Neo est un Asperger…

Se positionner au milieu d’un groupe d’individus avec lesquels on n’a pas nécessairement d’affinités particulières, fermer les yeux et se laisser tomber, avec l’assurance que les autres nous rattraperont et nous empêcheront d’atteindre le sol. Voilà l’un des exercices psychologiquement intrusifs auxquels nous convia, le reste de ma classe et moi, l’assistant PMS (psycho-médico-social) qui officiait au sein de mon école secondaire.

Il s’agissait, en d’autres termes, de faire une absolue confiance à un groupe dont on savait qu’il était composé pour partie de sales gosses sans foi ni loi (tous issus de familles très respectables), en pleine recherche de leurs propres limites et que l’on savait capables du pire.

Comme le game master était tout sauf idiot, je suppose qu’il voulait, à travers cet exercice d’abandon de soi, tester notre précoce capacité de nous fondre sans discuter dans le moule social. Car c’est bien là ce qu’une société qui se prétend individualiste et libérale attend de chacun de nous, n’est-ce pas ? Plutôt que de partir des potentialités de chacun et de forger, au départ de celles-ci, une société mature, collaborative, (tant que faire se peut) égalitaire et réellement solidaire, c’est des individus que l’on attend qu’ils se conforment sagement, sans résister, sans intellect ni conscience, à une structure préexistante qui nie leur singularité et les soumet, donc les infantilise.

Est-ce ce schéma préétabli que les autistes Asperger rejettent ? Et qu’est-ce donc que cette appellation ? Nommé d’après un pédiatre autrichien du siècle dernier, le syndrome homonyme est considéré comme un dysfonctionnement, un trouble du développement qui se caractériserait par un déficit social et communicatif, un spectre d’intérêts restreint et des comportements répétitifs. Il s’agirait de la forme d’autisme la plus légère, et elle permettrait, contrairement à l’autisme classique, à ceux et celles qui en sont atteints de fonctionner plus ou moins normalement (1).

Pour la dernière version (prévue pour 2013) de sa Bible périodique, qui se propose, en étroite collaboration avec l’industrie pharmaceutique, de recenser tous les comportements qu’elle considère comme anormaux, parmi lesquels – pourquoi pas, tant qu’elle y est – l’addiction à Internet (2), l’Association des psychiatres américains, cette organisation politique qui fait frauduleusement de la science sa bannière et établit les politiques publiques de santé mentale, pourrait toutefois fondre ledit syndrome dans l’autisme plus général, dont il s’agirait alors de déterminer uniquement la sévérité (3).

Ceux qui me lisent savent à quel point la psychiatrie, cette pseudo-science dont les diagnostics dépendent des a priori de ceux qui l’exercent, m’insupporte : s’il est utile de secourir des personnes en détresse psychologique, la manière dont on s’y prend pour ce faire et les présupposés charriés à cette fin, puisqu’ils sont constitutifs de la démarche, ne peuvent qu’interpeller. En effet, le psychiatre s’assimile trop souvent au gourou, celui qui a une emprise sur ses patients. Son rôle supposé est de rendre ce dernier fonctionnel dans une matrice sociale dont lui-même ne questionne pas, la plupart du temps, le fonctionnement, ni le bien-fondé : établir ce qui est normal, c’est-à-dire (sans plus) les comportements majoritaires et distinguer, en conséquence, ce qui est anormal, pour le classifier en catégories et subcatégories en vue de le normaliser, voilà son œuvre ! Caricaturons quelque peu : dans une société sens dessus dessous, le différent est sommé de se conformer à la folie latente générale. La psychiatrie nie la singularité individuelle et conforte le consensus conservateur. Elle est le garde-chiourme de l’ordre établi. La psychiatrie ne se porte si bien que parce que l’Humanité se porte si mal. Que l’Humanité se porte bien, et la psychiatrie disparaîtra : bon débarras !

Mais je m’écarte, je digresse, je discours… Pourquoi le présent article, au fait ? Parce qu’un documentaire néerlandais consacré à un autiste qui s’est suicidé depuis vient de se voir récompenser à l’occasion du festival du film des Pays-Bas, qui ne décerne point des palmes, ni des ours, pas même des léopards, mais des veaux d’or. En voici quelques extraits…

« Les non –autistes bénéficient d’une fonction cérébrale qui assure perspective et intuition. L’autiste doit tout faire lui-même. […] Tout, il le lui faut penser. […] Les autistes limitent leur perspective à un spectre très étroit, qu’ils approfondissent complètement », assure le protagoniste, dont on ne parvient pas réellement à déterminer s’il était autiste ou Asperger, si tant est qu’une telle distinction ait la moindre importance. Ce dont on se rend compte, c’est qu’il était capable d’articuler ses pensées et de les exprimer.

Perspective limitée à un spectre étroit ? Tel ne semble pas être l’avis d’une autre Asperger, invitée (exhibée ?) il y a peu sur le plateau d’Ardisson… « Nous, Asperger, avons une vision plutôt kaléidoscopique des choses, ce qui ne signifie pas que le détail prime sur la globalité, mais que nous [avons] une vision de mosaïque, où nous avons déjà le motif plénier – non pas forcément total, mais plénier et dans son essence propre – en tête et devant les yeux », déclarait Anneclaire Damaggio. C’est grosso modo exactement l’inverse que ce qu’affirmait Matthijs dans le documentaire qui lui était consacré.

Ce sur quoi les deux documents s’accordent, en revanche, c’est que, pour un autiste, « tout doit être décomposé, séquencé, expliqué, répété […], tout passe par un raisonnement intellectuel, scientifique, avec la condition qu’ils comprennent et qu’ils acceptent tous les tenants et aboutissants d’une même situation pour l’intégrer et l’appliquer. »

La conclusion pourrait être, si j’ai bien compris, qu’il ne sert à rien de tenter de fondre l’autiste dans un moule, tant il (elle) est conscient(e) que « la normalité n’est pas le summum de ce qui peut s’atteindre »…

_____________

(1)    Source : http://www.ninds.nih.gov/disorders/asperger/detail_asperger.htm

(2)    Source : La Recherche, septembre 2012, pp. 54 – 57

(3)    Source : http://www.thedailybeast.com/articles/2012/02/07/asperger-s-over-diagnosed-ill-defined-may-not-be-a-syndrome-much-longer.html

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