L’insupportable puritanisme bourgeois en matière de drogues

‘Assuétude’… Existe-t-il mot plus puritain ? Sous son acception analytique la plus large, ce vocable est susceptible de désigner toute attitude compulsive, toute manie répétitive, toute consommation estimée excessive d’un produit ou d’un service donné. Les adolescents qui passent quatre heures par jour sur Facebook ou MSN, comme naguère leurs jeunes aïeux s’endormaient devant le tube cathodique, pâtissent d’une assuétude. Le courtier de la bourse de New York qui consomme deux paquets de cigarettes par jour y est, lui aussi, sujet. A vrai écrire, ce terme est si général qu’il peut englober à la fois des vices divers et variés et le moindre hobby individuel, de telle sorte qu’il perd toute pertinence tant il noie le poisson.

S’il est logique, dans une société supposée fonder son action sur le positivisme, que chaque assuétude soit étudiée, cartographiée, et fasse l’objet de statistiques, force est de constater que les drogues subissent, quant à elles, un traitement tout à fait particulier où les jugements moraux à l’emporte-pièce s’additionnent à la déraison pulsionnelle, sur fond de choix politiques irrationnels et biaisés par lesquels un nouveau puritanisme insidieux et omniprésent tend à s’inviter jusque dans l’intimité des individus.

Qui se plaindra de la plus grande attention prêtée à l’espace commun et aux libertés de chacun, qui a apporté au non-fumeur la garantie de ne pas avoir à subir, dans un restaurant, les effluves chimiques de cigarette de son voisin tandis qu’il déguste son steak ? Mais, en revanche, qui pourra comprendre la décision du maire de New York d’interdire, depuis le mois de mai 2011, de fumer dans tous les parcs publics ? Qui trouvera à redire aux précautions législatives accrues quant à la consommation d’alcool au volant (1) ? Mais qui serait prêt à tenter de nouveau l’expérience prohibitionniste américaine, dont Einstein, à peine arrivé aux Etats-Unis, disait que « le prestige des pouvoirs publics s’[en] est indéniablement trouvé diminué […), car rien n’est plus dévastateur pour le respect de l’autorité publique et la loi du pays que d’entériner des législations qui ne peuvent être appliquées » et que « c’est un secret de polichinelle que le dangereux accroissement des activités criminelles dans ce pays y est étroitement lié » (2) ?

Alors qu’une enquête nationale de 2003 (1) a permis d’établir que les jeunes Belges de quinze à seize ans figuraient parmi ceux qui consommaient le plus d’alcool (dix fois ou plus au cours du mois qui précédait ladite enquête) et que la consommation d’alcool en masse serait en hausse constante (3), qui se plaindrait du souci de prémunir les mineurs, surtout les plus jeunes d’entre eux, contre tout ce qui est de nature à perturber leur développement ? Mais au nom de quelle ascétique ingérence irait-on interdire absolument la consommation d’alcool par des personnes majeures ?

Des interrogations contradictoires qui précèdent, il ressort que le rôle de la société est de poser, en la matière, sur des bases scientifiques, les balises légales qui permettront de préserver l’équilibre entre les diverses libertés individuelles, ainsi que l’intégrité des adultes en devenir. Son intervention, garante d’égalité dans la liberté, doit donc se concevoir dans l’interaction de comportements individuels, si et seulement si ceux-ci sont tellement contradictoires qu’ils menacent les intérêts de l’une des parties.

Sauf à verser dans le totalitarisme, la société n’est donc pas une directrice de conscience : les comportements isolés d’adultes qui ne portent aucun préjudice à autrui ne la regardent pas. En effet, protéger les individus d’eux-mêmes est une notion susceptible de mener aux pires excès idéologiques.

Certes, il appartient à l’autorité publique d’approuver la qualité des produits mis sur le marché au sein de l’espace dont elle se porte garante. Et, théoriquement, il est également du ressort de l’Etat de secourir les plus faibles, que leur faiblesse soit conjoncturelle ou structurelle (par rapport à un cadre donné). Mais cette dernière mission est de plus en plus mise à mal par le dogmatisme des politiques sociales menées par la plupart des Etats occidentaux eux-mêmes, qui accroissent la misère. Et la première se doit d’aller de pair avec une information scientifique et rigoureuse du public, dans laquelle la démagogie électoraliste n’a aucune place.

Sur son site web, le Groupe technique disciplinaire  (GTD) des Sciences de la Vie et de la Terre (subventionné par la Direction générale de l’enseignement scolaire), qui dépend de l’Unité de Formation et de Recherche de la Faculté de Biologie de l’Université Pierre-et-Marie-Curie (laquelle fait elle-même partie de la coupole de la Sorbonne), écrit ce qui suit :

« Les drogues sont généralement classées en fonction de leur aptitude à générer des phénomènes de dépendances physique et psychique, et sont considérées comme « à risque » si elles répondent à ces deux critères. Le Cannabis a été placé dans ce groupe bien que les cannabinoïdes soient loin de produire des effets comparables à ceux générés par l’héroïne, l’alcool ou le tabac.

