« Prometheus », ou les pieds nickelés en quête de Créateur

Ca faisait un petit temps que je n’étais pas allé voir un film commercial. Il faudra attendre longtemps avant que je n’aille en voir un autre…

9,40 €, soit trois cent septante-six francs belges – pour ceux que l’avenir de l’Europe désespère –, voilà ce qu’il faut débourser pour un putain de ticket de cinéma, de nos jours, dans un grand cinéplexe. Oui, mais lorsqu’on aime le grand écran, on ne compte pas, me rétorquerez-vous. Eh bien, si, et plutôt deux fois qu’une, car, à peu de choses près, j’aurais pu, à ce prix, visionner au Nova deux films originaux, hors des sentiers battus, sans avoir à tout moment l’impression d’être considéré par leurs réalisateurs comme un adolescent attardé en quête d’effets spéciaux d’ores et déjà datés, en manque de frémissements cheap et à la recherche d’un scénario à faire pâlir de jalousie les créateurs d’ « American Pie ». Harrison Ford vivra, ce Prométhée-là a déjà vécu !…

Qu’est-ce qui a bien pu pousser Sir Ridley Scott, le génial concepteur de « Blade Runner », l’un des trop rares films SF culte de la fin du siècle dernier, à se laisser embarquer dans pareille ineptie ? Certes, le Britannique septuagénaire compte quelques navets dans sa filmographie – « A Good Year », par exemple, dans lequel l’ex-gladiateur Russel Crowe se trouve parachuté à la tête d’un vignoble français, n’a pas vraiment marqué les esprits –, mais ces insuccès ne se situaient pas sur le terrain où tout le monde l’attendait : il eût été préférable pour lui qu’un tel attrape-mouches demeure Scott-Free. En effet, lorsqu’on a imaginé « Remains of the Day », on ne tombe pas aussi bas que « King Ralph », sauf si on a perdu tout espoir dans la capacité du cinéma d’offrir une projection stimulante et enrichissante de notre réel – passé, présent ou futur – et toute illusion dans la faculté du public d’appréhender celle-ci avec un semblant d’intelligence…

Il y a, me semble-t-il, quatre catégories de films de science fiction en rapport avec l’espace : ceux qui dépeignent les humains comme des conquérants d’exoplanètes, ceux qui situent leur action dans un décor spatial anthropocentrique qui nous serait déjà acquis, ceux qui imaginent une invasion extraterrestre de la Terre et, enfin, ceux qui conçoivent le Grand Noir comme un vaste désert inexploré qui nous surpasse de tant de façons que nous sommes contraints à y errer. De la dernière version en date de « Star Trek » au mythique « Dune », des « Rencontres » de Spielberg au sacré « 2001 » de Kubrick, l’anthologie du genre a pu se constituer quelques incontournables classiques, qui, lorsqu’ils visent la perfection, limitent en général les dialogues à la portion congrue, comme pour se mettre au diapason de la vaste étendue de vide.

Il va de soi que le « Prometheus » de Scott ne s’inscrit dans aucune de ces lignées. Entre la bioingénieure nerdy qui, à l’instar d’une étudiante de baccalauréat, expérimente à l’instinct sur les restes de ses patients extraterrestres, avec les conséquences que l’on peut imaginer, une médecine que l’on croirait dater de l’an 2000 (alors que l’action se situe en 2093), de curieuses bestioles à l’allure de serpents aliens qui, surgissant de quelque mystérieuse substance primale noire, ressemblent furieusement à de gigantesques bites, les jérémiades et litanies d’un personnel de bord dont on eût pu espérer, vu l’entraînement qu’il a dû suivre, une approche plus professionnelle et scientifique et, last but not least, les peintures rupestres écossaises qui représentent un Erectus désignant une galaxie lointaine, rien, mais alors vraiment rien, ne nous aura été épargné !

Mais on ne sait lequel, de pathétique ou de sinistre, est l’adjectif qui décrirait le mieux ce nanar hollywoodien. Car sinistre, ce film l’est également ! Faisant fi, en quatre lignes de script, de l’évolution du vivant telle que l’avait imaginée Darwin, Scott propose en effet, par le biais, une mise en scène de la réhabilitation républicaine traditionnaliste du créationnisme, un Intelligent Design qu’il dessert toutefois tant son allégorie est puérile et malhabile. De lointains visiteurs, qui auraient péri sous l’assaut d’une étrange énergie, seraient ainsi à l’origine de l’ADN humain, qui nous serait donc commun. Tels les dieux égyptiens, qui ont lourdé Horus, leurs homologues grecs, Prométhée, ces présomptueux qui voulaient partager avec l’homme le feu sacré, ces visiteurs auraient largué au-dessus de nos têtes leur renégat à eux. En conséquence, exit le premier homme noir – le primo-arrivant est ici leucoderme, comme il se doit – et exit la pyramide du vivant, qui a fait de nous ce que nous sommes : l’homme, tel qu’il est aujourd’hui constitué, est bel et bien au centre de Tout. Toutes les autres espèces, et la Terre elle-même, n’ont qu’à bien se tenir !

Sincèrement, en toute confidence, gardez vos neuf euros quarante en poche et écoutez Hubert Reeves ou, à défaut, achetez-vous une entrée pour l’Euro Space Center de Redu, voire le Frimout Earth Explorer d’Ostende : ça vous fera des vacances…

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