Le périlleux pari des fédéralistes européens… et des autres

Yves Calvi, le présentateur de « C dans l’air » (sur France 5), n’est pas un journaliste, mais un propagandiste qui a servi les plats à ce fils d’émigré hongrois dont le nom, décidément, m’échappe. C’est un téléfolliculaire embedded qui compose tous ses plateaux avec des invités extrêmement récurrents (directeurs d’instituts de sondage, analystes patentés, profs de science po, dont il est lui-même issu, gourous de think tanks), quasiment tous étiquetés à droite, qui se servent de chiffres toujours univoques pour masquer sous le paravent d’une pseudoscience leur idéologie et leur incompétence. Il ne peut s’empêcher, à longueur d’émissions, de mettre en avant ses convictions économiques ultralibérales et tend, notamment à travers ses métaphores populaires colorées, à prendre les téléspectateurs pour des gogos. Ce n’est pas moi qui l’écrit, c’est le « Diplo », dans un article paru sur son blog en mai 2011 (1).

Quoi que l’on en pense, le gros nounours pataud que quelque mille cent français viennent, par la médiation d’un institut de sondage (Tiens donc…)  de proclamer, entre autres choses, meilleur interviewer politique de l’Hexagone nous réserve toutefois, de temps à autre, quelques bonnes surprises. C’était le cas vendredi dernier avec une émission consacrée au énième accord que venaient de conclure, à Bruxelles, les chefs de gouvernements européens dans le cadre des crises espagnole et italienne.

La surprise  dont question n’était pas tant la présence sur le plateau de l’éditorialiste d’ «Alternatives économiques » Philippe Frémeaux, qui semblait plutôt faire office de faire-valoir et s’est d’ailleurs tu durant l’essentiel de l’échange (provoquant même l’étonnement dédaigneux du maître de cérémonie lorsqu’il s’est manifesté à 25:12) que la franchise factuelle et l’attitude frondeuse peu commune des autres membres du panel, au premier rang desquels Nicolas Beytout, ancien directeur de la rédaction du Figaro et de Les Echos (dont il a été par ailleurs président du groupe) et Marc Fiorentino, banquier d’affaires (à la Bank of America, notamment, dans une vie antérieure) et PDG d’Euroland Finance, coté en bourse.

« Qu’est-ce […] qu’un marché ? », interroge le premier. « C’est un corps impossible à déterminer dans ses limites physiques, et qui cherche des faiblesses, des failles sur lesquelles il peut jouer d’un effet de levier. C’est ça, un marché. La spéculation [consiste à] prendre une faille, en positif ou en négatif, et [à jouer] dessus pour la faire s’agrandir et gagner le plus d’argent possible. » Nous voilà enfin fixés, pauvres hères que nous sommes, qui croyions encore les boniments martelés par tous les médias de grande écoute, au nom du pluralisme des opinions sans doute, quant à la bonne foi, la rigueur financière et la justesse des pressions et revendications des nouveaux maîtres non identifiés du monde, qu’il s’agit par séquences de rassurer.

Nous savons maintenant, et le Tiers-Etat européen avec nous, que les marchés sont tenus par des pillards pour qui tous les moyens sont bons pour s’en mettre plein les poches, y compris en spéculant à la baisse sur des valeurs, et y compris au détriment des plus démunis : combien de dettes le seul paiement des intérêts de celles-ci n’a-t-il remboursées ? Et quelles sont les garanties concrètes que permettent, en matière d’identification de ceux qui investissent dans des Etats, les mécanismes de souscription de bons du Trésor, désormais anonymes et rapides comme l’éclair ? Rembourserions-nous également des mafieux ? Assurément non, voilà qui serait surréaliste ! …

Mais qu’est-ce qui s’est décidé exactement vendredi 29 au matin dans les ors du Juste-Lipse, juste en face de la Commission européenne ? Il est question d’échafauder une union bancaire sous la supervision de l’ancien vice-président de la branche européenne de Goldman Sachs Dragui, aujourd’hui à la tête de la Banque centrale européenne (BCE), de rendre directement accessibles aux banques privées espagnoles et italiennes les fonds de solidarité européens et, enfin, de prévoir un maigrelet budget de 120 milliards d’euros pour Sœur Croissance. Les deux premières de ces initiatives sont proprement lumineuses dans leur mise en pratique, Goldman Sachs ayant été, en 1999, la piteuse architecte de l’entrée de la Grèce dans l’euro… Entendrons-nous, dans quelques années, résonner comme des échos surpuissants l’injonction métallique britannique de naguère, reformulée pour l’occasion en « que les banques nous rendent notre fric ! » ?…

