La gravité est la lucidité des damnés…

C’était l’autre soir, il y a deux ou trois semaines, sur l’antétube hypnotico-cathodique. « Tu veux que je te la montre, ma gravité ? » avais-je pensé…

Le mec, un jeune Gulliver à l’allure de gentleman humble et appliqué, un long hêtre planté dans un décor tout de flashy lumières, celui d’une émission de grande écoute pour insomniaques qui a déjà marqué les annales du Meilleur des Mondes chimérique, un doux gendre idéal de bonne extraction plongé quasiment à l’insu de son gré entier dans la moiteur humide des plateaux de science-fiction médiatique mal aérés, s’était distingué notamment par l’utilisation d’une maxime de Montesquieu, reprise à son compte : « la gravité est le bonheur des imbéciles. »

La gravité, un bonheur ? Cela méritait réflexion. Me traversèrent l’esprit, dans un ordre entropique, la gravité physique (terrestre notamment), la gravité  de conditions sociales peu enviables, celle de l’homme ou de la femme d’Etat devant l’ampleur des défis qui se présentent à lui, la gravité factice et surjouée des idiots, aussi.

A laquelle de celles-ci le jeune éphèbe au masque impassible avait-il bien pu faire allusion ? A la dernière, indubitablement, celle que d’aucuns s’imposent, comme si les forces qui s’imposent à eux ne leur suffisaient pas. Les rend-elle heureux, épanouis, se lit ? Probablement pas : sans doute cette gravité-là n’est-elle que le vernis social dont ils s’enduisent par refoulement ou souci de sérieux. Dame ! La maxime était devenue creuse. Qu’importe : les vagues synaptiques qu’elle avait fait surgir, chacune charriant son lot d’écume neuronale, avaient ouvert de nouvelles perspectives de réflexion sur lesquelles j’étais bien décidé à surfer.

Après tout, n’est-ce pas aussi, d’une certaine manière, de l’attraction terrestre que cherche à s’affranchir celui qui s’engouffre sans hésiter dans la périlleuse intimité tubulaire des éphémères montagnes aquatiques des plages hawaiiennes de Jaws ou d’ailleurs, qui, se succédant à un rythme soutenu, pourraient à tout moment le happer ? Ou comment, tel un parachutiste qui, soumis corps et esprit à l’attraction qui l’aspire nolens volens vers le point d’où il s’est propulsé, éprouve l’illusion d’y échapper et ressent la passagère jouissance du prisonnier autorisé une fois par semaine à gambader dans la cour intérieure grillagée de son immeuble-pénitence, trouver son bonheur dans les interstices de la gravité implacable qui nous conditionne, nous autres, les humains…

Grâce tant espérée, allégresse promise, que ne nous déliez-vous de ces boulets qui nous fixent, nous figent, nous finalisent, que ne nous libérez-vous des clans, ne nous délivrez-nous des camps, pour que fier s’envole le mongol en nous assoupi, qui, délesté de son ballast, par quasi-métempsycose, un nouvel hôte déjà convoite. Réservez vos faveurs à ceux et celles qui les méritent et empêchez les autres, cet enfer, d’abuser de votre Eden. Soulevez-vous, indignez-vous donc de ce qui est fait en votre nom !

Innombrables, je les ai vus tourner, mes nymphes, en dérision la gravité. Sans elle, pourtant, quelle demeurerait votre valeur ? De quel goût frelaté se parerait votre étreinte ? Vos faux amants sont égoïstes : votre vrai visage, ils s’en moquent bien. Avec porcine délectation, ils se vautrent par cohortes dans leur désert sentimental. Etouffées par les uns, effacées par les autres, leurs âmes se sont flétries avant même d’éclore. Et cette gravité qui les obère tandis qu’ils l’excommunient  mécaniquement, ils n’y connaissent, en réalité, pas grand-chose. Quand, par la force des choses, ils y auront goûté, ou, fuyant la délivrance, ils s’y complairont mimétiquement, ou, dans une même escampette arrière, feront avec désinvolture de cet abstrait abstraction pour mieux, dans les deux cas, s’abandonner à un autre, du nom d’Eurdol, de Rouan ou de Liyen. La gravité de leur sueur et de leurs illusions perdues, ils seront libres alors d’en faire la servante de rectangles de papier en attente de dématérialisation.

La gravité du social-sordide, celle, extrême, des rapports gravitationnels mondiaux, ils les enfouiront très profondément dans le bain de boue où se putréfient leur innocence et la curiosité de leur enfance. Regards baissés, livides, sombres, paroles convenues, attitudes régies et âmes éteintes… C’est que de la légèreté d’apparat, ils ont fait un empire, le seuil de leur salut travesti. Gravité du médiocre, leur légèreté était frivole. Légèreté de l’obscène, leur gravité sera rude ! Car la première ne peut être que le couronnement d’un désir de grâce qui ne s’offre comme horizon accessible qu’aux damnés qui ensemble se déchaînent…

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N.B. : exceptionnellement, ce post a été rédigé a posteriori (le 26/09/12).

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