là, j’ai tenté maladroitement d’exprimer de manière générale : prétendument libérée, la sexualité continue de répondre à un ordre désuet inventé de toutes pièces pour asservir l’humain et pervertir la jouissance. Qu’elle soit demeurée pathétiquement cantonnée au périmètre de la norme, où le non-convenable la gêne, ou qu’elle ait gagné l’autre versant de la bible, où le consentement éclairé l’indispose, elle se complaît encore dans une lumière blafarde, dont l’esprit de meute pontifiant n’est jamais très éloigné. Elle est conventionnelle dans les deux cas, libre et sereine dans aucun. Elle vit de hiérarchies manichéennes fondées sur l’entregent pécuniaire, et peine décidément, monstrueusement infantile dans ses formes et sa logique, à concilier éthique et absence d’autorité.

Michel Onfray, La passion de la méchanceté, sur un prétendu divin marquis, Ed. Autrement, Coll. Universités populaires et Cie, Paris, juin 2014

Dans « Salo ou les 120 journées de Sodome », un Pasolini incontournable pour qui veut étudier la genèse de notre époque, le réalisateur soulignait déjà la nature intrinsèquement malsaine de la corruption de l’autorité publique ainsi que par elle (une corruption à laquelle l’argent n’est jamais totalement étranger) dans un contexte qu’une séparation des pouvoirs d’apparat rendait de facto totalitaire. Certes, l’Italie a son histoire propre mais, contrairement à l’Espagne ou à la Grèce, par exemple, elle n’en fut pas moins l’un des membres fondateurs de la CECA, celui-là même où s’est signé le traité la constituant et, à ce titre, considérée démocratique dès 1957. Le propos de l’auteur de cette adaptation contemporaine de Sade n’avait donc pas vocation à se circonscrire à la péninsule ; il visait, au contraire, une évolution des mœurs commune à tout l’occident libéré de la dictature.

Une certaine idéalisation de Woodstock, qui s’était déroulé cinq ans seulement auparavant, avec ses workshops ‘masturbation collective’, ses bains de boue et sa débauche de sexe en plein air, lesquels n’avaient, au demeurant, rien d’immoral in se, tendrait à faire oublier que c’est, mine de rien, l’un des avatars du mouvement psychédélique, sa massification, dont le gigantesque summer of love était déjà une consécration, voire l’apothéose, qui a – paradoxalement peut-être – eu raison, en les détournant et les falsifiant frauduleusement, des idéaux d’origine du mouvement : l’afflux considérable et bientôt quasiment impossible à contenir de jeunes désœuvrés ou en fugue, dont beaucoup serviraient de chair à viol collectif, fut dénoncée loud and clear par les puristes, à commencer par les diggers, que l’on qualifierait aujourd’hui, sans doute, de fondamentalistes d’extrême-gauche. A travers la factice procession funèbre par laquelle ceux-ci escomptaient naïvement signer la mort de l’argent, ils identifiaient déjà, comme le ferait donc Pasolini à leur quasi immédiate suite, si pas ses responsables réels, en tout cas le nœud du problème…

« Un joli petit poussin de seize ans, issu de la classe moyenne, vient sur le Haight pour voir ce qui s’y passe et se faire prendre par un dealer de rue de dix-sept ans qui passe toute la journée à la shooter au speed encore et encore, ensuite il […] dispose de son corps temporairement inutilisé pour le plus grand gang-band de Haight street depuis avant-hier soir. […] Les marchands […] ne voient pas la faim, la brutalité des coups de hanche, le viol, les gangbangs, la chaude-pisse, la syphilis, le vol, la faim, la crasse. […] Les commerçants […] ont attiré ici un million d’enfants avec application et irresponsabilité, et maintenant que ces enfants sont arrivés, de plus en plus chaque jour, [les mêmes] maintiennent leur irresponsabilité avec une fermeté et une détermination aux limites de la folie meurtrière. » (1)

Pasolini, assassiné, sur commande ou non, par un jeune idiot qui ne lui tirerait son chapeau qu’ultérieurement, lorsque, devenu adulte, il comprendrait enfin que son ultime film avait précisément pour but de pousser un cri de révolte en faveur des jeunes idiots comme lui, non de glorifier une évolution sociale dépeinte par l’abjection – certainement pas par l’absurdité guillerette qui caractérisait ses œuvres précédentes –  dénonçait-il autre chose ?

