Otez à schiste trois lettres…

Sa caméra à la main comme d’autres leur bâton de pèlerin, le réalisateur Josh Fox (1) a sillonné les routes de plusieurs Etats unis aux fins de constater les ravages produits par l’industrie très controversée du gaz de schiste sur l’environnement local et la vie rurale quotidienne des familles et des communautés de petits paysans qui se sont laissé amadouer par les promesses à l’emporte-pièce des commerciaux itinérants à la solde des corporations gazières. Gasland, son reportage, est pour le moins alarmant…

En 2005, à l’aube du second mandat de Cheney ès qualité de (vice-)président US, une faille juridique avait été imaginée pour permettre aux entreprises actives dans l’extraction de gaz non conventionnel, Halliburton en tête (dont l’intéressé avait été directeur exécutif dans une vie antérieure), de se soustraire à leur obligation de révéler publiquement, en vertu de diverses législations environnementales (principalement le Safe Drinking Water Act), la nature des produits chimiques utilisés (par la force des choses en quantités industrielles) pour fracturer le sous-sol des régions prometteuses en gisements gaziers, des produits hautement toxiques, en partie pétroliers, en partie acides qui ont pour conséquence, comme l’établit le reportage susévoqué, de polluer durablement et en profondeur les nappes phréatiques, des produits corrosifs aussi, qui s’attaquent aux canalisations et rendent l’eau courante impropre à la consommation et dangereuse à utiliser…

Depuis lors, diverses propositions de loi ont été introduites pour combler cette faille, mais les intérêts économiques – donc politiques – en jeu sont tels qu’aucune d’entre elles n’a encore été adoptée à ce jour. En effet, selon le panorama mondial établi en décembre dernier par le journal Le Monde, la production est passée aux Etats-Unis « de 20 milliards de m3 en 2005 à 220 milliards de m3 en 2011, avec plus de 100 000 puits en fonctionnement » (2). Est-il étonnant, dès lors, que  le discours sur l’état de l’Union de janvier 2012 ait été l’occasion d’un plaidoyer apologétique : non seulement le gaz de schiste sera massivement exploité, mais la technique d’exploitation sera propre et sûre. En outre, les entreprises seront dans l’obligation de dévoiler leurs recettes de fabrication. Une chose et son contraire, un non-sens patent, délivrés d’une traite comme un conte de fées, mais que c’était bien dit…

Il est un autre effet secondaire majeur de l’extraction du gaz de schiste : les risques sismiques. Formulons le problème comme le ferait un prof de maths : sachant qu’il est avéré désormais que les forages liés à l’exploitation du gaz de schiste provoquent de nombreux tremblements de terre de faible magnitude (3), que des indices concordants ont amené plusieurs géologues de l’université d’Oklahoma à attribuer aux mêmes causes le séisme de 5,6 sur l’échelle de Richter de novembre 2011 (4), que le régulateur national états-unien pour l’énergie nucléaire a mis en garde, il y a précisément un an, contre des risques nouveaux de tremblements de terre importants susceptibles d’avoir un impact ravageur sur les centrales nucléaires dans leur état actuel (5), accorderiez-vous à l’entreprise Chesapeake Energy un permis de forage à moins de deux kilomètres d’une centrale nucléaire ? (6)

Comment diable est-il concevable que la santé de communautés entières soit sacrifiée sur l’autel du profit immédiat ? Qu’une fois de plus soient réunies sous nos yeux les conditions d’un désastre, irréversible cette fois, dont la collectivité aurait, comme de coutume, à assumer les conséquences (financières notamment) cependant que les corporations de la mort en seront déjà à préparer leur saccage suivant ? Que les politiques des dix années écoulées soient parvenues avec une telle facilité à instiller un cynisme tel qu’il est désormais transparent et confine au loufoque le contrôle démocratique qu’il appartient au peuple d’exercer ? Que la corruption soit devenue le référent social ?

Dans Promised Land, Matt « GWH » Damon incarne un jeune commercial chargé de démarcher de petits paysans pour le compte de l’entreprise Global CrossEnergy Solutions. Il a trente-huit ans, mais il me rappelle un peu le commercial en services informatiques que j’étais au début de ma carrière : niais, transparent et manipulable. Mais qu’est-ce qu’il est sexy… Contrairement à moi, cependant, c’est la soumission à une corporation prédatrice que son personnage est chargé d’obtenir de ses clients, une entreprise qui injectera des milliers et des milliers de litres de substances nocives dans le sol de leur backyard, menaçant non seulement leur approvisionnement en eau potable, mais aussi leurs cultures, leurs potagers et leur bétail. Il le fait parce que c’est son job. Sa queue frétille lorsqu’il se voit promettre une promotion. Peu lui importe la big picture, la vision sociale d’ensemble. N’est-ce pas là ce à quoi la pensée unique contemporaine nous drille ? Faire, sans se soucier de l’impact de ce que l’on fait, pourvu qu’il y ait le bonus de fin de mois, n’est-ce pas là le message dominant ? Cet argent ne justifie-t-il pas que l’on abuse de l’antédiluvienne bonne foi de quelques paysans qu’une quarantaine d’années de politiques agroalimentaires visant à favoriser la concentration des exploitations ont amenés au bord du gouffre ?