Comme en témoigne une nouvelle fois la fraude massive d’une banque, la londonienne Barclay’s cette fois, condamnée à verser 360 millions d’euros pour avoir manipulé à grande échelle des taux interbancaires au profit de sa clientèle la plus fortunée, jamais la chienlit financière n’aurait l’insolence de répéter en Europe la stratégie qu’elle a mise en œuvre depuis des décennies aux Etats-Unis avec le succès que l’on sait…

Marc Fiorentino : « Le fonds […] européen de solidarité, ce seront 500 milliards d’euros, [dont] 80 milliards d’euros de fonds propres, c’est-à-dire de l’argent qui va être apporté en cash par les Etats, qui vont bien évidemment devoir les emprunter parce qu’ils ne les ont pas, et 420 milliards d’euros qui seront empruntés directement sur les marchés. Mais […] imaginons […] que ce fonds investisse intégralement pour aider les banques espagnoles et que, dans un cas extrême, [celles-ci] fassent toutes faillite et qu’il y ait 500 milliards d’euros de pertes, tout ça reviendra[it] directement dans les budgets des Etats […] »

Tentons de comprendre : les Etats s’apprêtent à emprunter aux marchés une somme, dérisoire au demeurant, destinée à être versée dans une enveloppe supposée prévenir les assauts des mêmes marchés. Lesdits Etats ont opté pour cette stratégie en vue de prévenir un nouveau gonflement de leurs dettes respectives, mais rien n’exclut que celui-ci se produise malgré tout. « Les contribuables européens apportent leur garantie pour refinancer les banques : si ça se passe bien, on ne fera pas appel à la garantie. [Dans le cas contraire,] il faudra payer pour les pertes. » Lumineux et franc, vous disait-on !

Mais nous pouvons dormir sur nos deux oreilles : nos leaders veillent ! Certes, ils ont préféré confier à la finance privée une tâche qu’aurait bien mieux pu assumer, moyennant un aggiornamento idéologique,  la Banque européenne d’Investissement (BEI). Certes, ils continuent de faire davantage confiance au privé, qui les écrase comme des insectes, qu’à leur bon vouloir commun, dont l’image a été sérieusement écornée par la Grèce. Mais, que voulez-vous, Rome ne s’est pas faite en un jour…

Il s’agit donc de ménager les susceptibilités, celles des braves investisseurs comme celles des ibériques et des ultramontains, à l’influence économique beaucoup plus décisive que celle de ces pathétiques bouffeurs de moussakas. A cette fin, une mise en scène digne d’un jeu de Cluedo, avec Mario dans le rôle de Victor Violet qui, à l’aide de son chandelier, est supposé avoir asséné le coup de grâce à la vieille du Bundestag, a été imaginée. Miracle parmi les miracles en ces terres saintes : au même moment, le colonel Moutarde savourait la victoire de son équipe de foot sur les vilains teutons, confirmée depuis lors : la plèbe est repue !

Pendant ce temps, chez Calvi, on nous annonçait que Monsieur Schäuble, le préposé aux Finances de la mégère, se serait vu proposer en sous-main, dans le cadre du deal bruxellois, la succession de Jean-Claude Juncker à la tête de l’Eurogroupe. Information vérifiée ou vœu pieux de certains des invités de Calvi ? L’avenir proche nous le dira…

Quoi qu’il en soit, c’est sans doute la quatrième mesure de l’accord de la Saint-Pierre-et-Paul (2) qui connaîtra la plus grande résistance : le contrôle des budgets nationaux par la commission européenne.

Autant vous l’écrire franco, au risque de subir vos quolibets : je suis moi-même un fédéraliste européen, mais le fédéraliste européen que je suis n’est ni linéaire, ni hiérarchique, ni dogmatique. Ce ne sont pas les Etats-Unis d’Europe que j’espère, car soixante ans ne suffiraient pas, compte tenu des histoires et des cultures respectives, des nombreux bains de sang aussi, pour agglutiner une trentaine de pays si disparates. Si, donc, une telle entreprise, légitime au regard des enjeux planétaires auxquels nous faisons face, devait prendre une ou deux dizaines d’années de plus, cela n’empêcherait pas le monde de tourner, car tant va la cruche à l’eau qu’à la fin…

Il est incontestable que le mouvement circulaire des chefs d’Etats, tous depuis toujours prompts à défendre en priorité leurs intérêts nationaux, doit être interrompu. Il est indéniable que des institutions qui ont le bien commun pour cahier de charges seraient plus à même de mener l’Europe vers sa destinée réelle. Mais le hic est fondamental : les commissaires européens ne sont pas élus et le Parlement, malgré les compétences nouvelles qu’il a acquises, fait encore figure de croupion au regard des prérogatives de principe des divers parlements nationaux.

Les fédéralistes vous diront sans doute que c’est précisément cette logique qu’ils souhaitent casser en donnant à la Commission une impulsion plus grande. Sans doute espèrent-ils même que toute cette architecture se construira dans l’harmonie et l’équilibre, selon un schéma providentiel minuté à la semaine. Ils pourraient avoir raison. Mais s’ils ont tort, ils porteront la responsabilité majeure de l’effondrement européen ! Et au profit de quoi ?…

Soyons lucides, en effet : depuis des années, l’essentiel de la charge législative des Etats membres trouve son origine dans les législations diverses et variées adoptées au niveau européen (principalement au Conseil), dans les conditions ci-dessus décrites, sans la moindre pédagogie ni le moindre effort d’information consistant. Aujourd’hui, malgré la prudence qu’ils ont adoptée – l’enveloppe de 500 milliards aurait pu être bien plus grande, et elle risque d’ailleurs de le devenir, car elle ne dissuade absolument personne, surtout pas les pillards susévoqués (à moins que ceux-ci ne fassent, jusqu’à un certain degré, partie de la mascarade) – les chefs d’Etats européens (ceux de droite en particulier) se moquent de ceux à qui ils sont réellement redevables : la stratégie d’enrichissement des plus riches, de consolidation du sommet de la pyramide, est si évidente que seuls les tracas quotidiens des citoyens-électeurs, leur méconnaissance entretenue des rouages de l’économie (3) et leur appétence pour les diversions, footballistiques et autres, bref leur infantilisation stratégique dans une logique productiviste submissive, ont vocation à détourner le regard de ceux-ci de la pièce tout sauf nette qui est en train de se jouer.

Pour quiconque est tant soit peu éveillé, la farce a, en effet, un goût amer, de quelque perspective qu’on la considère, mais davantage encore par le prisme fédéraliste, car confier à un groupement de fonctionnaires non élus mais tous issus du sérail la tâche de mettre, le cas échéant, des Etats démocratiques (4) au pas constitue un précédent grave. Or, s’ils sont si réticents à se solidariser en l’état actuel, les chefs d’Etats n’ont aucune raison objective de hâter l’élection au suffrage universel d’une Commission qui, dès lors, les supplanterait – voire les annihilerait –  de facto et de jure. En outre, une Europe qui se construirait contre ses citoyens n’aurait ni légitimité ni pouvoir et serait vouée à péricliter : les habitants privilégiés des diverses tours d’ivoire institutionnelles européennes seraient bien inspirés de prendre l’air de temps en temps, et de se promener au milieu de la populace, cela réveillerait leur conscience et leur permettrait peut-être de se rendre compte autrement qu’avec le dédain ou des amalgames extrémistes gratuits que c’est sans doute en grande partie le déficit démocratique de l’architecture européenne telle qu’elle apparaît dans toute sa skieveté qui est à l’origine du mécontentement populaire et de la ressuscitation des pulsions nationalistes. L’Europe, il faut en susciter le désir, pas la faire apparaître sous le jour d’un empire semi-autoritaire !

_____________

(1)    http://blog.mondediplo.net/2011-05-20-C-dans-l-air-un-exemple-de-propagande

(2)    En Belgique, nous avons pris depuis quelques années l’habitude, à notre corps défendant, de signer du nom du saint du jour tout accord institutionnel hors du commun…

(3)    Henry Ford, un républicain, n’a-t-il pas déclaré, en d’autres temps : « Si les Américains connaissaient la corruption de notre système monétaire, il y aurait une révolution avant l’aube » ?

Et en des temps plus reculés encore, le libéral Thomas Jefferson n’a-t-il pas mis nettement en garde ses concitoyens contre les banques en ces termes : « Si jamais les Américains permettent à des banques privées de contrôler l’émission de leur devise, d’abord par l’inflation, puis par la déflation, les banques […] priveront les gens de toute propriété jusqu’à ce que leurs enfants s’éveillent sans abri sur le continent que leurs pères ont conquis. Le pouvoir d’émission devrait être retiré aux banques et confié aux citoyens, à qui il revient à juste titre »

… ou encore : « Je crois que les institutions bancaires sont plus dangereuses pour nos libertés que des armées en ordre de bataille »

… voire même : « La théorie moderne de perpétuation de la dette a imprégné la Terre de sang et broyé ses habitants sous des fardeaux sans cesse plus imposants » ? …

(4)     … dont certains ne partagent pas nécessairement les orientations idéologiques majoritaires de la Commission.

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