Lorsqu’une partie de l’Europe progressiste se penche sur l’Afrique : bilan biaisé d’une matinée de « paroles »…

 « Je suis venu vous dire que je ressens la traite et l’esclavage comme des crimes envers l’humanité. […] Le colonisateur est venu, il a pris, il s’est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. […] Mais nul ne peut demander aux générations d’aujourd’hui d’expier ce crime perpétré par les générations passées. Nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères. »

Le procès du fameux discours de Dakar du 26 juillet 2007 (1) et sur la distance de la coupe aux lèvres a déjà eu lieu, à plusieurs reprises. Remettre cet ouvrage sur le métier serait donc aussi inutile que pédant. Si j’ai choisi d’en reprendre ici plusieurs passages, c’est parce qu’ils me semblent révélateurs d’un état d’esprit général, en occident, par lequel les anciens Etats colonisateurs ont pris la désagréable habitude de se dédouaner très facilement des conséquences de leurs actes passés… et présents.

« La colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’est pas responsable des gaspillages et de la pollution. »

Prébendes organisées, soutien déclaré à des régimes corrompus et / ou dictatoriaux, néocolonialisme économique… Non seulement l’occident d’aujourd’hui a une dette historique envers l’Afrique (y compris en ce qui concerne le découpage des cartes et les conflits auxquels celui-ci continue de donner lieu), mais il s’avère, de plus, tristement incapable de nommer un chat un chat dans ses relations actuelles avec ce sud-là.

« Ce que veut l’Afrique et ce qu’il faut lui donner, c’est la solidarité, la compréhension et le respect. […] Ce que veut l’Afrique, ce n’est pas que l’on prenne son avenir en main, ce n’est pas que l’on pense à sa place, ce n’est pas que l’on décide à sa place. […] Ce que veut l’Afrique est ce que veut la France, c’est la coopération, c’est l’association, c’est le partenariat entre des nations égales en droits et en devoirs. […] Jeunes d’Afrique, la mondialisation telle qu’elle se fait ne vous plaît pas. L’Afrique a payé trop cher le mirage du collectivisme et du progressisme pour céder à celui du laisser-faire. »

Le mirage du progressisme ? Soit, passons… En tout état de cause, indépendamment de certains éclats de langage à situer dans leur contexte, rendons-nous à l’évidence : affirmer qu’un grand nombre de nations du nord ont bâti leur prospérité sur le pillage de l’Afrique, que ce pillage se poursuit au bénéfice de multinationales toutes étrangères et qu’en guise de cerise sur le gâteau, Septentrion a l’audace, si pas l’outrecuidance, de réclamer, à la manière d’une pieuvre, au continent noir 190 milliards de dollars de dettes (2) demeure tabou.

En 2007, le montant des dettes souveraines cumulées des pays dits émergents était de 3360 milliards de dollars : 11,3 % de cette somme représentaient des dettes multilatérales vis-à-vis d’organismes tels que le FMI, 8,3 % des dettes bilatérales (c’est-à-dire due à des Etats), tandis que l’essentiel, 80,4 % (soit 2700 milliards de dollars) était le fruit de dettes contractées à l’égard d’entreprises. In globo, 40 % du total étaient le fait d’investisseurs publics et, par voie de conséquence, 60 % la conséquence d’investissements privés. Enfin, 190 milliards du pactole étaient à charge de l’Afrique (2).

« Jeunes d’Afrique vous croyez que le libre échange est bénéfique mais que ce n’est pas une religion. Vous croyez que la concurrence est un moyen mais que ce n’est pas une fin en soi. Vous ne croyez pas au laisser-faire. Vous savez qu’à être trop naïve, l’Afrique serait condamnée à devenir la proie des prédateurs du monde entier. Et cela vous ne le voulez pas. Vous voulez une autre mondialisation, avec plus d’humanité, avec plus de justice, avec plus de règles. »

Une autre mondialisation passerait avant tout, dans le cas du plus grand continent du globe, par une reconnaissance, sans manichéisme ni angélisme, des préjudices subis par celui-ci, une reconnaissance du très lourd tribut qu’il a eu à payer pour faire de nous des nations riches et prospères. Supprimer les dettes des pays en voie de développement, en Afrique en particulier, est la clé de voûte d’une réelle stratégie de partenariat qui ne serait plus, sous le couvert d’accords alambiqués et de propos convenus, le recyclage du paternalisme colonial, sur fond de concurrence impitoyable avec les Etats-Unis et la Chine.

« Vous voulez que chacun paye le véritable coût de ce qu’il consomme ? » Voilà la question : quand donc le nord – cette catégorie étant donc loin de se limiter à l’Europe – paiera-t-il aux Africains le coût réel du coltan qu’il utilise pour la fabrication de ses GSM et celui de l’uranium qui lui permet de faire tourner ses centrales nucléaires en toute « indépendance énergétique » ? Quand donc le nord mettra-t-il en œuvre les mécanismes qui empêcheront la spéculation bancaire et financière sur les marchés critiques des matières premières alimentaires ? Quand donc considérera-t-on (y compris outre-Atlantique) que l’Afrique n’est ni un déversoir pour les surplus de nos industries céréalières, ni un puits sans fond dans lequel l’on peut continuer ad vitam aeternam de se servir impunément ? Quand donc annulera-t-on enfin les dettes indues ???

