Syrie : seul le départ volontaire d’al-Assad peut ramener le calme !

Il en est qui ne doutent rien. D’une certaine manière, je les envie, car ne douter de rien doit être confortable…

BHL, le justicier milliardaire français, est de ceux-là. L’expédition libyenne dont il se gausse d’avoir été le Grand Inspirateur, a contribué majestueusement, par son impréparation sans doute, à propulser à la tête d’une Libye déchirée les tenants de la charia nationale, et a indirectement déstabilisé un peu plus encore le Sahel, particulièrement le Mali, où des moudjahidines à présent surarmés, de retour de leur expédition de soutien à feu Kadhafi, sèment le désordre au nom d’Allah, mais qu’à cela ne tienne, le philosophe de l’engagement instinctif s’est trouvé sa nouvelle cible : la Syrie d’al-Assad… Pas de repos pour les braves !

Parce que le sujet est trop grave, je laisserai volontairement de côté le look reconnaissable entre mille de l’intéressé, qui a fait beaucoup gloser, de même que sa manie de poser – y compris au milieu des bombes, entouré d’une escouade de gardes du corps. C’est la nature péremptoire (à la limite du dogmatisme) des ses interventions, due pour une large part à son caractère trempé, qui me semble revêtir ici quelqu’importance, son dernier cheval de bataille ne faisant pas exception à la règle.

Ainsi, dans le journal de vingt heures de France 2 du 29 mai dernier, Lévy déclarait : « Je crois qu’une opération internationale qui consisterait à arrêter les avions de la mort, à leur interdire de décoller et à arrêter les chars pourvoyeurs de mort, c’est-à-dire à les bombarder quand ils approchent des villes et quand ils se mettent en position de pelotons d’exécution, cette opération-là, elle est souhaitable, naturellement, et elle est possible. Le président Hollande est-il prêt à envisager une solution sans les Nations-Unies s’il devait se vérifier que Vladimir Poutine persiste dans sa politique criminelle et dans son soutien sans failles au terrorisme d’Etat syrien ? » (journal de France 2, 29/05/12)

Décortiquons : le croyant est d’avis qu’une telle offensive est possible. Or, il ne s’agit aucunement là de son domaine d’excellence. Quelles sont donc les informations qui lui permettent de confirmer son hypothèse ? « Laissez croire les béguines », dit une célèbre expression : non seulement la densité de la population syrienne (111,3 personnes par kilomètre carré) n’est pas celle de la Libye (3,6 personnes par kilomètre carré) (1), mais en outre, comme nous l’indiquent quotidiennement les images rapportées du conflit, les chars d’al-Assad ont déjà pénétré les principaux lieux de contestation (tous relativement denses), qu’ils bombardent à qui mieux mieux. S’agirait-il donc, pour une hypothétique force d’intervention occidentale, de suivre leur exemple, faute de mieux et parce qu’aucun autre scénario n’est envisageable, enflammant plus encore le conflit ? Combien de victimes civiles de l’OTAN en Libye ?…

Quant aux avions, si quelques-uns survolent depuis septembre dernier les villes réfractaires, leur but serait surtout de terroriser la population : il n’y a encore eu à ce stade, selon les recherches que j’ai effectuées, aucun massacre perpétré de cette manière. Les hélicoptères de la mort, en revanche, sont mis à contribution par le régime, notamment à Alep, il y a trois jours. Peccadille sémantique, me direz-vous ? Pour les victimes, cela ne fait aucun doute. Il n’en reste pas moins que lorsque l’on appelle – une fois de plus – la communauté occidentale à déclarer la guerre à un pays, il est préférable de ne pas verser dans l’amateurisme. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », disait Einstein, un humble savant…

En outre, pourquoi une solution hors du cadre onusien serait-elle en l’occurrence défendable ? Parce que, contrairement à l’Irak et ses armes de destruction massives inventées de toute pièce par une administration américaine belliphile, la situation syrienne serait d’une limpidité cristalline ? Le journal  de la VRT d’hier soir laissait entendre le contraire : « les images sont parlantes quant à l’horreur qui se déroule en Syrie, mais en réalité, nous savons très peu de choses concernant leur origine, l’identité de ceux qui les ont tournées, celle des personnes qui y figurent, et celle des victimes », entame le présentateur, ce à quoi la journaliste lui répond : « c’est un fait, c’est pourquoi nous sommes très prudents dans la désignation d’éventuels coupables. Il se dit à présent qu’il pourrait s’agir de shabihas [les milices pro-Assad recrutées dans les villages environnants], que l’on reconnaît à leurs chaussures blanches [sic !], mais d’autres personnes pourraient revêtir cet uniforme, et peut-être est-ce de la propagande pure. » Précisons, à toutes fins utiles, que la chaîne de télévision publique flamande compte parmi ses envoyés spéciaux une référence lorsqu’il est question du Proche –Orient, en la personne de Rudi Vranckx, qui fut aux côtés de Gilles Jacquier lorsque ce dernier trouva la mort à Homs… Or, lui aussi s’est toujours montré extrêmement réservé en matière de responsabilités dans les attentats successifs qui ont secoué la Syrie : le nœud de vipères semble si inextricable, les preuves tangibles si difficiles à obtenir… Al-Assad a les mains sales, mais est-il le seul ? Sur la même chaîne, un secrétaire général adjoint de l’ONU à la retraite, un Belge, rappelait, entre autres considérations, que plusieurs chiites avaient également été massacrés, alors que c’est ce courant religieux qui est actuellement aux commandes.

