Comment peut-on être Syrien ?…

Les roquettes syriennes qui se sont abattues sur la Turquie seront-elles, directement ou indirectement,  à 2012 ce que fut l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à 1914, ou l’annexion des Sudètes à 1940 ?

Officiellement, personne hormis Londres ne souhaite une intervention militaire occidentale en Syrie (1), ni les autres pays européens, ni la Ligue arabe, ni les Etats-Unis, ni même les rebelles eux-mêmes : l’échiquier est trop instable, l’issue trop incertaine. Mais laisser les choses aller à vau-l’eau dans ce pays meurtri que des réfugiés évacuent par milliers, qui vers la Turquie, qui vers le Liban, qui vers la Jordanie, n’est pas une option plus enviable.

Pris entre le marteau de l’armée syrienne libre – telle qu’elle se définit – et l’enclume de Damas, qui tous deux, à en croire les reportages en la matière objectifs de la VRT, semblent, en fonction de leurs potentiels militaires respectifs, recourir aux pires atrocités pour intimider l’adversaire, l’occident se tâte depuis des mois. Et pour cause : comment Bachar al-Assad pourrait-il, aux yeux de son propre peuple, espérer se maintenir sur son trône de président après avoir ordonné les horreurs que l’on sait ? Comment, par ailleurs, des rebelles que seule unit la volonté de démettre le dictateur et dont les différends programmatiques ne sont un mystère pour personne, pourraient-ils assurer la réconciliation nationale (entre sunnites et alaouites) tant requise ?

Dans une perspective extérieure, comment l’Occident pourrait-il, après les appels répétés à la démission du boucher de Damas, avaler à présent ses prétentions ? Et comment pourrait-il forger des alliances avec un hypothétique nouveau pouvoir qu’il aurait abandonné en rase campagne, un pouvoir fragile qui disposerait dès lors des fameuses armes chimiques que redoute Israël ?

Le 3 octobre, Le Monde rapportait que l’aigle alaouite, apparemment de plus en plus solitaire, aurait signifié une fin de non-recevoir à l’appel de plusieurs responsables de son régime qui souhaiteraient une sortie de crise par le haut (2), confirmant ainsi que l’affrontement tend à se cristalliser.

Faute de mieux, la Grande-Alliance transatlantique a donc besoin d’un prétexte pour intervenir militairement dans la région. Son éventuelle implication dans ce nouveau bourbier moyen-oriental doit apparaître légitime, sur le plan international, mais aussi sur les plans intérieurs, en ces temps de budgets décrépis. Or, précisément depuis le 3 octobre, les choses semblent brusquement s’accélérer : c’est, en effet, le jour où le grand moustachu du Baas local aurait envoyé paître les tenants d’un compromis pacifique, quelques heures avant que ne se réunissent les ambassadeurs près l’OTAN des différents pays membres de cette alliance obsolète, quelques heures aussi avant qu’un Obama d’apparence faiblarde et blême ne concède la première manche de son triathlon à son adversaire (et, soit précisé en passant, quelques jours après que des militants pakistanais n’envahissent une base nucléaire dans leur pays (3)), que les premières roquettes syriennes ont atteint le territoire turc, bientôt suivies par d’autres, amenant le premier ministre Erdogan à adopter hier une rhétorique belliqueuse (4).

Ajoutez à cela l’annonce d’un groupuscule de libérateurs locaux qui s’apprêterait à exécuter un à un les otages iraniens qu’il détient depuis plusieurs semaines, ainsi que le rôle plus que trouble de l’Arabie saoudite dans le conflit, et vous comprendrez combien la problématique est délicate. C’est de cette même Arabie saoudite, celle avec laquelle les Etats-Unis ont signé l’an dernier un contrat militaire d’une valeur de 60 milliards de dollars (5), celle aussi qui, malgré des promesses répétées d’humanisation de ses cursus scolaires, prêche dans ses écoles la haine du non-musulman (6), celle, enfin, que la Sûreté de l’Etat belge accuse de financer chez nous des écoles radicales (7), que des doigts accusateurs commencent à envisager la (co)responsabilité dans le récent attentat qui avait coûté la vie à six Israéliens à Burgas, en Bulgarie (8), un attentat attribué en tout hâte, avant la moindre enquête, à l’Iran par les autorités de Tel Aviv.

