Louvain rend vie à Sol LeWitt : pourquoi je m’y serais pris autrement…

Sol LeWitt, décédé en 2007, était un chantre de l’art conceptuel. Ce genre d’expression artistique, plusieurs critiques en situent l’avènement dès le début du XXe siècle, avec certaines œuvres de Duchamp ou encore, dans un autre registre, le carré blanc sur fond blanc de Malevitch, bien que sa formation en tant que mouvement dût attendre le deuxième tiers du siècle.

Quels en sont les ressorts principaux ? Les interprétations varient. Serait-il idiot d’affirmer que l’art conceptuel intime à l’art la vocation de ne répondre qu’à lui-même ? L’art n’a pas à être utilitaire. En outre, il est dès lors même qu’il est pensé, ce qui constitue, si l’on ose écrire, le sacre de l’abstraction absolue, des dizaines d’années avant que ne soit rendu possible l’art hybride pratiqué sur l’internet. Concrètement, cela signifie que dès le moment où votre esprit conçoit une œuvre, cette œuvre existe et vous pouvez vous considérer artiste. L’art est donc précédé par la pensée et il n’a pas à s’encombrer de sa concrétisation ; il n’est plus nécessairement expression artistique. Enfin, si l’art est avant tout idée, il dépend pour une large part de l’idée que se fera de cette idée celui qui l’étudie ou cherche à lui donner corps, ce qui lui permet de se démultiplier.

Cette approche était rien moins que révolutionnaire, ce qui lui a d’ailleurs valu d’être accueillie avec effroi par les classicistes, et même – il faut le faire ! – nombre de contemporanéistes, avant de connaître une certaine consécration dans les années 1990, principalement en Grande-Bretagne, à la faveur d’une nouvelle génération de jeunes artistes qui se sont approprié le concept.

Imaginez donc : en l’espace de quelques décennies seulement, alors que venait à peine d’être enfin digéré l’impressionnisme, longtemps honni par l’intelligentsia artistique institutionnelle, la peinture et la sculpture figuratives ont dû encaisser une abstraction après l’autre – du fauvisme de Matisse au cubisme de Picasso, du dadaïsme de Duchamp au surréalisme de Dali, en passant par le Bauhaus de Kandinsky et Klee (le premier tombé en disgrâce à cause de son antisémitisme), sans oublier le constructivisme russe et le suprématisme de Malevitch – pour se voir rabrouer par un Warhol, pour qui l’art était partout et pouvait s’exprimer même dans la copie. Et voilà que tout à coup, par la grâce d’un LeWitt et d’autres impies de son espèce, l’art ne serait plus nulle part que dans le figuré… Intolérable !

Mais comme en chaque chose le temps se distille, comme toute nouveauté, qui, d’abord conspuée, finit par être récupérée, voire adulée (quelquefois pour être conspuée derechef), même l’art conceptuel aura acquis, dans le temps, ses lettres de noblesse ultra-bâtarde, malgré tous ceux qui continueront, les trémolos dans la voix lorsque s’esquisse sur leur visage le ‘a’ de ‘Art’, de le maudire.

Après d’autres, le musée M d’art contemporain de Louvain rend, ces jours-ci, un hommage à Sol LeWitt : plusieurs jeunes artistes y ont trouvé l’occasion de travailler de conserve à la réalisation d’œuvres jusqu’alors fictives, si ce n’est dans la description méthodique et détaillée qu’en avait faite l’un des maîtres du concept art. Voici, pour que vous ne vous cantonniez pas à l’idée, la vidéo d’une installation en cours de réalisation dans un autre musée, selon les mêmes préceptes.

« L’ère de l’artiste seul dans son atelier est à jamais révolue », entendis-je récemment tomber comme une sentence en guise d’accroche pour un sujet de JT. Ah, bon ? Vraiment ? A-t-elle jamais existé ? Travailler seul ou en groupe ne relève-t-il pas de l’appréciation et de la liberté de chaque artiste, certes guidé par l’amplitude de ses moyens financiers ? Soit… Souscrivons pour la démonstration à ce postulat. N’est-il pas curieux pour un art qui a revendiqué pour lui-même et pour l’art en général l’abstraction – donc, a priori, la liberté – la plus incommensurable de se traduire par une pointilleuse matérialisation collectiviste dans laquelle il s’est agi de respecter au point près, au trait près, au centimètre près, les instructions écrites du défunt amphitryon ? N’émerge-t-il pas là comme un paradoxe ?…

L’art est, à de nombreux égards, à l’image de la société : il peut s’exprimer de manière égoïste ou de manière collective, plus rarement fera-t-il l’objet d’une démarche volontairement individualiste dans un cadre commun… Par lequel de ces hommages posthumes l’initial concepteur serait-il le mieux servi ?

Inutile d’y réfléchir trop longtemps pour parvenir à la conclusion qu’une addition d’interprétations individuelles des consignes imposées par le patron fictionnel eût permis, moyennant une latitude plus large laissée à l’imagination et à l’inventivité de chacun, au prix d’une prédilection pour l’esprit plutôt que la lettre, en ne renonçant en aucune façon à la stimulante dispute et à la mise en commun salvatrice, une moisson artistique bien plus intéressante et variée, qu’elle ait donné lieu à des collaborations ou à des entreprises individuelles. Qui ne sait reproduire ? Qui sait créer ?… Or, qu’est l’art s’il n’est création, fût-elle virtuelle ? Et que représente le collectif s’il se contente de reproduire ?…

Le musée M a, consciemment ou non, encadré une œuvre qui, par son essence même, rejetait tout cadre. C’est le triomphe du contresens artistique prétendument justifié par une certaine béatitude de l’être-ensemble qui se suffit à lui-même alors qu’il devrait viser la mise en commun des ressources individuelles ! « Ainsi », résumait une jeune artiste, « nous aurons tous contribué à réaliser non pas notre œuvre, mais celle de Sol LeWitt. » So fucking what !!! A-aaamen ? Ein, zwei, drei, vier !? Qu’il faille à des apprenants des lignes directrices pour maîtriser une technique, chacun en conviendra, mais laissez, de grâce, les oiseaux voler !!!

Cette dernière maxime pourrait d’ailleurs être le mot d’ordre de l’exposition itinérante et en perpétuelle évolution « Cosmopolitan Sranger ». A l’initiative de l’artiste flamand Koen Vanmechelen, c’est en effet près de quarante de ses confrères du monde entier qui ont uni leurs forces pour proposer au grand public, dans un hangar affecté pour l’occasion, un éventail hybride de leurs œuvres, des plus kitsch aux plus inspirées. Hors des heures d’ouverture, les artistes échangent des idées, des impressions, bref s’émulent mutuellement, dans le méga-dortoir à moitié crado qu’ils  partagent. Malgré son aspect baroque et indéniablement minimaliste, nul doute que c’est ce type d’initiatives qui recueille ma préférence…

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