Espoir figé et espoir d’avenir…

Souvent dépeint, autant que n’a pu l’être Brassens dans un autre registre, comme un petit homme en apparence conventionnel dans sa vie quotidienne, Magritte m’agace depuis quelques ans. Magritte ceci, Magritte cela, musée Magritte, Magrittes du cinéma : kassa kassa ! Toutes les occasions opportunistes sont bonnes pour se faire du blé sur un nom qui parle à la fois aux touristes et à la troupe mondaine du cru, toujours prompte à se faire voir où il faut se faire voir et pour laquelle posséder l’art est plus important qu’essayer d’en saisir l’esprit.

Mais faut-il tuer Magritte pour autant ? Et pourquoi m’agace-t-il, au fond, cet homme dont le cinquantenaire du décès se fêtera en toute logique en grande pompe dans quatre ans, qui est né alors que l’humanité, à la suite de Becquerel et de sa découverte de l’uranium et des rayons uraniques, à la fin du XIXe, s’apprêtait, avec les époux Curie, à commencer à en étudier les usages possibles, cet homme qui, dans la foulée, verrait apparaître, à la fin de la guerre de ’14-’18, la TSF puis les émissions de radio quotidiennes, toutes choses qui influenceraient sans doute le surréalisme esthétique dans lequel il s’inscrirait ? Ce n’est pas lui qui se pousse du col aujourd’hui, et ce n’est pas lui qui en bénéficie ou doit en faire les frais, mais la représentation de lui forgée par d’autres à son insu, forcément. La trahison des images, sa plus célèbre toile, celle à la pipe qui n’en est pas une, n’avait-elle pas précisément pour ambition de mettre en lumière cette distinction, apparemment pas encore si évidente pour tous, entre le sujet et sa représentation, qui l’objective ?

Lorsque, dans l’une de ses pièces, le metteur en scène Romeo Castellucci a mis en scène un Jésus à l’image de Big Brother, que des enfants venaient joyeusement canarder de balles de tennis multicolores, et que s’ensuivit un écho de protestations de la part d’organisations catholiques intégristes, j’avoue avoir été saisi d’une certaine perplexité : Castellucci n’avait-il pas mieux à faire ? Telle fut ma première réaction. A quoi bon, en effet, ajouter à l’hystérie religieuse qu’entretenait alors savamment le petit ami de Bettencourt ? D’autres portraits – au hasard, ceux de Pol Pot, Staline ou encore Hitler – n’eussent-ils pas été plus à leur place sur cette scène ? Puis j’ai pensé à cette pipe sublimée…

Romeo Castellucci et sa création

La Bible est le plus fabuleux roman de tous les temps. C’est le premier Nouveau Roman qu’aient écrit les hommes, en vérité ! Et ce mot ne suffirait bien sûr à la décrire : tout à tour empreinte de sociologie de bien avant la sociologie, de mysticisme, de millénarisme catastrophiste, d’injonctions politiques, et de poésie (d’art, donc), elle met quiconque au défi de la dépasser… Si, dans sa deuxième partie, un personnage nommé Jésus (mais qui était en réalité Josh le Nazaréen) est mis à l’honneur, c’est, à en croire le Vatican, ès qualité d’image d’une divinité unique formulée autour de l’équation : « je suppute, donc cela est »… Il en découle que la Bible rapporte l’image de cette image, et que c’est l’image de l’image de cette image qu’a mise en scène Castellucci, dans la droite ligne de la déconstruction picturale amorcée dès la fin du XIXe, dont le surréalisme de l’entre-deux-guerres (c’est-à-dire le rendu artistique de l’impression de l’humanité entière face à la question de l’être revue à l’aune de la science nouvelle et de la première Grande Boucherie qui a eu lieu sans doute en partie en Son Nom) prendrait la relève. Or, c’est cette image de l’image de l’image qu’ont cru bon de venir secourir des intégristes que ce simple geste rend de facto hérétiques, puisqu’ils ont ainsi idolâtré du vent. Et la Bible elle-même n’échappe pas au raisonnement : comment un seul livre – allez, deux, à la rigueur – peut-il prétendre contenir, enfermer, un principe absolu ? Au bûcher, les apôtres et leurs éditeurs, pour péché de vanité !

La notion de péché, attardons-nous y, d’ailleurs : tout remonterait à Adam, cette espèce de clette sioniste qui, en fourrant sa longue tige dans le mielleux scorpion fallopique de la brune Eva, aurait scellé le sort d’une lointaine descendance effroyablement consanguine, dépravée et retorse, qui semble plus souvent qu’à son tour faire abstraction de ce choix cornélien avant la lettre (encore que Tout soit En Lui) auquel un dieu papy pervers aurait soumis ses parents communs : obéissance, ignorance et vie éternelle (Adam ni père, ni fils et Eve ni fille, ni mère, ni putain) ou liberté, curiosité et trépas, qui se serait décliné comme suit dans la pratique : se regarder en chiens de faïence pour le reste de l’éternité, ou baiser et pondre, avec au moins un inceste à la clé, en bout de course. A moins que… A moins que Dieu ne soit adepte de masturbation, de préliminaires et d’éjacs ex utero… Rien qu’y penser me Le rend tout à coup éminemment sympathique, puisqu’il est entendu que ni Lui ni le singe n’a fait émerger du tréfonds des abimes la crasse aux quatre lettres qui point ne se prononce : je suppute, donc cela est !