Ce rôle plus qu’opaque du pouvoir féodal ami de Ryad est mis en avant en ces termes dans un article paru hier sur un site internet spécialisé dans les questions de défense : « l’introduction [dans le conflit syrien d’armes anti-aériennes] SAM à infrarouge ferait l’office d’un démultiplicateur de force. Il est rapporté que, le mois dernier, l’armée syrienne libre a pris livraison de 14 missiles américains Stinger dans la ville turque d’Iskenderun, avec les compliments de la CIA. Il est possible que ceux-ci aient été financés par l’Arabie saoudite. » (9)

Pour l’observateur profane mais attentif que le développement de la situation syrienne inquiète au plus haut point et qui souhaiterait une rapide issue pacifique à la crise se pose, au regard de ce qui précède, une question fondamentale : de la même manière qu’apparaît difficilement explicable par la raison une éventuelle volonté iranienne de provoquer directement Israël par des attentats terroristes à l’étranger alors que le programme d’enrichissement nucléaire de Téhéran n’est pas finalisé, quel pourrait bien être l’intérêt stratégique de Damas de marcher maintenant sur les pieds d’Istanbul, sachant que la Turquie est membre de l’OTAN ?…

Les Maîtres du Monde transatlantiques sont-ils réellement à deux doigts d’intervenir en Syrie ou gonflent-ils leurs muscles pour montrer à Moscou que l’option est sérieuse ? Et le pouvoir russe lui-même, qui n’a cessé, par émissaires interposés, de tergiverser quant à son soutien individuel à al-Assad verrait-il d’un si mauvais oeil une solution qui lui permettrait de sauver la face, c’est-à-dire de ne pas se renier ?…

_____________

(1)    Lire : http://www.lepoint.fr/monde/egypte-morsi-oppose-a-toute-intervention-militaire-etrangere-en-syrie-25-09-2012-1509831_24.php

(2)    Source : http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/10/03/bachar-al-assad-aurait-rejete-la-demande-de-responsables-du-regime-d-une-solution-pacifique_1769045_3218.html

(3)    Source : http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/asia/pakistan/9479041/Militants-attack-Pakistan-nuclear-air-base.html#

(4)    Source : http://www.almanar.com.lb/french/adetails.php?eid=80931&cid=18&fromval=1&frid=18&seccatid=37&s1=1

(5)    Source : http://lexpansion.lexpress.fr/entreprise/contrat-d-armement-historique-entre-les-etats-unis-et-l-arabie-saoudite_241109.html

(6)    Sources : http://www.foreignpolicy.com/articles/2012/04/23/teaching_intolerance

http://www.foreignpolicy.com/articles/2012/04/23/teaching_intolerance?page=0,1

http://www.courrierinternational.com/article/2011/11/03/la-haine-de-l-autre-dans-les-manuels-scolaires

http://www.rfi.fr/moyen-orient/20120123-manuels-scolaires-saoudiens-vont-promouvoir-islam-moins-rigoriste

(7)    Source : http://www.7sur7.be/7s7/fr/1502/Belgique/article/detail/1488783/2012/08/21/L-Arabie-Saoudite-finance-des-ecoles-radicales-en-Belgique.dhtml

(8)    Source : http://www.legrandsoir.info/les-freres-musulmans-et-l-arabie-saoudite-sont-ils-meles-a-l-attentat-de-bourgas-un-temoignage-seme-le-doute.html

(9)    Source : http://www.defencemanagement.com/feature_story.asp?id=20849

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