Pravda et objectif

Dans les médias centralisés de tous les régimes du monde, qu’ils soient totalitaires, fascistes ou réputés démocratiques, l’objectif supplante toujours l’objectivité. L’objectivité est comme un horizon que l’humain, sans pour autant qu’il lui incombe de s’en détourner, ne peut atteindre. L’objectif est le contrôle, la soumission des individus et des peuples. En ce sens, tous les médias centralisés, d’où qu’ils émettent et quel que soit le public auquel ils s’adressent, sont des instruments non d’émancipation, mais de propagande qui ménagent – donc renforcent – le pouvoir véritable, tandis qu’ils donnent l’impression de s’en prendre à l’expression émergée, visible, de ce pouvoir.

En occident, les médias centralisés représentent, même sur Internet, l’essentiel des sources d’information. Le vocable ‘centralisé’ peut recouvrir à la fois les quasi-monopoles corporatistes, d’inspiration nord-américaine, qui dictent le convenable et prémâchent le convenu, et les médias radio et télé dits publics, sous la tutelle du pouvoir politique. Qu’elle leur soit imposée ou non, tous exercent la fonction de définir le cadre de ce qui est acceptable, de ce qui est, c’est-à-dire la vérité, la pravda.

Ils disposent pour ce faire, a contrario des affiches immobiles et permanentes à la gloire du socialisme autoritaire qui ornaient les boulevards de feu l’Union soviétique, ainsi que des portraits tout aussi statiques de despotes divers que l’on trouve aujourd’hui encore sur son passage en plusieurs coins d’Afrique, de supports multiples et toujours changeants. A l’instar des publicités omniprésentes dans nos paysages urbains, qui monopolisent nolens volens l’attention visuelle des citadins, les supports médiatiques, ceux (écrits) que l’on trouve dans les Press Shop de Lagardère ou ceux qui s’immiscent, par ondes interposées, dans l’intimité de nos habitations, rivalisent d’accroches caricaturales et de débats sans intérêt pour nous vendre toujours le même message : achetez. Achetez la dernière lotion en date à la commercialisation de laquelle quelques milliers d’animaux auront laissé leur peau, en ce qui concerne les affiches d’abribus que des petites mains nocturnes remplacent une fois par semaine sur des supports qui tous permettront bientôt, à n’en pas douter, de faire défiler alternativement plusieurs publicités. Achetez l’information biaisée et économiquement correcte que nous vous vendons dans nos torchons ou via nos écrans, dans le cas qui nous occupe.

La pravda de l’occident contemporain, c’est le marché, à la glorification duquel elle est directement ou indirectement chargée de veiller. Le marché, c’est le cadre dont il importe à tout prix de ne pas sortir. Tout ce qui excède ce cadre n’existe pas, n’a pas à exister. Par exemple, toute gauche autre que social-démocrate sera qualifiée d’antidémocratique et mise sur un pied d’égalité avec l’extrême-droite. Comme le disait Goebbels, si un mensonge est répété assez souvent, les gens finiront par y croire. Et y croire d’autant plus, pourrait-on ajouter, que les sources qui diffusent ledit mensonge apparaissent diverses : si tant la RTBF que Canal Plus ou encore Fox News le disent, cela ne peut être que vrai. Pourtant, s’il est difficile de citer une autre concrétisation de l’extrême-droite que le fascisme dans l’histoire, il s’y peut trouver très facilement des expériences qualifiées aujourd’hui d’extrême-gauche qui n’avaient rien de totalitaire, ni même d’autoritaire, pour lesquelles le stalinisme était un ennemi tout aussi viscéral que la ploutocratie. Mais ceci excède le cadre de la pravda, et n’a donc pas lieu d’être mentionné, car le mentionner pourrait donner vie à des idées visant à promouvoir – voire à réaliser – ce qui n’a pas lieu d’être, c’est-à-dire le socialisme démocratique, qui est à la social-démocratie de marché ce qu’est une pomme bio à une pomme pourrie remplie de pesticides.

