Congo / Rwanda : notre honte !

1935. La Belgique introduit dans sa colonie du Rwanda-Urundi, conquise des Allemands pendant la première guerre mondiale, les cartes d’identité raciale, posant les prémisses des boucheries ethnocidaires qui s’ensuivraient. « Diviser pour mieux régner », dit le proverbe : il fallait séparer dans les textes et les mentalités les deux principales ethnies, à savoir les Tutsis, considérés comme l’avant-garde élitaire susceptible de mener à une émancipation dont les envahisseurs souhaitaient endiguer à la base l’éventualité, et les Hutus, majoritaires et plus enclins à une collaboration avec l’occupant (chrétien européen).

1959. La révolution rwandaise a pour triple conséquence le meurtre de dizaines de milliers de Hutus, la fin de la colonisation physique du territoire par la Belgique, confrontée, comme au Congo et comme les autres puissances coloniales ailleurs en Afrique, à des mouvements souverainistes émergents, et l’indépendance nationale (en 1962), qui scelle le divorce d’avec l’Urundi (qui deviendra Burundi).

1990. Le Front patriotique rwandais (FPR) envahit le nord du Rwanda, plongeant le pays dans une guerre civile qui affaiblira considérablement l’autorité de son président hutu. Les accords d’Arusha, signés en 1993, sont supposés veiller à un partage plus équilibré du pouvoir entre ethnies.

1994. Une vague de violence sans précédent voit le jour à la suite de l’explosion en vol de l’avion du président Habyarimana, un attentat dont les véritables commanditaires n’ont pas encore été clairement désignés à ce jour. Sous les yeux éberlués d’une force (dite) d’interposition de l’ONU, la MINUAR, composée pour partie de casques bleus belges, dont dix seront tués en tentant de protéger la première ministre Agathe Uwilingiyimana, entre cinq cent mille et un million de Tutsis et de Hutus modérés feront les frais d’un déferlement de rage incontrôlée, suscitée notamment par les appels à la haine dévastateurs de la fameuse radio des Mille Collines. En quelques mois à peine, le FPR prendra le contrôle du pays, provoquant un exode massif de Hutus vers ce qui était encore le Zaïre.

2010. Après une quinzaine d’années d’une paix relative, en dépit de l’instabilité latente dans l’est du Congo, le Conseil de Sécurité de l’ONU ordonne, à travers la MONUSCO, le déploiement dans cette région d’une force pléthorique composée de 19.815 soldats, 760 observateurs militaires, 391 fonctionnaires de police et 1.050 membres d’unités de police, qui s’ajoutent au personnel civil et judiciaire que prévoit par ailleurs la résolution (1).

2012. Pour la deuxième fois, le Conseil de Sécurité renouvelle le mandat de la MONUSCO, jusqu’au 30 juin 2013 cette fois, moyennant un engagement pro forma du président congolais Kabila de veiller à une meilleure organisation de son armée, dans le but de consolider l’intégrité territoriale du pays, dans la région des grands lacs en particulier (2), un engagement exigé en 2006 déjà par une motion déposée au Sénat américain… par un certain Barack Obama (3).

Voilà pour la grande Histoire, dans ses grandes lignes. Venons-en à présent aux zones d’ombre contemporaines, aux dessous possibles des cartes diplomatiques septentrionales occidentales.

Les affrontements multiples et l’escalade meurtrière que subissent depuis des mois, sous l’impulsion d’un mystérieux M23 (4), les habitants des provinces de Nord- et de Sud-Kivu, frontalières du Rwanda, semblent avoir gagné encore en intensité depuis le début de cette année, malgré les casques bleus en surnombre présents sur place. Or, tous les observateurs du conflit pointent comme responsable le Rwanda de Paul Kagame : après le dépôt par l’ONU d’un rapport qui accable le régime de Kigali (5), les Etats-Unis et la plupart des pays du nord-ouest du globe ont donc imposé à ce dernier les sanctions d’usage, accusant plus ou moins ouvertement le ministère de la Défense rwandais, c’est-à-dire le FPR, de diriger et d’armer les rebelles dans l’est du Congo (6).

Ces cris d’orfraie seraient plus crédibles s’ils ne tentaient de passer sous silence un trafic d’armes (licite et illicite) à destination du Rwanda depuis l’assouplissement – voire l’annihilation – de la résolution 918 de l’ONU (adoptée à la mi-mai 1994) par les paragraphes 7 et 8 de la résolution 1011, qui abrogent de facto l’embargo sur les ventes d’armes au pays de Kagame depuis septembre 1996, une décision coulée dans le marbre en juillet 2008, à travers la dissolution du comité ad hoc mis sur pied par l’organe suprême onusien (7).

