Marikana, une autre illustration emblématique de la pourriture capital-corporatiste…

Jack Bogosian en avait marre des magouilles et des assassinats politiques. Après plusieurs années de loyaux services, il a donc rendu sa casquette d’agent de la CIA et s’est reconverti en animateur radio décidé à faire la lumière sur tous les coups fourrés dont la presse traditionnelle ne parle jamais, sinon superficiellement. Un jour, il est contacté par une riche héritière qui lui offre une petite fortune pour enquêter sur un scandale sanitaire de grande importance dans l’Equateur d’avant le président Correa, dont elle soupçonne la multinationale que dirige son frère d’être le principal responsable…

Tous ceux qui ont vu les images de la tuerie sud-africaine du 16 août 2012, à l’occasion de laquelle la police du pays a exécuté quasiment à bout portant 34 mineurs armés de bâtons et de machettes, en blessant grièvement 78 autres, a forcément été interloqué par l’impression d’irréalisme qui flottait sur la scène : les images étaient trop violentes, de cette violence crue habituellement réservée à Hollywood, que pour ne pas choquer un public même blasé. Savoir qu’elles s’étaient déroulées dans un pays dont l’Occidental moyen supposait qu’il s’était affranchi, avec le Président Mandela, des démons de l’apartheid ne faisait qu’ajouter au malaise.

A plus d’un titre, le film un peu kitsch dans lequel Andy Garcia incarne une espèce de Jack Bauer sur le retour mais toujours prompt de la gâchette expose des similitudes avec les événements de Marikana. Ainsi, le délégué en Equateur de l’entreprise nord-américaine qui a pollué les nappes phréatiques d’une région entière assiste médusé à l’assassinat en règle de tous ses habitants par un commando militaire du cru mené par un colonel soudoyé par son patron. Petit à petit, il en perd la tête et, lorsqu’il insiste pour rendre l’affaire publique, l’homme de paille le liquide.

Saura-t-on un jour si c’est également son excès de conscience qui a amené Ian Farmer, le directeur exécutif du consortium Lonmin, qui exploite entre autres la mine de Marikana, à être admis en urgence dans un hôpital londonien durant l’été dernier, juste après l’excès de zèle dont plusieurs mineurs qu’il employait avaient eu à faire les frais (1) ? Est-ce parce que lui aussi était de ces petites natures dont la Bourse n’a que faire qu’il a définitivement démissionné de ses fonctions à la fin de l’année dernière ou est-ce, tout au contraire, parce qu’il était directement impliqué dans le scandale ?

Que demandaient ces mineurs grévistes si violemment réprimés ? Alors que Lonmin s’indignait encore, en début d’année, d’être dans le collimateur de deux associations de défense des droits sociaux des travailleurs et osait mettre en avant que ses employés « sont rémunérés selon le meilleur barème en vigueur dans l’industrie, et [que] le salaire moyen des employés de Lonmin les place dans la catégorie des revenus médians de la République d’Afrique du Sud. » (2), lesdits ouvriers se contentaient, malgré les nombreux dangers professionnels auxquels ils s’exposent, de nos jours comme naguère à Bois-du-Luc, par exemple (explosion, métaux lourds libérés par leurs forages, ensevelissement), malgré leur logement de fortune (des cases en tôle situées dans de peu sûrs bidonvilles) et leur salaire moyen de 850 €, d’exiger une augmentation de 400 € par mois (3). De son côté, l’entreprise londonienne, qui exploite la troisième plus importante mine de platine au monde, a déclaré en 2011 un bénéfice net de 259 millions de dollars (4), avant de lancer un inévitable avertissement sur bénéfices en 2012, en raison des répercussions boursières du massacre de Marikana.

Comme dans A Dark Truth, Lonmin semble avoir recouru aux services d’une agence de communication pour tenter de redorer son blason ensanglanté : sur un site web spécialement consacré aux événements (5) se succèdent les communiqués d’excuse, les promesses de financer la scolarité des enfants des mineurs tués, ainsi que les engagements creux de circonstance qui plaident pour une redéfinition du modèle d’entreprise supposé rendre à l’avenir son fonctionnement plus participatif en tenant mieux compte du maillage social local (6).

Ce maillage se tisse sur fond de rivalité grandissante entre deux syndicats. Il y a, d’une part, la NUM (National Union of Mine Workers), qui fait partie de la coupole syndicale COSATU, qui est elle-même, avec l’ANC (l’African National Congress, principal parti de l’après-apartheid, fondé en son temps par qui l’on sait) l’un des partenaires de la coalition tripartite actuellement au pouvoir  à Pretoria, et d’autre part, l’AMCU (Association of Mine workers and Construction Union) , une excroissance de la NUM devenue indépendante qui revendique la représentation des cols bleus, que la NUM aurait délaissés au profit d’une action ciblée davantage sur les employés à col blanc. Les mouvements de grève entamés par ce second syndicat seraient régulièrement dépeints comme illégaux par une presse largement acquise au premier (3).

Ces précisions ont leur importance, car depuis plusieurs mois, alors que bat son plein la répression policière contre les mineurs de l’AMCU qui se sont déclarés prêts à témoigner devant la commission parlementaire chargée de déterminer dans les semaines qui viennent les responsabilités dans la débâcle de Marikana, des doigts accusateurs de plus en plus fermes se lèvent en direction d’un certain Cyril Ramaphosa, suspecté d’avoir agi comme intermédiaire entre les dirigeants de l’entreprise, la NUM et les forces dites de l’ordre. Le 23 janvier dernier, Lonmin faisait savoir par communiqué que l’intéressé « ne se présentera[it] pas à sa réélection au poste de directeur non exécutif de la compagnie, lors de l’assemblée générale annuelle prévue en janvier 2013. » Ceci suffit-il à faire de lui l’homme lige de cette histoire-ci, bien réelle ? Après avoir félicité Ramaphosa pour son élection à la vice-présidence de l’ANC (!), en décembre dernier, ledit communiqué prend soin de préciser qu’en cette matière, « aucune autre question ne requiert d’être rendue publique selon les règles de publicité, de transparence et de cotation établies par la bourse londonienne, ni selon les règles de cotation édictées par la bourse de Johannesburg. » (7)

Selon des sources bien informées, Marikana ne constitue que le sommet visible d’un iceberg d’intimidations à l’égard des mineurs réfractaires, des pratiques qui semblent perdurer… En effet, en novembre dernier, la société Xstrata, active dans l’extraction de cuivre, de zinc, de charbon et de nickel se voyait consacrer une série de courts articles dans la presse sud-africaine en raison d’un licenciement massif d’ouvriers qui avaient eu le tort de faire grève, et des nouvelles répressions policières – moins sanglantes, cette fois – qui s’ensuivirent (8).

Les parallèles avec A Dark Truth ne s’arrêtent pas là : dans le film, il est impératif pour le patron véreux responsable du scandale équatorien d’empêcher que ne celui-ci ne soit rendu public avant qu’un important contrat d’exploitation en Afrique ne tombe dans son escarcelle. Dans cette réalité-ci, il ne s’agit pas de contrat, mais plutôt de (tentatives de) fusion-acquisition, deux au prix d’une, en réalité. Et c’est ici que le capital-corporatisme révèle dans toute sa dimension son caractère intrinsèquement perfide. En effet, Xstrata, qui a déclaré en 2011 un bénéfice net de près de 6 milliards de dollars (9), est l’actionnaire privé principal de Lonmin.

A présent, suivez bien, car les acteurs s’entremêlent comme dans tout montage entrepreneurial consanguin digne de ce nom : basée dans le paradis fiscal de Zug, en Suisse, Xstrata, jusqu’il y a peu détenue conjointement par une holding qatarie et la multinationale Glencore, lorgne sur une participation majoritaire qui lui permettrait de contrôler 70 % des actions Lonmin au lieu des 25 % dont elle dispose. Mais cette dernière a refusé son offre en novembre dernier (10), sans doute en raison de sa sous-valorisation, consécutive aux faits de Marikana. Au même moment, c’est non pas Jack Bauer, mais John Bond, le directeur exécutif de Xstrata et ex-boss de la banque HSBC, laquelle est devenue, depuis le 31 janvier dernier, le nouveau courtier corporate attitré de Lonmin (11), qui résistait aux avances de Glencore, alors titulaire de 34 % des actions Xstrata. Pour être précis, c’est la holding qatarie qui exigeait un plus haut prix pour ses billes dans Xstrata que ce que lui proposait Glencore (12).

C’est alors qu’intervint la pute de service – pardon, l’intermédiaire diplomate – chargé par Ivan Glasenberg, le directeur exécutif de Glencore, de jouer l’entremetteuse entre lui et la holding qatarie. Il n’est rien de mieux que les activités exercées dans le business par d’anciens responsables politiques de premier plan sitôt expiré leur mandat pour mesurer l’étendue du rôle qui était le leur tandis qu’ils l’assumaient encore : pour la modique somme de 1,25 million d’euros, le magicien de la Troisième Voie, cette fusion contre-nature entre capital-corporatisme et socialisme économique qui fut fatale au dernier nommé, Tony Blair himself, convaincra les Qataris de vendre à son client (13).

L’entreprise Glencore, anglo-suisse, emploie près de 58.000 personnes, disposait en 2011 de fonds propres qui excédaient 86 milliards de dollars, et fut fondée par un certain Marc Rich, informateur des services secrets israéliens et principal inculpé dans le cadre d’une enquête américaine relative au contournement de l’embargo pétrolier décrété contre l’Iran de Khomeini (au bénéfice d’Israël, en ce qui le concerne). Rich n’aurait jamais fait mystère des bakchichs avec lesquels il soudoyait régulièrement divers chefs d’Etats pour l’obtention de contrats (3).

Avec un siège social basé lui aussi en Suisse, un deuxième siège à Londres (en ce qui concerne l’activité pétrolière et gazière), un troisième à Rotterdam (pour l’activité agro-alimentaire), mais surtout un autre siège social dans le paradis fiscal de l’île de Jersey, Glencore International était, à en croire Wikipedia, la plus grande entreprise mondiale dans le commerce des matières premières (avant même de faire main basse sur Xstrata), avec une part de marché globale de 60 % du marché international du zinc, 50 % du marché international du cuivre, 9 % du marché international des céréales et 3 % du marché international du pétrole (14). Vous pensez bien, dirait le mauvais esprit, qu’à côté de cela, quelques Nègres de plus ou de moins…

Vantons, en ce qui nous concerne, les bienfaits du néo-esclavagisme pillard : après tout, ces mineurs arrogants n’ont-ils pas obtenu, en fin de compte, 22 % d’augmentation ? Voilà le changement dont nous avons besoin ! Voilà la modernité que l’Europe attend !!!

_____________

(1)    Source (EN) : http://www.telegraph.co.uk/finance/newsbysector/industry/mining/9480144/Lonmin-chief-Ian-Farmer-has-serious-illness-as-miner-unveils-profits-warning.html

(2)    Source (EN) : http://www.lonmin.com/downloads/media_centre/news/press/2013/Media_Statement%20_Public_Eye_Awards_%2090113.pdf

(3)    Source (NL) : http://www.dewereldmorgen.be/blogs/fos-socsol/2012/09/28/het-drama-bij-de-platinamijn-in-marikana-het-begin-van-iets-nieuws

(4)    Source (EN) : https://www.lonmin.com/Lonmin_Annual_Report_2011/Root/financial_statements/consolidated_income_statement.html

(5)    Consulter (EN) : http://www.lonminmarikanainfo.com/

(6)    Lire (EN) : http://www.lonminmarikanainfo.com/news_article.php?articleID=1551#.URQ5XPLbGt8

(7)    Source (EN) : https://www.lonmin.com/downloads/media_centre/news/press/2013/20130123_DirectorateChange.pdf

(8)    Lire (EN) : http://ewn.co.za/2012/11/01/Xstrata-axes-400-workers

http://ewn.co.za/2012/11/13/Cops-slammed-for-crackdown-on-Xstrata-miners

(9)    Source (EN) : http://en.wikipedia.org/wiki/Xstrata

(10)   Source (EN) : http://www.guardian.co.uk/business/2012/nov/09/lonmin-rebuffs-xstrata-takeover-bid

(11)   Source (EN) : http://www.lonmin.com/downloads/media_centre/news/press/2013/Change_of_Corporate_Broker_21012013_-_FINAL.pdf

(12)   Source (EN) :  http://www.euronews.com/2012/08/21/glencore-xstrata-deal-still-in-limbo/

(13)   Source (NL) : http://www.uitpers.be/index.php/2011-07-25-15-57-8/154-xstrata-glencore-blairs-derde-weg-van-de-city-tot-qatar

Lire aussi : http://www.bbc.co.uk/news/business-20409032

(14)   Source : http://en.wikipedia.org/wiki/Glencore

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