La vérité de marché peut compter, pour sa propagation, sur des diffuseurs de vérité recrutés toujours dans les mêmes milieux et avec les mêmes appâts, des diffuseurs dont la promotion hiérarchique sera fonction, comme dans tous les autres milieux de pouvoir constitutifs du grand marché, de la corruption de l’esprit et des désirs, et qui intérioriseront la nécessité selon laquelle s’éloigner de la vérité, celle qui dérange, peut susciter le trouble civil qu’il appartient aux médias contemporains de contribuer à prévenir, ou encore menace d’excéder le cadre, est la condition sine qua non de la diffusion de la pravda. Ils vous sortiront – chercheront à vous vendre – l’argument de rationalité : si une information n’est pas vérifiée, en faire état serait contraire à la prétendue déontologie du métier. Soit, achetons leur argument. En quoi interdit-il cependant le questionnement spéculatif, c’est-à-dire la part de doute que ne peut manquer de susciter tout ce qui échappe au cadre de la valorisation du marché ?

Si quelque chose n’est pas vérifiable, ce quelque chose est-il automatiquement inexistant ? Qu’aucun témoin ne soit en mesure ou désireux de confirmer tel propos, telle réunion, tel fait, rend-il nécessairement ceux-ci fictionnels ? Si étaient étalés sur la place publique tous les secrets de polichinelle et toutes les demi-vérités difficilement vérifiables qui impriment le subconscient des journalistes, peut-être une révolution se ferait-elle jour. Qu’est-ce qui leur empêche pour autant de poser sans y répondre, dans leurs articles et leurs reportages, les questions qui comptent, celles qu’eux-mêmes se posent, celles qui amèneraient le consommateur d’information à prendre du recul par rapport à ce qu’il consomme ? La pravda, bien sûr ! La spéculation intellectuelle publique est une manifestation de dissension, et la dissension n’a pas sa place dans la pravda.

De temps à autre sera cloué au pilori un patron d’entreprise, voire l’entreprise elle-même (Enron, Dexia, etc.), mais toujours pour faire la démonstration de l’efficacité du marché, qui ne sera jamais mis en cause en tant que tel et dans sa globalité. Comment, en effet, remettre en cause une vérité qui n’hésite pas à faire sa propre autocritique lorsque le besoin s’en fait sentir ? La pravda est objective et l’objectivité de la pravda sert l’objectif…

L’objectivité de la pravda est la garantie de rationalité nécessaire fournie à tous ceux auxquels s’adresse, par télé-vision, le système. Le système, parce qu’il peut se servir d’eux, parce qu’il a conçu pour eux une place en son sein, invite ceux-là – et ceux-là seulement – à danser avec lui, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la résignation, jusqu’au consentement, une ronde intime qui les propulse, par allégorie vraisemblable, par identification provoquée, par mimétisme mis en scène, au sein même de la pièce de théâtre télévisée. Toute résistance est futile, tout recul combattu, toute pensée contrée, toute alternative rendue impossible : le stress est roi par la grâce de l’objectivation du pulsionnel, qui sert la pravda.

Pourtant, les médias occidentaux, en particulier la funeste télévision, sont à présent entre deux feux. Parce qu’elle représente tous les acteurs dans un simulacre de vie réelle, conditionne leurs apparitions et leur discours, favorise l’identification, la catégorisation des personnes et des idées, ainsi que les clichés, réglemente le temps, qu’elle accélère de manière factice dans un but, délibéré ou subconscient, d’objectivation du pulsionnel, la télévision est devenue l’écran d’un rêve pervers qui suscite la régression mentale du nombre. Quelles représentations cinématographiques représentent-elles mieux les effets sur l’humanité et les limites de ce rêve pervers que le Videodrome de Cronenberg et le Requiem pour un rêve d’Aronofsky ?

Le rêve pervers est en train de s’effriter petit à petit parce qu’il s’est autorisé trop de souffrances psychologiques, trop d’humiliations, trop d’indignité. Comme le résumait récemment un célèbre philosophe, « le problème de notre temps n’est pas la perméabilité ; c’est la surabondance de sordide, qui rend cette perméabilité malsaine. » L’espoir du rêve est l’adversaire direct du rêve pervers. Ce dernier est souscription pulsionnelle à l’objectif ; le premier peut être, à des lieues de quelqu’endoctrinement religieux que ce soit, l’origine du sursaut d’une nouvelle dignité humaine faite d’horizons multiples et colorés. Le premier doit impérativement avoir raison du second !

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