Lorsqu’un homme (une femme, a fortiori) cherche à s’extraire de son statut de rouage d’une machine sociale largement prédéterminée, lorsqu’il entreprend de penser par lui-même pour se forger des principes qui, s’ils ne contreviennent en rien à la possibilité d’un contrat social, n’en menacent pas moins de bousculer l’ordre établi, quel qu’il soit, l’accusation de subversion n’est jamais loin. Qu’avons-nous, sur le plan politique, appris depuis Socrate ? De nos jours, c’est une ciguë figurée, multiforme et à usages multiples, que produisent, en quantités industrielles, ceux qui, arrivés aux manettes du pouvoir, vouaient hier celui-ci aux gémonies.

Comme il fallait s’y attendre, en effet, la procession mise sur pied par les diggers a dû reporter à plus tard son triomphe : le cortège de cocaïnomanes, actuels ou repentis, qui squattent la bourse et certaines chaînes de télé, mais se trouvent aussi, parfois, dans le camp politique, sont les enfants illégitimes de ceux que lesdits diggers honnissaient, qui aspirent à présent à nous faire croire qu’ils sont les tenants du progressisme libertaire, alors qu’ils sont en réalité les défenseurs du deuxième ordre, certes farouchement opposés au premier, mais aussi à tout progrès significatif qui permettrait à l’Humanité de transcender les deux à travers une liberté individuelle asystémique.

Si, selon l’antienne délavée, c’est l’argent qui fait tourner le monde, un monde dont nous acceptons tous les prémices bisexuées, les femmes doivent-elles y avoir leur part ? S’intégrer massivement et panurgiquement à un système si diamétralement opposé aux valeurs habituellement revendiquées au nom de la féminité peut-il réellement faire avancer leur cause ? A peu de choses près, tous les traders sont masculins ! Est-il misogyne de dire qu’il s’agit là d’un mal nécessaire étant donné l’atmosphère de fou qui règne dans les stock exchanges ?… Et les femmes de télévision, certes en proportions croissantes – quoique certaines émissions prennent le parti de les écarter complètement, sauf circonstances people exceptionnelles –, à quels exercices ont-elles dû se livrer pour décrocher leur sésame ? Le cinéma, n’en parlons même pas… La politique, enfin, en particulier la politique française telle que désormais échue : combien de droits de cuissage ont-ils été plus ou moins consentis par les intéressées pour pouvoir obtenir de Son Ex-Majesté l’indigne privilège de siéger dans la première mouture du  gouvernement, aux côtés de l’ancienne figure de proue de « Ni Putes, Ni Soumises » ?!

Certes, la parité est aujourd’hui l’objectif déclaré, mais les pionnières ont – rendons-nous à l’évidence – payé énormément de leur personne, certaines d’entre elles jusqu’à aujourd’hui. Ne leur déniant d’aucune façon le droit à pareille projection freudienne, peut-être l’Histoire les honorera-t-elle pour avoir, pour maintes d’entre elles, accepté d’endosser le rôle ingrat de femmes à couilles au regard crispé, d’entrer dans une matrice purement mathématique qui n’était pas la leur et hors de laquelle, comme continue de vouloir nous le faire croire à tous un certain discours, il n’y aurait point de salut…

Quoi qu’il en soit, ces femmes nous ont courageusement démontré que le combat pour la parité n’est pas uniquement un investissement légitime au nom de la gent féminine, mais qu’il est aussi, beaucoup plus fondamentalement, le fier porte-étendard d’une féminité ni idéalisée, ni absolue, mais essentiellement divergente du modèle masculin. Tant que la parité réelle ne sera pas effective, sur le plan numérique comme en termes de responsabilités concrètes, celle-ci continuera, en effet, d’être la dinde de la farce d’une pièce de théâtre nécessairement couillue, et les femmes dites actives, prétendues modernes, les complices subconscientes ou volontaires d’un ordre masculin diffus.

Le vrai combat est là, désormais : porter le fer dans l’ordre mathématique qui régit nos vies mais ne tolère aucun examen de fond, en adjoignant aux présupposés d’une démarche scientifique sujette à l’autocritique rendue nécessaire par la perpétuelle évolution des connaissances, une ouverture et une gaieté de l’esprit qui semble s’accommoder fort mal du rejet caractérisé de toute autodérision et de toute remise en question fondamentale, qui détermine les deux ordres machistes.

