La Conscience est la condition de la science.

L’on a souvent reproché à Céline le désabusé d’avoir, dans une lettre, tourné en dérision la mécanique de guerre prétendument manichéenne  en raillant les bombardements alliés dans la nuit noire parisienne de 1944, qu’il comparait à un feu d’artifice.

Qu’est-ce que la Conscience ? Je la définirais comme l’éveil à la prise en compte du milieu dans lequel on évolue, qui nous impose de penser et de poser nos actes en tenant compte de leur impact sur celui-ci. Elle est donc fenêtre sur la réalité objective telle que nous la percevons et support moral. A la fois individuelle et collective, elle est, en outre, ce qui distingue et ce qui unit. Elle est la source de l’expérience humaine qui nous rend tous, quelles que soient nos convictions, nos souches, nos états et nos préférences, fondamentalement indissociables. C’est elle et elle seule qui nous permet de percevoir notre destinée commune, dans quelque recoin du globe que l’on se trouve. En ce sens, elle est ce qui unit. Mais elle est aussi ce qui permet de se distinguer des autres si l’on désapprouve une décision ou une évolution sociale donnée. Une telle dualité de signification n’est antinomique que pour qui confond Conscience et autorité, ou encore Conscience et instinct : elle n’est ni l’une ni l’autre, et même lorsqu’elle amène un individu ou un groupe à se distinguer, elle n’est l’objet d’aucun paradoxe puisque consciences individuelles et collective sont intimement liées. Refuser d’assimiler la Conscience à l’instinct et à l’autorité a pour effet de la libérer du principe de violence ainsi que de toute velléité de récupération, sans en faire l’adversaire du désaccord, même fondamental, ni du refus, même catégorique. Dès lors, le lien manifeste entre conscience collective et consciences individuelles implique de facto la plus large palette de possibles qui ne soient directement nuisibles ni à quelqu’individu en particulier, ni à la communauté globale, laquelle suppose à son tour le principe d’égalité pure, qui exclut toute appropriation de la conscience collective et dont la résultante est la liberté, vraie, non frelatée, insoumise.

En ce sens, la Conscience est l’ennemie héréditaire de la raison élitaire et de toute forme de hiérarchie. Jamais quelque forme de hiérarchie et jamais la raison élitaire n’en viendront à bout, et c’est précisément dans cet espoir que jaillit la flamme du salut de l’Humanité. En découle logiquement que la production de monnaie et le principe vicieux selon lequel l’échange humain serait soumis à celle-ci relèvent d’une architecture sociale d’une incroyable faiblesse, dont une Conscience régénérée aurait raison en un instant.

Quels sont les obstacles à une telle régénération ? Les propagandes de tous ordres. Dans des articles antérieurs ont été évoquées les corporations, l’incurie politique, les médias centralisés et les agences de communication, mais il faut également, pour que la liste soit complète, mentionner le psychologisme, cette religion d’un genre nouveau dont l’influence est toujours inversement proportionnelle à celle des religions traditionnelles. Si notre époque est caractérisée, comme le clament d’aucuns, par la fin des idéologies, doux euphémisme pour évoquer la victoire temporaire de l’idéologie capitaliste corporatiste mutante (qui s’approprie tant la social-démocratie que le libéralisme écologique et le fascisme, ce qui la rend totalitaire), alors le psychologisme est son alliée objective.

Comme les religions traditionnelles, le psychologisme définit un ordre social dont le but est de contrôler les moins nantis, et eux seuls, au profit – qu’il l’admette ou non – de la classe économique dirigeante, dont il a détourné l’égoïsme et le narcissisme conquérants quasi intrinsèques pour en faire des outils d’introspection des conquis. Comme en d’autres domaines, les fausses étoiles du spectacle se chargent, parfois de bonne foi, de convaincre ces derniers de la justesse de l’exercice. Par ce narcissisme exacerbé, le conquis est dès lors invité à négliger la conscience collective pour s’intéresser uniquement aux aspects les plus égoïstes de sa conscience atrophiée. Dans le prolongement de ce qui précède, il se voit assigner une place dans la société dont il se convainc qu’elle a toujours été la sienne, qu’il était destiné à l’occuper. S’il accepte ce destin, lui est promis une forme d’allégresse, d’ataraxie même. S’il peine à s’y conformer ou le refuse, le psychologisme le déclare névrosé, psychotique ou pire.