Plusieurs enquêtes ont accusé la France de la Françafrique d’avoir largement contribué à armer les hutus rwandais, francophiles, de 1990 à 1994. En Belgique aussi, à la fin du dernier millénaire, des doigts se sont levés, et non des moindres, au Sénat notamment, pour s’interroger sur une éventuelle livraison d’armes wallonnes au Rwanda avant et pendant le tumulte, voire réclamer la constitution d’une commission d’enquête parlementaire à ce sujet (8).

Ne doutons pas un seul instant que la même détermination, la même hardiesse politique, le même impératif de vérité, seront à l’œuvre bientôt pour mettre au jour les filières, légales et illégales, qui ont armé le pouvoir tutsi rwandais depuis 2008 au moins (depuis 1996 peut-être), permettant à ce dernier de pourvoir à son tour aux besoins militaires du M23 (9).

Ceux qui chérissent le sarcasme apprendront, en outre, avec délectation que les Etats-Unis, en plus de financer et d’organiser en toute transparence, par l’entremise d’AFRICOM (leur commandement intégré africain, en pleine phase de consolidation stratégique) l’entraînement militaire de toute une série d’armées africaines, parmi lesquelles celle du Rwanda et du Congo (10), sont aussi à l’origine de covert ops diverses et variées (des actions militaires secrètes, qui n’ont reçu l’aval ni de l’Exécutif, ni du Congrès américain) qui brouillent davantage encore, s’il était possible, les lignes de partage entre ombre et lumière sur le continent noir (11).

A qui profite un pouvoir congolais sorti fragilisé des urnes en novembre 2011 ? Certainement pas à des partenaires historiques qui, notamment par la voix et les colères homériques d’un De Gucht alors encore aux Affaires étrangères, n’ont cessé de revendiquer auprès de Kinshasa la préférence occidentale face à l’influence grandissante, dans la région, de l’empire sournois.

A qui profite l’instabilité chronique d’une région aux ressources minières irremplaçables (coltan pour le matériel informatique, diamants pourpres de Léo, etc.) ? Certainement pas à nos chers industriels du Nord, totalement décomplexés par rapport à ce lointain souvenir qu’est la colonisation !…

______________

(1)    Source : http://www.un.org/fr/peacekeeping/missions/monusco/mandate.shtml

(2)    Source : http://www.un.org/french/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/2053(2012)

(3)    Lire : http://www.govtrack.us/congress/bills/109/s2125

Lire aussi : http://www.7sur7.be/7s7/fr/1505/Monde/article/detail/1489773/2012/08/22/Reynders-appelle-Kinshasa-a-instaurer-un-Etat-de-droit.dhtml

(4)    …  ou mouvement du 23 mars, dont l’intitulé se réfère à l’accord de 2009 qui avait présidé à l’intégration de mutins de l’est du Congo dans les forces armées congolaises régulières, après une guerre civile déjà dévastatrice.

(5)    Source : http://allafrica.com/stories/201208050109.html

(6)    Sources : http://www.leparisien.fr/flash-actualite-monde/rd-congo-hillary-clinton-demande-au-rwanda-de-ne-pas-soutenir-le-m23-07-08-2012-2116836.php

http://www.rtl.be/info/belgique/politique/902309/rwanda-reynders-recu-par-le-president-paul-kagame

http://www.guardian.co.uk/world/2012/oct/17/rwanda-minister-commanding-congo-rebels

(7)    Sources : http://www.un.org/french/sc/committees/918/

http://www.un.org/french/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/1011%281995%29

(8)    Source : http://www3.dekamer.be/digidoc/DPS/K2052/K20523628/K20523628.pdf

(9)    Lire : http://www.nytimes.com/2011/12/07/opinion/stopping-the-trade-in-death.html?_r=0

Lire aussi : http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=1283

(10) Sources : http://www.africom.mil/fetchBinary.asp?pdfID=20120302121535

http://www.state.gov/t/pm/ppa/sat/c14560.htm

http://www.state.gov/t/pm/ppa/sat/c14562.htm

(11) Source :

http://www.washingtonpost.com/wp-srv/national/longterm/overseas/overseas3a.htm

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