La fin du dernier film en date de Gus Van Sant est convenue et gentillette. C’est sans doute NBC Universal, dont dépend Focus Features, qui l’a produit, qui l’a voulue ainsi. Elle ne saurait toutefois faire oublier le paradigme dominant de nos sociétés industrialisées : la Raison sert la science. La science sert l’économie. L’économie est le Parti. Le Parti sert le Politburo.

C’est à la disparition d’un modèle de société qu’œuvre inlassablement ce dernier, en digne héritier de la révolution industrielle. Cet objectif se fonde sur deux axes principaux, tous deux dictés par la volonté d’asservissement du nombre : la maîtrise du temps et la maîtrise de toutes les ressources auparavant considérées communes. Qu’il est d’un autre temps, en effet, le paysan au diapason des saisons qui écoute la nature. Qu’il est devenu ringard, le principe selon lequel l’eau que nous offre la terre n’appartient à personne parce qu’elle appartient à tous. C’est la vie elle-même que le Politburo des corporations multinationales cherche à contrôler dans son intégralité. Peu importe, pour lui, que la moisson et le bétail de quelques petits paysans soient entachés de souillures chimiques : il proposera demain les OGM qui permettront d’y résister… Peu importe la défiance vis-à-vis de l’eau courante que ne manqueront pas de susciter les scandales à répétition liés à sa variété au méthane inflammable qu’expose Gasland : il approvisionnera ses clients en eau de source privée, si nécessaire importée. Tout doit avoir un prix, rien ne doit être gratuit ! Tout doit être privé, rien ne doit être commun, car ce qui est commun échappe au contrôle de l’élite capital-corporatiste autoproclamée.

L’exploitation du gaz non conventionnel ne fait pas exception à la règle. Elle s’inscrit dans une stratégie qui est supposée garantir à l’Occident son indépendance énergétique. La perspective pour les Etats-Unis de devenir d’ici à 2020 le premier producteur de gaz mondial, devant la Russie, et la possibilité pour l’Europe d’échapper à l’épée de Damoclès des diktats tarifaires du géant russe Gazprom ne sont pas pour rien dans le soudain intérêt porté au gaz de schiste (7). Quant au pétrole (d’Irak, d’Iran et d’ailleurs, suivez mon regard…), il demeurera, à politique inchangée, une ressource indispensable pour le transport… Par conséquent, affirmer, vendre l’idée que la diversification des sources d’énergie est la seule clé de la révolution énergétique à venir, c’est berner le public et gagner du temps.

La diversification est nécessaire, selon des options qui préserveront au mieux les ressources naturelles terrestres, et des schémas qui feront de celles-ci les alliées objectives d’un développement humain harmonieux. Mais, compte tenu de l’augmentation constante de la population mondiale, elle ne suffira pas : il faudra bien tôt ou tard se faire à l’idée que l’égalité de tous les citoyens du monde dans l’accès à leurs besoins fondamentaux ne peut aller de pair avec la gabegie surconsommatrice du Nord, en particulier celle des Etats-Unis. Dans cette perspective, un chef d’Etat visionnaire serait celui qui préparerait petit à petit sa population à se recentrer sur ses besoins fondamentaux et réaxerait progressivement la fiscalité des entreprises en fonction de l’énergie qu’elles utilisent (ou gaspillent). Consommer moins, consommer mieux, répartir plus doivent devenir les mots d’ordres implicites de demain, un demain où le luxe matérialiste serait l’objet de railleries et d’exclusion, non la pauvreté. L’éradication de cette dernière est à ce prix !

Une chose est sûre, en tout cas : la surpopulation est un problème majeur pour le Politburo. Ce n’est pas faire preuve de catastrophisme que d’affirmer que c’est, en fait, à un choix de société global qui n’en est pas vraiment un que nous sommes confrontés : le partage mondialisé équilibré ou l’annihilation consciente de toute une partie de l’humanité. Gageons qu’entre la vie et la mort, les corporations ont depuis longtemps fait leur choix…

___________________

(1)    Voici le site du film : http://www.gaslandthemovie.com/whats-fracking

… et celui de sa maison de production, International WOW : http://www.internationalwow.com/newsite/josh.html

Lire ici la critique que le New York Times faisait du film : http://www.nytimes.com/2010/06/21/arts/television/21gasland.html?_r=0

… et ici les quelques rectifications factuelles effectuées par le journal : http://www.nytimes.com/gwire/2011/02/24/24greenwire-groundtruthing-academy-award-nominee-gasland-33228.html?pagewanted=all

(2)    Source : http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/12/21/gaz-de-schiste-un-engouement-mondial-mais-beaucoup-de-doutes_1809052_3244.html

Lire aussi : http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/11/14/ou-en-est-le-debat-sur-les-gaz-de-schiste-en-france_1790365_3244.html

(3)    Sources : http://ecowatch.org/2012/ohio-earthquake-caused-by-fracking-wastewater-injection-well/

http://www.bloomberg.com/news/2012-04-12/earthquake-outbreak-in-central-u-s-tied-to-drilling-wastewater.html

(4)    Source : http://eenews.net/public/energywire/2012/12/03/1

(5)    Source : http://online.wsj.com/article/SB10001424052970203920204577195121591806242.html

(6)    Lire : http://www.earthisland.org/journal/index.php/elist/eListRead/fracking_fukushima_batman/

(7)    Lire : http://www.7sur7.be/7s7/fr/1505/Monde/article/detail/1576436/2013/02/08/Le-gaz-de-schiste-alternative-a-l-emprise-de-Gazprom.dhtml

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