En ce qui concerne la dépendance psychique, il est bien établi que la très grande majorité des consommateurs de Cannabis n’utilisent ce produit qu’occasionnellement et peuvent cesser définitivement son utilisation sans grande difficulté. […]

De même, la dépendance physique semble minime… Ce qui ne l’empêche pas d’être bien réelle : des expériences menées sur [des] rat[s] montrent […] toutefois [que ces derniers] ne cherchent pas à réaliser des auto-administrations, comme dans le cas de drogues « dures » (héroïne, cocaïne…). Les manifestations physiques à l’arrêt de la prise de Cannabis restent ainsi d’intensité plus faible que celles observées lors d’un sevrage morphinique, par exemple. »

Si, dès lors, rien ne justifie, sur le plan scientifique, que le cannabis soit traité différemment de l’alcool ou du tabac dans notre législation – que du contraire – c’est du côté politico-culturel qu’il convient de chercher l’origine de pareille discrimination. Bien que la plante de chanvre, dont le cannabis est la fleur, ait une histoire multiséculaire en nos contrées et aux Etats-Unis – c’est notamment elle qui permit de fabriquer les cordages hyper-résistants des navires transatlantiques –, les noms aux consonances exotiques tels que marijuana ou haschisch qui lui sont quasiment synonymes ne peuvent que susciter le trouble des esprits puritains bien de chez nous.

Ne siérait-il pas que ceux-ci s’émeuvent de manière beaucoup plus affirmée à la prise de connaissance de la quantité monumentale d’antidépresseurs consommés en Belgique, la plupart prescrits par quasi-automatisme ?  Ces derniers « ont […] passé le cap symbolique du million de patients en 2009. Si 256.819 [d’entre eux] (23%) se sont contentés d’une boîte d’antidépresseurs, ils sont 526.595 (46%) à en avoir pris au moins pendant trois mois et 230.973 (20%) tous les jours de l’année. » Et certains osent faire des montagnes du coût pour la sécurité sociale du traitement de l’alcoolisme…

Lorsque, récemment, Alain Minc, reprenant l’analyse de Schumpeter tout en travestissant la contestation de son constat, qualifiait sournoisement de « crise grotesquement psychologique » (6) l’incomparable allégresse qui s’est emparée de l’Europe et des Etats-Unis depuis 2008, croyait-il si bien dire ? Le moral du lambda est au plus bas, les perspectives chahutées. Il y a certes la révolution pour venir à bout du grotesque, mais, entre-temps, les névrotiques présumés n’ont d’autre choix que l’aliénation chimique rentable !

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NB  1 : l’auteur de ce texte invite également ses lecteurs à consulter son site connexe (en anglais), intégralement consacré à la problématique du cannabis : www.europeancannabispetition.wordpress.com.

NB 2 : il encourage en outre ceux qui, en France par exemple (où la matière est surtout l’affaire de faux-culs patentés), seraient tentés d’évoquer dans ce débat la nécessaire mission prétendument salvatrice des pouvoirs publics visant à permettre aux prolos de garder dignité et maîtrise de soi afin d’être plus efficaces dans leur prétendue action citoyenne, de parcourir le post ci-dessous…

(1)    Source : http://www.ejustice.just.fgov.be/cgi/api2.pl?lg=fr&pd=2008-07-17&numac=2008024267

(2)    Albert Einstein, My First Impression of the USA, 1921 (traduction libre) – consulter aussi : http://www.crimemuseum.org/prohibition

(3)    http://www.rtl.be/info/belgique/societe/866231/consommation-d-alcool-etudiee-en-belgique-la-plus-jeune-patiente-a-7-ans

(4)    Source : http://www.snv.jussieu.fr/vie/vie/vie2.htm

http://www.biologie.upmc.fr/fr/index.html (site principal)

(5)    http://www.levif.be/info/actualite/belgique/plus-d-un-million-de-patients-sous-antidepresseurs/article-1195097607184.htm

(6)    http://www.marianne2.fr/Alain-Minc-La-crise-est-grotesquement-psychologique_a92049.html

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Modification du 25 novembre 2014 : cet article contenait une incohérence quant au rôle de l’Etat / de la société en matière de gestion de l’usage de drogues. Il y était fait mention, en effet, d’un équilibre à maintenir entre « les libertés individuelles et les comportements qui pourraient s’avérer autodestructeurs ». Le rôle, en la matière, d’un Etat responsable mais non intrusif a donc été précisé.

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