A cet égard, les fronts sont multiples et les tranchées larges, comme vient de nous le rappeler l’instrumentalisation du cas de la jeune femme niqabée qui fut, la semaine dernière, la pièce centrale du jeu d’échecs grandeur nature qui s’est tenu à 1080. Les religions littéralistes sont loin d’avoir baissé pavillon et, considérant les remous potentiels dont l’histoire est friande, il serait présomptueux pour ses tenants de penser qu’un renversement de l’ordre soixante-huitard est impossible, alors que son amendement est crucial ! Tant que continueront de se regarder en chiens de faïence les séides des deux ordres désormais consacrés, l’un univoque, l’autre pluriel, aucun bond en avant ne sera possible sans un nouvel affrontement de masse : c’est avec ces deux logiques, toutes deux carrées et auto-limitatives, qu’il convient à grands pas de prendre ses distances. Si, résumait adroitement quoiqu’avec un brin de provocation, l’autre jour, je ne sais plus qui, l’occident n’a rien d’autre à proposer structurellement aux femmes musulmanes que le string de Paris Hilton, il est à craindre que burqa et niqab n’aient de beaux jours devant eux…

Pour dépasser cette dichotomie vectrice d’inertie individuelle, sociale et politique, il faudrait toutefois parvenir à envisager le réel comme il est réellement, c’est-à-dire à la fois comme il se présente, sur la foi de faits scientifiquement tangibles, en fonction de perspectives variables, et comme il se pourrait qu’il soit, en vertu du principe sacré (mais, semble-t-il, relégué par le scientisme positiviste triomphant ici, chancelant là, aux oubliettes du libre examen) selon lequel rien ne permet d’affirmer avec absolue certitude que ce qui aujourd’hui ne se peut prouver ne sera pas demain un réel possible. Ainsi, par exemple, de l’émergence d’un islam laïque. Or, accentuer en connaissance de cause les antagonismes sur base de situations stéréotypées dont sont exagérément maximisées la portée et les conséquences, telles que le port de la burqa dans nos contrées, y contribuera-t-il ?

En début d’article, il était fait allusion aux pompiers pyromanes. La montée en puissance de blocs identitaires monolithiques, favorisée par des discours irresponsables qui, tant ici que là, émanent de fractions parlementaires démocratiques, laquelle pourrait demain, à la faveur d’un affrontement frontal de tels groupements, mener tout droit au chaos, tend à conforter la pertinence de cette métaphore, qui souligne l’irrationalité à long terme de telles stratégies. Ces dernières pourraient se résumer en une formule : afin de préserver le libéralisme, il convient de combattre le conservatisme avec ses propres outils, plutôt que d’investir dans une prise de conscience interne à la société ou à la communauté concernée.

Mais, tandis que de plus en plus d’occidentaux rejettent eux aussi massivement l’anti-modèle de développement qui conduit l’humain et la Terre droit à l’épuisement, peut-on exiger des visiteurs de l’extérieur qu’ils s’adaptent à celui-ci sans broncher, qui plus est si les membres de la société d’accueil font si ouvertement état de leurs propres divergences, à la limite de la schizophrénie scénarisée ?

La pornographie sociale structurelle dans laquelle nous sommes, pour l’heure, condamnés à évoluer ne saurait, à terme, constituer un obstacle infranchissable à l’éclosion d’une véritable liberté individuelle des mœurs si l’on prend la peine de dissocier contenu et contenant. Le contenant n’est pas la pornographie, contre laquelle il est idiot de fulminer par principe. Cette dernière est le contenu, en vérité. Comme toujours, le contenant, c’est l’argent !…

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(1)    Extrait d’un tract des diggers disponible sur www.diggers.org, et repris par bribes dans Steven Jezo-Vannier, « San Francisco, L’Utopie libertaire des Sixties », Le Mot et le Reste, France, 2010, pp. 122-123

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Cet article a été toiletté dans sa forme le 18 septembre 2014. Aucune modification de fond n’a cependant été apportée. La référence au livre de Michel Onfray et le court commentaire qui l’accompagne ont simultanément été ajoutés dans le corps du texte.

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