Epilogue du sordide en attente

Il était haletant. Il ne se souvenait plus avoir autant couru de sa vie. Son vieux pantalon foncé n’était plus que haillon. Les vieilles chaussures que lui avait données sa tante Manâr étaient trouées de toutes parts. Il avait des kilomètres et des kilomètres dans les talons. Son fusil mitrailleur en bandoulière, il avait erré entre les ruines que tant les siens que ceux d’en face avaient bombardées, traversé ponts à moitié chancelants, rivières rouges sanguines, échappé aux explosions, aux tireurs en embuscade, aux tirs de canon. Cette ville avait été la sienne ; il ne la reconnaissait plus. Cette ville était devenue une ville de fous peuplée d’ombres munchiennes qu’il lui fallait toutes éviter. Il se souvenait, de temps à autre, lorsque quelque court répit lui était concédé, des délicieux ktayefs que lui achetait sa mère, à la boulangerie du coin. Que n’eût-il donné pour revenir à ce temps-là, pour goûter aux saveurs perdues du miel et du thé à la menthe… Aujourd’hui, il fallait qu’il se contente de morceaux de pain moisis, lorsque la chance était avec lui. Que ne lui était-il plus possible de s’abandonner aux farandoles insouciantes avec ses amis… Parmi eux, Ali surtout lui manquait. Il le connaissait de longue date. Ensemble, ils avaient arpenté les coins et les recoins du centre d’Alep en quête de nouvelles aventures. Ce lien-là, rien ne pourrait le briser, pensait-il avant que n’éclate cette guerre qui ne dit pas vraiment son nom. Peu importe la révolte, les convictions, ou encore les grimaces du pouvoir, il n’est rien de plus fort que les liens humains. Ali serait son ami pour la vie !

Il continuait de courir, aussi vite que ses jambes endolories le lui permettaient. Contrairement aux autres jours, la ville était étrangement calme. Il ne se rappelait pas avoir croisé depuis ce matin le moindre passant. L’artillerie était silencieuse et les snipers aux abonnés absents. L’Occident aurait-il forcé une trêve ? se demandait-il. Après tout ce temps, ces incapables seraient-ils enfin parvenus à faire cesser le massacre ? Il avait, au cours de son périple, rencontré plusieurs djihadistes qui lui avaient offert de l’eau et de quoi manger, juste assez pour survivre dans cette jungle urbaine aux façades défigurées. Avec eux, il écoutait parfois la radio en arabe et avait fini par comprendre qu’il n’y avait rien à comprendre, que son pays était en proie à un tournoi d’échecs dont chaque joueur, l’Occident y compris, avait du sang sur les mains. C’est pourquoi, lorsque les djihadistes ont tenté de l’embrigader dans leurs écoles néo-talibanes improvisées pour qu’il aille, à leurs côtés, perdre sa vie sur le front de la honte, il a pris la poudre d’escampette. Cela faisait-il de lui un déserteur ? A vrai dire, il n’avait pas le luxe de se poser ce genre de questions. Tous ceux qu’il rencontrait sur sa route étaient des ennemis potentiels, des animaux sauvages à contourner.

Au détour d’une ruelle, il aperçut une silhouette, la première de la journée. Elle avait à peu près sa taille. La silhouette était chétive. Il entreprit de se cacher derrière ce qu’il restait de la bâtisse qui avait abrité autrefois le journal local. La silhouette s’approchait. Il sentit la sueur perler sur son jeune front, son pouls s’accélérer. D’où il était, il ne pouvait plus apercevoir l’autre mais il entendait ses pas. Il s’apprêta à le tenir en joue. Jusqu’à ce que, tout à coup, un silence frénétique ne domine. Il ne pouvait plus bouger sans attirer à son tour l’attention de son adversaire potentiel. Il pointa son arme en direction de la rue, s’apprêtant à tirer, puis brusquement la silhouette lui fit face. De la rue s’échappèrent vers les cieux deux bruits de balle. Abdullah était tombé par terre, encore vaguement conscient. A ses côtés s’était affalé le corps livide de son ami Ali. Ils se regardèrent brièvement, se reconnurent et se mirent à sangloter de concert. Puis Ali dit à Abdullah dans un arabe hésitant : « ils sont tous partis. Nous sommes les derniers, mon frère. Il n’y a plus que nous ». Au même moment, dans un camp de réfugiés proche de la frontière turque, sous deux tentes adjacentes fixées à la hâte au milieu d’un champ boueux, deux jeunes enfants se mirent à crier de toutes leurs forces. Bientôt, leurs deux mamans les prendraient dans leurs bras éprouvés et leur diraient, sans trop y croire elles-mêmes : « t’inquiète pas, mon fils, c’était juste un cauchemar »…

gosses syriens

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