“Here we are now, entertain us… until the End of the World” (bulle musicale)

Patti Smith a fait, hier soir, un détour par le festival liégeois « Les Ardentes ». Si Allen Ginsberg était le gourou du glam, David Bowie, l’inspirateur du heavy metal et The Cure, les chantres du bal musette, alors la poétesse inclassable pourrait bel et bien être considérée, en effet, comme la grande-prêtresse du punk. En réalité, il s’agit là, une nouvelle fois, d’une classification qui cède à la facilité, tant la chanteuse-compositrice se laisse difficilement enfermer dans un genre particulier du rock, avec lequel elle a flirté des décennies durant.

Punk, vraiment ? Sur « Horses », l’un de ses premiers essais, il me semble plutôt entendre l’influence prononcée de Janis Joplin, une autre égérie des têtes à crête, indubitablement… « Radio Ethiopia » poursuit l’effort post-psychédélique, y insérant certes quelques titres plus rugueux, tels que celui que vous venez d’entendre, mais de là à convoquer le punk, il y a de la marge…

Qu’est-ce que cette catégorie, en réalité ? Ne se pourrait-elle définir comme l’iconoclasme, l’incandescence, la rage, la démesure, la subversion du rock poussées à leur paroxysme par une rébellion post-adolescente purulente et éphémère – regardez ce qu’est devenu Johnny Rotten entre-temps – face à un système social (principalement britannique) de plus en plus exclusif ? Si l’on adhère à cette tentative de définition, il reste à chacun à placer le curseur en fonction de son propre seuil de tolérance intellectuelle, musicale et auditive, à déterminer ce qui, pour lui ou elle, s’écarte véritablement de l’acceptable, du consensus.

Ainsi, par exemple, des Stooges ou du MC5, avec un guitariste desquels Lady Smith s’est mariée au début des eighties : rock corrupteur et viscéral ou punk déjanté ? Et si le punk, qui n’a fait qu’effleurer les seventies, était en réalité non un style, mais une appellation relative à une phase du développement personnel et musical de certains artistes rock ? L’évanescence des Sex Pistols et la transformation progressive d’un Iggy Pop, par exemples, tendent à vérifier cette hypothèse.

Et la légende Kurt Cobain, était-elle rock, punk, grunge, garage, ou que sais-je encore ? En 2007, Patti Smith sortait un excellent album de reprises sur lequel figurait, entre autres, une version remaniée de l’incontournable et multi-diffusé « Smells like Teen Spirit », par lequel Nirvana s’était fait connaître du grand public, et qui avait généré une telle obsession qu’il avait quasiment enfermé le groupe dans un seul titre – merci la maison de disques, merci les radios commerciales – , contribuant sans doute à faire perdre la raison à Cobain-le-maudit. Quel ado des années nonante normalement constitué n’a-t-il pogoté, en effet, sur le « entertain us » nirvanéen ? Mais combien d’aficionados ont-ils réellement prêté attention au message derrière les paroles ?…

Alors que d’autres groupes de la même époque insultaient littéralement leur public, certains allant jusqu’à lui pisser dessus, tandis que Zack de La Rocha se désespérait de la timide – pour ne pas écrire inexistante – réaction des spectateurs de ses concerts à sa déblatération rituelle de lignes entières de manuels de la CIA qui exposaient des méthodes pour maîtriser et marginaliser les réfractaires, le freluquet aux longs cheveux blonds aurait pu chanter : « They’re the ones who like all our pretty songs, and they like to sing along […], but they don’t know what it means… » Enfermé par de pernicieux commerciaux dans une bulle entretenue par ses fans alors qu’il implorait précisément ces derniers de la percer, Cobain a suffoqué dans le grand bain de l’incompréhension mutuelle, de l’insensibilité caractéristique du spectacle.

La reprise de Patti Smith a ceci d’extraordinaire qu’elle transforme un cri postpubère revendicatif à la limite de la haine en une chanson déclamative élaborée et mature, aux touches folk et bluesy, calme et mesurée quoique s’inscrivant dans un crescendo rythmique. C’est le plus bel hommage qu’elle pouvait rendre au grand ado tourmenté qui nous a quittés il y a maintenant près de vingt ans…

Dès « Easter », la voix smithienne s’était faite plus doucereuse, tanguant même vers le sirupeux avec le très pop « Because the Night », coécrit avec le Boss : entre icône rock indomptable au comportement parfois trashy et crooneuse féministe, la dame était encore à la recherche de sa voix. Ses voies, quant à elles, seraient multiples, curieuses, exploratrices : n’est-ce pas là le propre des artistes, des poètes ? Si Bob Dylan avait été une femme, n’aurait-il pas porté son nom ? Sans être assimilables, ces deux-là ne présentent-ils pas l’une ou l’autre similitude dans leurs parcours respectifs ?

Avec son mari Fred Sonic, Smith a pris part à la bande originale du film de Wim Wenders « Bis ans Ende der Welt ». Envoûtantes et inquiétantes à la fois, leurs voix y livrent la clé que Cobain s’efforçait de trouver sans jamais l’atteindre. Planante et dense d’un même jet, la musique s’y fraie un chemin au milieu des méandres de la conscience. Pourrait-il s’agir là d’un exercice méditatif à l’attention de tous les punks de la Terre ?…

Catégories : Musiques | Tags: , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Navigation des articles

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :