Eurogroupe : chou bleu et bleu chou !

Le drapeau bleu aux douze étoiles vient de lancer un nouveau ballon d’essai. Plus exactement, les deux étoiles mastodontes, l’hexagonale et la teutonne, sont en train de livrer en pâture, à l’aide de médias forcément complaisants qui lui déroulent déjà le tapis rouge, vermoulu malgré le marketing branché de façade, le nom de Jérôme Dijsselbloem comme possible successeur, dans une dizaine de jours, de Jean-Claude Juncker à la tête de l’Eurogroupe, ce grand machin dans le grand machin chargé de présider aux destinées du clou du spectacle européen – du clou décisif dans son cercueil, diront les mauvaises langues – , cet horizon de la commune thune qui, pour beaucoup de néocons eurosceptiques, a parachevé, en effet, l’architecture européenne, conférant à la pyramide son skieve dôme, le dôme local vacillant du « nouvel ordre des âges », signed, sealed and delivered par l’œil omniscient en personne

Représentation à la gauche de 'one' (pour l'observateur), au verso du billet d'1 $

Avant son accession providentielle à ce perchoir imaginaire, qui, bien qu’il ne concerne que dix-sept des vingt-sept Etats, n’en revêt pas moins une importance cruciale pour l’ensemble de l’UE tout entière, en tout cas telle que l’ont conçue, après la chute du mur de Berlin et le quasi-Anschluss de l’Europe de l’Est, ceux qui avaient alors déjà, tacitement au moins, renoncé à l’option fédéraliste, Juncker, un idéaliste cynique qui a pris congé hier de son mandat, était connu pour ses pointes d’humour acerbes et un certain franc-parler, saupoudrés parfois de touches grivoises, le tout n’étant pas pour déplaire aux journalistes. Entre-temps, il y a eu 2008, puis l’offensive extérieure contre la Grèce et le Portugal notamment. Notre luxembourgeois en est sorti lessivé.

Pour prendre sa relève, Frau M avait songé à son ministre des Finances, mais ce n’était pas au goût de Paris, qui aurait timidement, sans trop y croire, avancé le sien, Moscovoci, un ancien lieutenant de l’ex-péninsule du FMI, qui relève de la sous-tribu rose (par opposition à la sous-tribu bleue, la seule distinction encore pertinente, aujourd’hui, semble-t-il, en économie capital-corporatiste). D’où un blocage qui imposait de se tourner, comme souvent, vers un outsider a priori, les Pays-Bas en l’occurrence, où les travaillistes cherchent à redorer le blason européen passablement terni par le referendum négatif de 2005, puis par les interminables errements politiques dont La Haye s’est jusqu’à aujourd’hui fait une spécialité (cinq gouvernements en sept ans). Le pari est risqué, car le titulaire de la fonction devra affronter de nombreux vents contraires, tant hors d’Europe qu’en son sein, et rendre indirectement des comptes à son propre peuple, très influencé par le modèle allemand et dont la solidarité à l’égard des pays du sud, voire de l’idéal européen lui-même, s’effrite à vue d’œil dans les sondages, un peuple qu’il pourrait s’agir ici de caresser dans le sens chauviniste du poil…

Lover boy bon teint, comme on les aime outre-Moerdijk, Dijsselbloem est pourtant un novice dans les hautes sphères : il a été député de 2002 à 2012, et il vient d’entamer son troisième mois à la tête du ministère des Finances, au sein du nouveau gouvernement néerlandais, composé de libéraux conservateurs (majoritaires) et de travaillistes. Malgré les commentaires rassurants lus et entendus dans la presse à son propos, se pourrait-il qu’il y ait anguille sous roche, que derrière les coulisses se trame un subtil et discret rééquilibrage des pouvoirs économiques en faveur de la banque centrale européenne, déjà chargée du contrôle des règlementations minimales imposées récemment aux banques privées (1), sous l’égide du commissaire européen Barnier ? Et, sachant que cette dernière, réputée indépendante du pouvoir politique, est entre les mains de Draghi, l’ancien vice-président et directeur exécutif de Goldman Sachs International, acteur incontournable de la crise des subprimes et de l’effondrement de l’Etat grec, dont les comptes avaient été maquillés pour lui permettre de faire partie de la zone euro, ceci ne serait-il pas de nature à inquiéter ?

Entre l’austérité rhénane et les dispendieux Méditerranéens, l’Europe peine à trouver sa voie, à quelques mois à peine d’élections fédérales allemandes qui pourraient changer la donne en surface. Et si cette voie n’était, selon les modalités en vigueur, ni l’une ni l’autre… Quant aux CV respectifs de Dijsselbloem, de Moscovici ou de n’importe quel autre chantre du capital-corporatisme, sont-ils in fine si différents ? Si l’on excepte leurs influences maçonniques légèrement divergentes, en quoi les politiques économiques et monétaires qu’ils entendent mener s’opposent-elles fondamentalement ?

Poser ces questions ramène immanquablement au constat qui, malheureusement, se fait, en matière européenne, sempiternel, celui du grand plat des idées, entretenu avec science, et de l’audace en berne. Quel sursaut, quelle alternative réelle au marasme, pouvons-nous espérer ? L’UE, l’Eurogroupe en particulier, dont les décisions sont encore moins médiatisées, pourrait être comparé(e) à une galerie d’art (l’art en moins), accessible uniquement aux VIP, où seraient exposés, de manière prolongée, les étranges vases communicants de Mike Kelley, qu’on imagine toujours à deux doigts d’exploser. L’Europe peut-elle se construire sans – voire contre – les peuples, ce bétail de rue dont les gens instruits ne se soucient guère, sourds qu’il sont à toute critique de l’extérieur, convaincus que leurs outils sont les plus adéquats et que leur cathédrale quelque peu monstrueuse, sitôt parachevée, ne s’effondrera pas en un instant sous le poids des inconnues volontairement reléguées dans le subconscient ? Derrière le rideau, sur la scène, ça panique ferme, et depuis quelque temps déjà, malgré l’entente froide qui semble régner depuis mai dernier avec les rapaces de la finance d’outre-Atlantique.

Cette panique dissimulée n’a d’égale que l’obstination à défendre la nouvelle doctrine unique, qui se décline certes en variantes diverses, selon que l’on y a adhéré dans la joie et l’allégresse, ou que l’on a bien dû s’y faire après la dislocation de l’URSS, sous la pression, notamment, des pays de l’ex-bloc totalitaire, qui, fuyant le spectre communiste, se sont réfugiés avec hâte dans les bras du spectre d’en face, mais l’idéologie reste la même.

Quelle est l’affectation réelle des fonds prêtés à la Grèce et quelle est la raison, autre que purement idéologique, en effet, pour laquelle, en raison de l’interdiction de prêts directs de la BCE aux Etats, les citoyens européens doivent financer les plus-values des banques privées, ces intermédiaires voraces et inutiles qui sont en train de constituer aux dépens de ceux-ci le socle de leur dimension continentale ? Cachez ces tabous que nous ne saurions voir…

Tout demeure toutefois, n’en doutons pas, affaires de désir…

______________

(1)    Ainsi, sous la pression du lobby bancaire (en grande partie américain), la principale mesure qui s’imposait, laquelle visait à séparer les banques de dépôt et de crédit des banques d’affaires, a été abandonnée en rase campagne. L’Europe tient apparemment à disposer elle aussi de quelques Morgan Stanley et autres Goldman Sachs. A la sécurité a été préféré le pharaonique, ce qui, vu la capacité d’autorégulation des banques d’affaires, bien connue, promet d’autres lendemains qui chantent…

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