‘Raisin périphérique’ : un patrimoine gustatif à sauver !

Will Tura, le Julio Iglesias flamingant qui ne manque pas une seule édition des traditionnelles Druivenfeesten (Fêtes du Raisin) overijsoises, vous le dira : le raisin de table va mal. Ingrédient incontournable des orgiaques agapes romaines de la haute de l’époque, ce fruit divin produit en quelques communes de la périphérie largement flamande de Bruxelles traverse une très mauvaise passe, sans doute la plus déterminante pour sa survie elle-même.

En Brabant flamand, il n’y a pas de pétrole. Mais il y a des ressources considérablement moins polluantes. Felix Sohie l’avait bien compris. Employé comme arboriculteur par un riche baron du cru, ce visionnaire avait expérimenté, au milieu du XIXe siècle, une nouvelle technique de pousse pour la culture de raisins. Il « vit tout ce qu’il avait fait et voici, cela était très bon ». Lorsque ledit baron décéda, Sohie exploita pour son propre compte la découverte dont il était l’auteur et, en l’espace de quelques décennies, entraîna dans son sillage des dizaines et des dizaines de serristes. Le raisin de table belge était né ! Pour être complet, ajoutons que des indices archéologiques divers découverts dans la région et ses alentours tendent à prouver que le raisin y était déjà cultivé pendant l’occupation romaine à des fins vinicoles…

N’en déplaise à Overijse, qui s’est contentée de dupliquer l’initiative, ce sont les communes de Hoeilaart, aussi connue sous le surnom de « village de verre » (ou glazen dorp), au demeurant beaucoup plus accueillante, et Huldenberg qui furent les terrains d’expérimentation initiaux du génial inventeur. Dans les années 1930, l’on comptait plus de 30 000 serres dans la région (1). Le métier de serriste y était devenu l’activité économique par excellence et l’opulence de la commune dont s’inspira le dessinateur de BD Marc Sleen, un de ses célèbres résidants, était devenue telle que chaque serriste rivalisait avec son voisin quant au nombre de serres qu’il exploitait. Plusieurs maisons de maître typiques rescapées de cette époque témoignent encore de ce passé glorieux.

Le raisin de la périphérie bruxelloise (de Vlaamse rand rond Brussel, pour les puristes) se décline en plusieurs variétés, dont les plus connues dans la gamme des raisins bleus sont : Royal, Ribier, Colman et Léopold III. Cette dernière est au raisin de table ce que la Rolls est au parc automobile : un joyau de goût et de volupté enveloppé dans une résistante poche d’un bleu intense. En croquer la chair et en savourer le nectar procure un plaisir qui relève malheureusement du luxe : les rares épiceries bruxelloises où notre raisin belge se vend n’hésitent pas à demander près de 20 euros pour une simple grappe de Royal…

Dès après la seconde guerre mondiale, une grande fête populaire qui s’étendrait sur une semaine entière fut imaginée pour mettre le raisin de table à l’honneur. Ici aussi, Hoeilaart était pionnière ! La Belgische tafeldruif était alors convoitée et exportée aux quatre coins de l’Europe pour sa texture raffinée et ses saveurs incomparables.

Entre-temps, le phénomène est passé de mode. De nombreux serristes ont vendu avec beaucoup d’opportunisme leurs terres à de riches propriétaires fonciers, et les mini-cathédrales de verre ont fait place aux villas cossues occupées par des fonctionnaires européens ou des délégués de multinationales de passage. Hoeilaart-la-foisonnante, lovée au sein de la majestueuse et mystérieuse forêt de Soignes, est devenue grosso modo une commune-dortoir. A un essor petit-bourgeois a répondu l’autre, raillent les esprits grognons qui ne voient dans l’explosion du nombre de serres, au début du siècle dernier, qu’une manifestation d’opportunisme pécuniaire qui serait renforcée aujourd’hui par les critiques flamingantes (c’est-à-dire flamandes rabiques) à l’encontre de la francisation de cette partie de la périphérie : nul n’obligeait, selon eux, les serristes d’Overijse à vendre en majorité leurs terres aux plus offrants, pour la plupart de prétentieux et arrogants francophones en l’occurrence…

Quoi qu’il en soit, les serristes qui ont persisté se font très vieux aujourd’hui. Et, compte tenu de la lourdeur de leur charge, rares sont, au sein de leurs familles respectives, les candidats repreneurs. Ainsi, ils préfèrent souvent laisser dépérir l’œuvre de leur vie et emporter dans leur tombe leur immense savoir-faire que de transmettre celui-ci au premier novice venu. Un bon serriste ne prend quasiment jamais de vacances, en effet : en été, il lui faut à tout moment régler l’amplitude d’ouverture des fenêtres de ses serres en fonction du temps pour assurer une pousse optimale, faute de quoi les recettes de toute une année de labeur risquent d’être perdues. En hiver, il lui faut mettre en marche au moment opportun le très coûteux chauffage au pétrole ou au charbon. Ce métier est un sacerdoce artisanal sans fin : pas de retraite pour les braves !

Voilà quelques-unes des raisons pour lesquelles l’on ne compte plus aujourd’hui, à Hoeilaart, que quelque 500 serres et une trentaine de serristes (1) selon les comptages les plus favorables. Une autre étude (2) indique même qu’en 1995 déjà, il ne restait plus dans la commune que 422 serres en activité.

Une autre raison de taille pourrait être la lenteur des autorités, partagées entre communes, province de Brabant (unitaire puis scindée selon la langue), région et Etat fédéral à soutenir, à l’image des Parmesans leur jambon ou des Bordelais leurs grands crus, un produit du terroir qui n’a aucun équivalent ! En effet, ce n’est pas faire preuve d’arrogance déplacée que d’affirmer que les raisins importés, en plus de s’inscrire dans une stratégie de dumping environnemental avérée, n’ont pas le quart de la saveur des nôtres : ou ils sont remplis d’eau, ou ils ont le goût et la texture d’une prune miniature !

Dès lors, plutôt que de dépenser 20 € pour trois ou quatre grappes d’un fruit infect ou insipide, ne vaut-il pas mieux faire un tour du côté des producteurs de la périphérie encore en activité (Ils reçoivent chez eux, pour la plupart !) et obtenir pour le même prix deux grappes généreuses d’une baie dont vous tomberez instantanément amoureux ? A vous de juger, à l’occasion de l’édition 2012 du Druivenfestival  (Festival du Raisin) de Hoeilaart (3), du 14 au 17 septembre prochain, par exemple…

____________

(1)    Source (en néerlandais) : http://www.denblank.be/imagesfolder/voorstellingen/Boer_en_Tuinder_29_-01-2010_Boerenbond.pdf

(2)    Source : http://www.overijse.be/html/info/detail.asp?id=77&artid=443&i=77&a=443

(3)    Programme ici : http://www.druivenfestivalhoeilaart.be/

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