Vu tout ce qui précède, c’est faire preuve d’une mauvaise foi prononcée que d’appeler les Africains à prendre leur destin en main. C’est leur administrer une nouvelle gifle que de les inviter à devenir des partenaires à part entière, des égaux en toutes matières. C’est faire montre d’un cynisme hors normes que de pérenniser par le biais, en restant propres sur soi, la tutelle hautaine du reste du globe sur ce continent !

Lorsque j’ai pris connaissance, il y a quelques semaines, dans le métro bruxellois, de l’affiche « Call to Europe », qui présentait, en gros plan, les visages d’une série de personnes qui donnaient l’impression de crier haut et fort leur indignation, c’est à ces sujets-là que j’espérais que la table ronde à laquelle elle invitait s’attarderait. Cet appel à l’Europe, lancé par la Fondation européenne d’Etudes progressistes, avait, en effet, pour thème, cette année, « l’Europe dans le monde ». En réalité, l’imparfait n’est pas de mise puisque les conférences se déroulent aujourd’hui et demain. C’est, en toute logique, à la session consacrée à la paix en Afrique que j’ai décidé de m’inviter…

J’y ai vu ou entendu des bureaucrates fustiger la bureaucratie dans une novlange monotone pseudo-cartésienne toute faite de structures et de procédures, jamais de thématiques ni de sujets de société, un galimatias que ne renierait pas, quant au style, un clone de Brejnev – entendons-nous : il s’agit là du sabir européen, qui n’est pas propre aux socialistes uniquement –, des sous-présidents de séance aseptisés et soporifiques visiblement très inquiets lorsque l’un ou l’autre invité de marque faisait mine de s’écarter du discours convenu, mais heureusement aussi, parmi les personnalités de la société civile (ONG et autres), plusieurs orateurs inspirés qui ont osé mettre en évidence les lacunes des dialogues entre l’Union africaine et son homologue européenne (3) et, dans le public, plusieurs pointures politiques qui avaient autrement plus de verve que leurs homologues dans l’insipide panel ad hoc, dont la plupart se cantonnaient à des interventions ultra-convenues.

C’est lorsque les intervenants de terrain, ceux qui sont les plus en prise avec les sujets abordés, se sont vu couper la parole par l’un ou l’autre apparatchik au moment de répondre aux questions et remarques du public, prétendument en raison d’un retard dans la programmation, que j’ai été saisi d’une illumination : bon sang, mais c’est bien sûr, me suis-je exclamé en mon for intérieur, l’un des problèmes de l’Afrique, c’est l’Europe qui a des problèmes…

Ces problèmes, quels sont-ils ? Notre continent, où tous les besoins sont sursatisfaits (sauf parmi les plus nécessiteux, mais ceux-là ne sont pas des consommateurs, donc certainement pas des citoyens), où le consumérisme est devenu une religion, rêvasse encore à des taux de croissance égaux à ceux de pays où tout reste à construire. Les socialistes ne parviennent décidément, pas plus que les autres, à se défaire de cette religion de la croissance économique sans fin. Pas davantage ne semblent-ils en mesure de remettre en question le dogme de concurrence, toujours considéré comme la base de toute organisation sociale, même dans une Europe rendue exsangue par sa compétition fratricide. Je l’écris avec d’autant plus d’aisance et d’autant moins d’animosité que je suis moi-même un progressiste.

S’ajoute à cela que, décidément, maints bureaucrates européens se sont tant acclimatés à leur tour d’ivoire que voir débarquer à leurs côtés un citoyen ordinaire les effraie au plus haut point, ce même s’ils lancent au tout-venant des invitations très expressives. L’Europe en tant que collectif gestionnaire ne sait plus qui sont ses citoyens, ni ce qu’ils pensent. Même si elle prétend le contraire, elle ne s’y intéresse d’ailleurs pas ! Les externes dans ce genre de meeting, ceux qui ont été appâtés par les pubs dans le métro, se comptaient d’ailleurs sur les doigts d’une main. Il viendra bien un jour, pourtant, que les plus de nonante ans ne pourront plus connaître, où les lassantissimes allocutions dont ne ressort aucune passion, aucun intérêt de l’orateur pour son sujet, aboutiront à l’overdose, où l’abandon, au nom de l’économie, de tout principe fondateur mènera au cul-de-sac, où le ras-le-bol à l’égard des automates parleurs connaîtra son apothéose. C’est purement logique : d’un côté, des citoyens qui attendent d’être mobilisés autour d’un projet ni charismatique, ni mégalomane (s’ils attendent encore), juste viable et crédible, de l’autre des mainates à la pelle qui vous déblatèrent à la chaîne des poncifs et des abréviations auxquelles personne ne comprend mot. Bah ! Pas de souci : dans quelques années, avec un peu de chance, un président élu (et soudoyé légalement au préalable, comme aux USA ?) fera campagne sur le fossé social… Espérons que d’ici là, celui-ci ne se soit pas transformé en insondable abîme…

________

(1)    Source : http://www.afrik.com/article12199.html

(2)    Chiffres 2007 de la banque mondiale.

(3)    L’on commence à peine à reconnaître le président Mitterrand comme le plus grand primus inter pares français depuis une quinzaine d’années. Pousser la célébration jusqu’à faire asseoir les membres d’ONG africaines à une table qui, pour une meilleure identification sans doute – n’y voyons pas malice –, portait le nom de l’un des dignitaires suprêmes les plus françafricains tend toutefois à relever de l’excès d’ironie…

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