Le nombre exact de victimes juives de l’horreur nazie importe-t-il ?

La leçon ultime, celle qui transcende tous les rapports de force, n’est-elle pas que ce sont avant tout des frères humains qui ont péri sous les fourches caudines de l’indicible, et non simplement des juifs ?…

Les premières chambres à gaz furent testées par l’Allemagne nazie dès octobre 1939, notamment sur des patients d’hôpitaux psychiatriques estampillés irrécupérables par le régime. On se doute que, dans le climat eugéniste et racialement hygiéniste de l’époque, propice à l’émergence d’une caste aryenne prétendument invincible qui pervertirait l’idéal nietzschéen du surhomme, le qualificatif fut utilisé sans grande précaution et appliqué indistinctement à des homosexuels, des schizophrènes présumés et aussi, déjà, à des juifs.

« La salle de mise à mort, lors de son installation, avait été camouflée en salle d’inhalation. Les murs étaient carrelés. Plus tard, on ajouta au camouflage des douches fixées au plafond, alimentées par des canalisations fictives. Le long du mur, à dix centimètres du sol, courait une canalisation reliée aux bouteilles à gaz. Ce tuyau était percé de nombreux petits orifices par lequel le gaz se répandait dans la salle. Les bouteilles de gaz se trouvaient dans une antichambre, dissimulées par un revêtement. » (1)

Le gaz utilisé dans le cadre de ces expérimentations grandeur nature, au terme desquelles périrent une centaine de milliers de personnes, était du monoxyde de carbone. La réprobation publique que suscitèrent, une fois dévoilées, ces mises à mort programmées amena l’empereur moustachu à y mettre un terme, fin août 1941. Le 31 juillet de la même année, soit un peu moins de deux mois auparavant, le maréchal Göring avait fait parvenir à Heydrich, le boucher de Prague, la consigne écrite l’invitant à concevoir le plan d’action connu sous la sinistre appellation de « solution finale ».

C’est le 20 janvier 1942, soit près de six mois plus tard, que se déroula la funeste conférence de Wannsee, à l’occasion de laquelle l’ensemble des ministères, services et structures militaires du troisième Reich allemand concernés par la question juive se réunirent pour coordonner leurs efforts quant à l’éradication des juifs d’Europe. Il est attesté qu’entre-temps, le fameux Zyklon B produit par IG Farben avait été testé à large échelle et à de multiples reprises, de sorte que Wannsee n’aura servi, en pratique, qu’à entériner les plans élaborés par Eichmann sur ordre d’Heydrich, à savoir l’extermination totale.

Malgré tout cela, vous ne croyez pas aux chambres à gaz ? Grand bien vous fasse : salutaire est, même en cette matière douloureuse et controversée, l’esprit critique, si tant est qu’il le soit vraiment. Imaginons un seul instant, pour le bonheur de l’intellect, que leur utilisation ait été considérablement amplifiée par le scénario historique, tel que l’ont écrit a posteriori les vainqueurs de la guerre. Bravons avec fière témérité les contraintes par la loi imposées. Concevons que c’est la détresse psychologique associée à la fièvre, à la malnutrition et au typhus qui auraient emporté des milliers de prisonniers juifs : n’est-ce pas, après tout, ce que quelques ordures reprochent aujourd’hui à Anne Frank ? Cela justifierait-il l’emprisonnement concentrationnaire de personnes qui n’avaient commis aucun crime ? Et, par le même coup, leur déportation dans des wagons à bestiaux, les conditions de vie sordides qui leur furent imposées, le travail forcé auquel ils furent soumis, seraient-ils moins responsables de leur mort ?

Quant à ce nombre quasi fétiche de six millions de victimes, c’est-à-dire le chiffre six suivi de neuf zéros, n’est-il pas un brin suspect ? Quand bien même il ne se fût agi que d’un million de personnes méthodiquement refoulées de toutes les administrations publiques, spoliées sans explication, enfermées contre leur gré dans des convois insalubres, concentrées dans des cloaques entourés de miradors, où elles furent fauchées parce qu’elles avaient eu le tort de naître, cela ferait-il une différence ?

Le fétichisme du chiffre n’est pas ici ce qui importe. Toutefois, cédons-y brièvement par souci d’exactitude, aussi absurde soit-il, considérant le contexte, de recourir à ces statistiques morbides. Le Monde consacrait, le 17 novembre 2004, sa douzième page au Livre-mémorial des déportés de France arrêtés par mesure de répression, qui dresse la liste presque complète des quatre-vingt-six mille huit cent vingt-sept personnes déportées hors de France « pour leurs activités, leurs sentiments ou leurs propos » entre 1940 et 1945. Cinquante pourcents de ces prisonniers politiques ont survécu aux camps nazis, contre trois pourcents seulement des quelque septante-cinq mille juifs déportés. Il s’agit, dans ce cas, de données vérifiables.

Les controverses indignes quant au nombre exact de victimes juives de la barbarie nazie et aux circonstances précises dans lesquelles celles-ci ont péri, qui continuent d’alimenter régulièrement l’actualité, n’ont d’autres effets que de violer la mémoire desdites victimes, et de susciter en retour aigreur et agressivité compréhensibles. Quand chacun laissera-t-il enfin toutes ces âmes en paix ? Quand chacun prendra-t-il enfin la mesure du désastre qui les a assaillies, qui impose en soi respect, compassion et refus absolu de leur instrumentalisation ?….

Quand ce temps-là sera venu, peut-être osera-t-on enfin appréhender plus ouvertement les conditions qui, s’ajoutant au traité de Versailles, ont permis l’accession au pouvoir des nazis, la question des capitaux privés qui ont rendu possible le déploiement de leur machine de guerre, et la logique économique qui y a prévalu (sans exonérer feu l’URSS de sa part de responsabilité). Alors que sont traqués les derniers bourreaux nazis vivants, comme on l’a vu encore il y a deux semaines en Hongrie, écrire enfin le livre noir du capital-corporatisme des décennies écoulées, en faisant la lumière sur l’ensemble de la première moitié du siècle dernier, histoire d’y voir plus clair quant à ce qu’il a semé et aux perspectives d’avenir, sera faire œuvre de salubrité publique.

En écrivant ce qui précède, c’est à la fois aux ados qui sont aujourd’hui en passe d’entamer leur rhétorique, comme on dit chez nous (c’est-à-dire de décrocher leur bac, pour faire court), et à l’ado que j’étais que je pense. J’avais quatorze ans lorsque fut diffusé sur Antenne 2 (le France 2 d’alors) le long documentaire De Nuremberg à Nuremberg, sorti depuis lors en DVD et accessible depuis peu sur l’e-tube. Cette vidéo, qui retrace les dix années qui ont séparé la grand-messe hitlérienne de 1935 du procès des défaits, tous deux tenus dans la même ville, a sans doute été le document le plus structurant de mon adolescence. Comme lors de l’exposition « J’avais 20 ans en ’45« , que j’ai visitée plus tard, le sort réservé par les nazis aux juifs d’Europe y est abordé avec toute la pudeur requise. Factuelles, ne reculant ni devant l’horreur ni devant la nausée qu’elle inspire, les images sont définitives !

Pour autant, le procès de Nuremberg ne consacre plus  la victoire absolue du Bien sur le Mal, tous deux purs et emphatiques, telle que je la concevais à cet âge. Le cynisme vertueux de celui à qui on ne la fait plus a, depuis, exigé son dû. Le Nuremberg bis était une vérité parcellaire. Ainsi en est-il de toute vérité humaine, même lorsqu’elle échappe au mensonge. De ’40 à ’45, mais dès ’33, en vérité, c’est ce qui chevauchait les frontières que l’on a tué. De ’40 à ’45, mais dès ’33, en vérité, c’est ce qui ne faisait pas de bruit que l’on a tué. De ’40 à ’45, mais dès ’33, en vérité, c’est la frêle enveloppe d’une certaine Humanité qui s’en est allée.

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(1)    Eugen Kogon, Hermann Langbein et Adalbert Rückerl, Les Chambres à gaz, secret d’Etat, Paris, Editions de Minuit, 1984

Lire aussi : Richard Breitman, Ce que les nazis planifiaient, ce que les Britanniques et les Américains savaient, Calmann-Lévy, Paris, 2005

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Les paragraphes 5 à 9 ont été ajoutés le 16 juillet 2014, remplaçant quatre paragraphes antérieurs dont ils reprennent toutefois l’essentiel du contenu. L’esprit de l’article, lui, n’a pas été altéré.

Le dernier paragraphe, la citation de Michel de Nostredame qui concluait l’article, ainsi que l’illustration vidéo finale ont été supprimées le 18 juillet 2014, car elles étaient hors sujet. Une phrase dudit paragraphe a néanmoins été intégrée à ce qui est devenu l’antépénultième, une autre à ce qui est devenu le dernier paragraphe, lequel s’est en outre étoffé. Une illustration plus appropriée a été insérée en fin d’article. Enfin, l’exergue a été ajouté le même jour.

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