Assange : « don’t threaten me with love, baby. Let’s just go walking in the rain… » (1)

« Que représente le terrorisme [de Julian Assange] en comparaison au terrorisme que nous acceptons tout simplement, qui doit se poursuivre jour après jour pour que les choses restent en l’état ? Voilà en quoi l’idéologie nous contient : lorsque nous parlons de terrorisme violent, nous pensons toujours à des actions qui interrompent le cours normal des choses, mais qu’en est-il de la violence intrinsèque destinée à assurer le fonctionnement des choses telles qu’elles sont ? En étant critique et n’en cédant pas moins, cependant, à mon esprit provocateur, je pense que si on emploie le terme de terrorisme, [celui-ci doit être considéré] comme une stricte réaction à un terrorisme beaucoup plus puissant qui est ici. »

Slavoj Žižek (philosophe slovène)

Conférence-débat ‘Democracy Now !’ avec Julian Assange, 02/07/11 [42:40] – traduction libre

Réfugié depuis cinquante jours dans les locaux de l’ambassade d’Equateur en Grande-Bretagne après avoir enfreint l’une des clauses de sa libération conditionnelle dans le cadre de la vraie fausse affaire des accusatrices suédoises, digne du complot Lewinsky (2), Julian Assange, ce DSK australien aux allures de freluquet, demeure passible d’extradition aux Etats-Unis, où il pourrait risquer, comme Bradley Manning, la figure expiatoire désignée du Wikigate, la peine de mort pour espionnage.

L’Amérique, rappelons-le, c’est « le symbole de la liberté » tel que vanté par Elfie Weiss dans le générique du dessin animé japonais « Tom Sawyer », par exemple cette liberté que Jefferson, au détour de deux discours, accorda aux esclaves noirs. « L’honnêteté est le premier chapitre du Livre de la Sagesse », ou encore « L’esprit de résistance à l’autorité [à l’Etat] est si précieux en certaines occasions que je souhaite qu’il soit toujours maintenu » (3), professait-il, le bougre !

« En général, la vérité est la meilleure justification contre la calomnie » (4), déclarait, quant à lui, le vieil Abe « tueur de vampires ». Mais le moins que l’on puisse écrire est que les pères fondateurs ont, un peu partout, du plomb dans l’aile en ces temps où le lyrisme doit s’effacer devant les maths froides. La surmédiatisation, la surpopulation mondiale et la possibilité, pour un nombre restreint d’individus, de provoquer des désastres majeurs, semble rendre très labiles ces propos de vieux fossiles.

Après la sous-traitance de la torture, la mode est, aux States, à la license to kill. Deux précédents des plus inquiétants, l’un douteux par son scénario, l’autre établi et vérifié, octroient en effet désormais au président de l’exécutif nord-américain méridional en exercice le droit nouveau et révolutionnaire de tuer l’un de ses compatriotes sans la moindre forme de procès, si ce meurtre est patriotique, en d’autres termes si les services secrets estiment qu’il s’inscrit dans la lutte contre le terrorisme. « Yeha ! », doit tonitruer sur sa vachette, sa flasque métallique dans la main droite, Bushito dans son ranch texan : après Oussa-la-Barbiche, en mai 2011, ce fut, en septembre de la même année, au tour d’un autre ponte du SCI (Syndicat du Crime islamiste), un citoyen américain cette fois, Anwar al-Awlaki, de périr, au Yémen, sous les balles à longue distance du shérif Obama. Que Gingrich ne doit-il regretter que sa chance de jouer de la gâchette ne se soit évaporée…

Ces individus étaient-ils de généreux John Lennon des causes contemporaines ? Là n’est pas le propos : par l’assassinat télécommandé du second d’entre eux, c’est non seulement l’article cinq de la constitution des Etats-Unis qui a été bafoué avec le sourire, mais aussi la chape de plomb du ‘secret défense’ qui s’est abattue sur tout débat consécutif (6). Quelles sont les bases légales dont prétend disposer l’administration Obama, sans toutefois en faire état, pour justifier cet assassinat ? Ce dernier a-t-il été commis de manière préemptive, c’est-à-dire pour des faits qu’al-Awlaki n’avait pas encore commis, ou l’a-t-il été sur base de présomptions de culpabilité ou de complicité ? Existe-t-il entre les Etats-Unis et le Yémen quelqu’obscur traité qui règle ce genre de situation, comme naguère l’externalisation de la torture ? Si oui, ce type de gentlemen’s agreement a-t-il cours également en d’autres régions du globe, en Europe par exemple ? Les drones pilotés à distance qui survolent nos cieux, en appui des satellites espions KH qui constellent notre ionosphère et sont gérés conjointement par  la National Security Agency (NSA) et le National Reconnaissance Office (NRO), ceux-là même qui, en prologue du film « Syriana », permettent d’abattre un vilain terroriste, alors qu’ils sauvent la mise à Jack Bauer dans l’épilogue de la série dont il a fait le succès, font-ils l’objet de conventions internationales ? Lorsque je me promène à poil sur ma terrasse, dois-je craindre d’être filmé en gros plan par Google Earth, la NSA et le NRO, et que sais-je encore ? Si oui, que sont donc mes droits d’auteur devenus ?