Dans ces conditions, toutes les spéculations sont permises, même celle selon laquelle Israël chercherait, à la veille d’une offensive de taille contre les installations nucléaires iraniennes, à écarter du pouvoir le principal soutien du régime de Téhéran dans la région. Vu les menaces répétées proférées à son encontre par ce dernier, le pays de Sion est sur ses gardes et prêt à passer à l’action, à juste titre ou non. La tension y est palpable depuis des mois, les responsables militaires de moins en moins équivoques : « si vis pacem, para bellum »…

« Théorie du complot ! », crierait Bernard-Henri, comme lorsqu’il a traité, ces jours derniers, l’ambassadeur russe près l’ONU de « crétin » – pour la diplomatie, on repassera – pour avoir suggéré qu’un trafic d’armes à grande échelle se déroulait actuellement en Syrie, qui aurait pour bénéficiaires les rebelles. Sachant que certains représentants européens de premier plan, parmi lesquels le chef de file des libéraux-démocrates au Parlement européen, en appelaient encore avec fougue et fébrilité, il n’y a pas si longtemps, à armer massivement les insurgés, connaissant, en outre, la pusillanimité et la détestation de l’argent qui caractérisent les marchands d’armes et autres mercenaires, dans le circuit parallèle, un tel « complot » ne peut être, en effet, qu’une vue de l’esprit…

Soyons francs : je comprends et souscris pour partie à la vision de son métier que développe Bernard-Henri Lévy, telle qu’il la résumait encore face à une Audrey et une Natacha combatives et pitbullesques à ONPC, la semaine dernière : il est vrai, dans une certaine mesure, que philosopher après le charnier systémique, après l’occupation de l’Europe, après Hiroshima et Nagasaki, comme on le faisait avant relève de la gageure. Penser et s’engager ne sont donc plus des concepts antinomiques. Camus déjà l’avait compris, mais lui, s’il se souciait du sort des opprimés, était, en revanche, tout sauf un va t’en guerre…

Car la guerre, on sait où et quand elle commence, jamais quand ni où elle se termine… L’ONU elle-même résisterait-elle au nouveau camouflet que lui propose « le libérateur » ? Souvenons-nous que la Société des Nations (SDN) de Wilson a périclité parce que, l’une après l’autre, une série d’interventions militaires non concertées, qui répondaient à des besoins nationalistes, en Erythrée ou ailleurs, ont réduit à néant le peu d’autorité qu’il lui restait. Bis (Ter) repetita placent ?…

Une chose est sûre : quelle que soit l’issue du conflit syrien, Bachar al-Assad sera incapable de rassembler de nouveau son pays. Plus il tarde à se faire à cette idée, plus il reporte l’inévitable. Cela écrit, faire table rase du régime équivaudrait à viser au-dessus de la cible, et donc à la manquer. Et pour quelle alternative ? La tactique de Vladimir Poutine, qui – à l’encontre de ses protestataires aussi – semble vouloir nous la rejouer autoritaire, alors que la modernisation de la Russie semblait en si bonne voie, est donc difficile à comprendre. Refus d’accorder son fiat à ce qui pourrait constituer un précédent pour un interventionnisme occidental ultérieur dans un bourbier à la tchétchène ? Pas très crédible : l’occident n’oserait s’en prendre à ce mastodonte nucléaire. En outre, le tsar pourrait très bien commander à son émissaire à l’ONU de s’abstenir lors du vote au Conseil de Sécurité, auquel cas il y a fort à parier que la Chine pourrait suivre. Pourquoi, dès lors, hésite-t-il à montrer ses biceps au maître de Damas ? …

Vitaly Churkin, l’émissaire dont question, déclarait hier, sous un masque cynique derrière lequel semblait vouloir poindre un très timide sourire : « Il est un élément dont je pense qu’il n’est pas sans importance, à savoir le fait que le gouvernement syrien continue en tout cas de dire que son intention est de faire en sorte que le plan de Kofi Annan soit respecté et mis en œuvre. » C’est lui-même qui, tournant consciemment son auditoire en dérision, a insisté sur l’infinitif « dire ». Alors qu’il faisait cette déclaration, un envoyé spécial américain rencontrait le président russe à propos de la Syrie. Peut-être était-ce là la seule chose que ce dernier attendait : je te file un coup de main, mais qu’est-ce que tu me proposes en échange ?…

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(1)    http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/tend/LBY/fr/EN.POP.DNST.html

http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/tend/SYR/fr/EN.POP.DNST.html

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