Ainsi, alors même que l’implacable moissonneuse-batteuse industrielle des détenteurs du grand capital, qui s’arrogent eux-mêmes leur rôle social (hérité) de dominant, bat la mesure à travers le globe de manière uniforme, malgré des dissensions de façade, le psychologisme, qui ne peut raisonnablement espérer contrôler ceux-ci, se rabat, à l’image des religions traditionnelles, sur le public sur lequel il peut, au contraire, exercer son ascendant fictif, qu’il abreuve de fausses vérités et de schémas préfabriqués qui ont pour conséquences son détachement de la conscience collective et son impossibilité de concevoir et de mettre sur pied des mouvements et des actions fédératrices susceptibles de constituer une alternative à la moissonneuse-batteuse, à défaut de la contrer comme un étudiant chinois avait contraint un char à l’arrêt sur la place Tian’anmen, en 1989.

Alors même que de formidables outils d’échange tels qu’Internet sont mis à leur disposition, les conquis occidentaux qui n’ont jamais connu de bombardements se fichent pour la plupart de ceux qui, en d’autres endroits du globe, ont à en subir, s’adonnent au shopping de convenance pendant qu’une majorité d’humains crèvent la faim, parfois devant leur porte, et se muent, en fin de semaine, en party animals ou en organisateurs de chics dîners entre amis pendant que se commet l’un ou l’autre ethnocide ou que se prépare une guerre à laquelle leur pays pourrait prendre part. Voilà, qu’on le veuille ou non, une superposition de situations simultanées qui, lorsqu’elle ne fait pas froid dans le dos, dégage, à l’ère de la mondialisation, un cynisme au moins aussi pervers que celui exprimé par Céline en début d’article.

Si les battements d’aile d’un papillon dans une forêt équatoriale sont en mesure de faire sortir une rivière occidentale de son lit, n’importe-t-il pas – même, a minima, par intérêt – de s’intéresser audit papillon ? N’est-ce pas ce que commande implicitement la Raison ? Et, dans l’affirmative, cette dernière ne s’inscrit-elle pas dans la Conscience ?

Si aucun événement tragique qui frappe un ou plusieurs de mes frères humains où que ce soit sur la planète, a fortiori s’il résulte d’une décision présentée comme rationnelle, ne peut me laisser indifférent, si l’indifférence et les indifférents me révulsent d’autant plus qu’ils sont odieux et bruyants, si la somme des événements dont je suis le contemporain et le spectateur malgré moi ainsi que la somme des événements passés dont ma mémoire est tributaire suscitent en moi une profonde humilité, si l’ordre écocratique propagandiste et psychologiste me donnent l’impression, confortée par nombre d’exemples concrets, qu’il n’y a rien à y faire et que, quoi que l’on entreprenne, la moissonneuse-batteuse – demandez-leur ce qu’ils en pensent, à ceux de Port-au-Prince – aura toujours raison en bout de course, et si, enfin, résulte de ce qui précède ce que les prêtres de la religion de substitution ci-dessus évoquée apparenteraient sans doute à une forme de dysboulie, cette dernière serait-elle révélatrice de tendances psychotiques ou d’une profonde humanité ?

En Occident en particulier, le système humain dit rationnel, que la Conscience supplante de tant de manières, ne nous présente qu’une seule voie pour atteindre son interprétation du bonheur : se fondre dans le moule en s’oubliant, en oubliant ce qui se passe autour de soi, en faisant comme si la force destructrice de la moissonneuse-batteuse n’existait pas, donc en la renforçant, et en reproduisant par là même à l’infini le schéma de domination qui rend précisément le bonheur impossible. Et pourtant… Les grèves solidaires, l’opposition résolue à  toute hiérarchie, la violence rationnelle contre les dominants s’ils refusent d’abdiquer leur domination, sont autant de possibilités que nous offre la Conscience pour venir à bout de ce système. De la mondialisation matérialiste imposée par la moissonneuse-batteuse, seule la Conscience aura raison…

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