Autant de questions probablement désuètes auxquelles WikiLeaks pourrait contribuer à répondre si son site web ne faisait, depuis plusieurs jours, l’objet d’une saturation orchestrée par AntiLeaks (7), un collectif US d’un genre nouveau que plusieurs spécialistes d’internet situent à la droite de la droite et qui semble promouvoir la liberté, y compris pour les Américains eux-mêmes, de n’être pas informés.  A moins qu’il ne s’agisse, une fois encore, de la main invisible de Langley qui agiterait quelques épouvantails anonymes… DietPepsi, l’énigmatique leader charismatique de ce groupuscule, déclare pouffer lorsqu’il lit les allégations qui fleurissent, de plus en plus nombreuses, sur le net quant à son appartenance supposée à « la NSA, la CIA ou le FBI« .

Qu’il pouffe donc, le Pepsi Light : il ne cite pas la DIA (Defense Intelligence Agency), qui dépend du DOD (ministère de la Défence américain), et, s’il écarte par ailleurs d’un revers de main l’hypothèse d’un scénario de marketing conçu par les trolls de Wikileaks, par exemple pour attirer, en guise d’avertissement (et avec le soutien d’un certain nombre de médias spécialisés ?), l’attention du public sur le curieux cas Abraxas (8) au moyen d’une poignée de documents certes indicatifs mais pas très subversifs (9), alors que se joue, à Londres, le sort de leur patron, il ne cite nulle part le nom de ce dernier. Or, le diablotin peut être dans les détails et les mots non prononcés. Assange a d’ailleurs déjà recouru par le passé à des ficelles publicitaires. Et, honnêtement, si tel était le cas en l’occurrence, le lui reprocherait-on ? Il faut bien, après la purge publique de la banque Barclays (pointée du doigt par Wikileaks dès mars 2009) et le jeu de chaises musicales à la Bank of America (10), que notre homme garde quelques cartes en réserve sous sa manche pour le gigantesque jeu de poker dont il est partie prenante. ‘Leverage‘ est le terme anglais consacré…

Certes, Assange a un agenda politique. Il ne s’en cache d’ailleurs pas. Certes, même si beaucoup le sont, tous les coups fourrés ne sont pas de conception américaine. Mais là n’est pas l’essentiel : ce qui est fondamental, c’est de confronter les nations elles aussi aux louables idéaux qu’elles disent promouvoir. C’est de rendre espoir à des opinions déglinguées. C’est d’œuvrer à un monde dont les générations futures pourront dire qu’il est un rien meilleur que le nôtre (11), bref de faire reculer le cynisme en conformant les actions aux annonces et discours.

S’il existe un principe céleste qui ordonne l’équilibre, Assange en est un modeste exécutant. C’est pourquoi, contre tout augure, nous lui souhaitons bon vent à Quito ! Puisse-t-il échapper aux polices secrètes de l’Empire, aux drones furtifs, au mal ravageur qui frappe la plupart des dirigeants de gauche d’Amérique du Sud et dont l’un deux hésite, en public, à attribuer la paternité à son ennemi juré (12), aux chiens enragés qui courent les rues équatoriennes, aux sorcières suédoises (1) et aux patriotes d’AntiLeaks, et poursuivre son labeur d’investigation et d’information du public souverain !

Comme le disait Billie Holiday, « si je dois chanter comme quelqu’un d’autre, alors je ne chante pas du tout. » (13)

____________

(1)    « Ne me menace pas avec l’amour, bébé. Marchons simplement sous la pluie… » (Billie Holiday)

(2)    Lire : http://www.europe1.fr/International/Assange-et-l-affaire-du-preservatif-328317/

(3)    “Honesty is the first chapter of the Book of Wisdom.

The spirit of resistance to government is so valuable on certain occasions that I wish it to be always kept alive.

(4)    “Truth is generally the best vindication against slander.

(5)    http://www.washingtonpost.com/world/national-security/holder-us-can-lawfully-target-american-citizens/2012/03/05/gIQANknFtR_story_1.html

(6)    Sources : http://www.universalis.fr/encyclopedie/satellites-espions/

http://system.solaire.free.fr/sondeterre3.htm

(7)    Source : http://www.theregister.co.uk/2012/08/13/antileaks_wikileaks_attack_response/

(8)    Sources : http://publicintelligence.net/abraxas-trapwire/

http://www.pcmag.com/article2/0,2817,2408402,00.asp

(9)    Source : http://wikileaks.org/gifiles/releasedate/2012-08-14-00-a-brief-introduction-to-abraxas-trapwire-and.html

(10) Sources : http://archive.truthout.org/what-does-wikileaks-have-bank-america66889

http://www.cnbc.com/id/42762811/The_Great_Wikileaks_Bank_of_America_Hoax

(11)    « Today, we begin in earnest the work of making sure that the world we leave our children is just a little bit better than the one we inhabit today.” (promesse issue du discours postélectoral du prétendant à un second mandat à la Maison blanche)

(12)    Source : http://www.reuters.com/article/2011/12/29/us-venezuela-usa-cancer-idUSTRE7BR14I20111229

(13) « If I’m going to sing like someone else, then I don’t sing at all. »

*******

Le présent article a été très légèrement modifié le 14/08/12, à la lumière de nouveaux développements (lire en particulier (7), (8), (9) et (10)).

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