D’où il résulte que qui s’intéresse de manière plus ou moins éclairée aux Ecritures le fait en sachant bien qu’il s’agit d’une histoire, non comme corpus de règles à suivre à la lettre sous peine de punitions, mais comme recueil d’un ensemble d’habitudes, de modes de vie, d’appréhensions de la sexualité, de peurs et d’idées fixes que partageaient ou voulaient faire partager à d’autres de lointains ancêtres de notre commun arbre de vie, lesquel(le)s ont été imposé(e)s à tous comme une chape de plomb, selon un angle d’interprétation déterminé et quasi figé, dès lors que l’Eglise a uni son destin à celui des monarques temporels, et que la religion s’est faite religion d’Etat(s), mais telle n’était-elle pas sa vocation ?

A cette lumière, le texte s’éclaire sous un jour différent, susceptible de faire éclore une narration plausible, imagée, de l’épisode de la crucifixion, celle de la putain réhabilitée, qui mettrait au monde, quelques mois plus tard, l’un des secrets longtemps les mieux gardés de l’Histoire : la descendance qu’elle et Jésus ont conçue dans la quasi-clandestinité, garante de ressuscitation du second nommé et d’un reboot du scénario initial, au nom d’une nouvelle pureté. D’où l’importance de concevoir Jésus, dès le premier concile de Nicée, en 325, comme l’incarnation d’un principe divin appelée de toute manière à rejoindre les Cieux sitôt sa mission accomplie, et l’origine de la querelle que suscite cette habile remise en cause de la justesse du jugement du Dieu de la Torah, génétiquement plus libéral.

Selon cette lecture et aux yeux de quiconque se dote de tant soit peu d’esprit critique, le mythe de la transsubstantiation littérale, digne d’un surréalisme précoce et décrétée au sein de l’Eglise catholique par le concile de Trente, au milieu du XVIe siècle, est donc l’une des nombreuses tromperies et fourberies monumentales dont Rome s’est rendue coupable au fil des millénaires. De même, considérer littéralement que c’est son sang que Jésus aurait donné pour la réhabilitation de toute l’humanité peut sembler particulièrement spécieux : ne serait-ce pas plutôt son jus (son ADN, pour les âmes sensibles), auquel cas les fidèles sont invités à tourner sept fois leur langue dans leur bouche avant de déguster leur prochaine coupe…

Quant à cette croix, elle a sans doute inspiré bien d’autres choses que l’expression ultime, sadienne avant l’heure (mais tout, ici aussi, n’est-il pas lié ?), du sens du devoir d’un demi-dieu ?  Et l’interprétation selon laquelle le corps de Jésus aurait en réalité été enseveli sous terre, en un lieu non connu des badauds, après avoir été décroché de la croix, quelles sont exactement ses implications ? Et quelle est l’exacte nature de ce Satan (étymologiquement l’adversaire, l’opposé, non l’ennemi) à qui, selon la même interprétation, il aurait été (figurativement) livré alors ? Et s’il a donné sa vie pour réhabiliter l’humanité à travers la réhabilitation de la femme, son dessein n’était-il pas essentiellement féminin, consacrant un peu tardivement le rôle du sexe infernal dans l’espèce humaine ? Sans aucun doute certains groupes se sont-ils intéressés à ces questions et à bien d’autres encore. Après tout, la science n’est-elle pas un substantif féminin ?

Fâââmmes...

Amira Casar & Rocco S dans Anatomie de l'Enfer

Au fond – ça coule de source – c’est la sexualité qui est la base de toutes les religions monothéistes, la sexualité et son contrôle, le contrôle de l’énergie sexuelle (par autrui), dont le travail-trepalium et l’obéissance sont des outils de base. Or, les romans bibliques et autres, ainsi que leurs exégèses et interprétations tronquées, la présentent traditionnellement sous un angle peu favorable, dont ne peut émaner que la frustration. Si le grand djihad consiste en effet à maîtriser ses pulsions, doit-il se mener comme un processus individuel libre et raisonné ou comme une initiation linéaire et pré-écrite ? La séparation entre le corps et l’esprit, dont tant les Eglises que la (les) franc-maçonnerie(s) n’a (ont) cessé, selon des logiques, des méthodes et des objectifs bien sûr divergents, de polluer l’Humanité, n’est-elle pas la cause de tous les maux, en réalité ? N’est-ce pas à une redéfinition drastique du bien et du mal que nous sommes appelés à nous atteler si notre objectif est un ressourcement principiel qui permettrait l’abolition de la domination, sans remettre en cause la cohésion de l’ensemble, c’est-à-dire à la réception de l’humanité dans l’âge adulte, où le ‘h’ majuscule s’imposerait enfin ? En d’autres termes, que peut faire l’individu dans la cohérence du nombre ? Tout ce qu’il veut et rien que ce qu’il veut, y compris ce qui déplaît à d’autres, dans la liberté de soi et des autres, et à la vue assumée de tous, s’il le souhaite ! Et que peut faire le nombre dans la liberté du nombre ? Exactement le contraire de l’option fonctionnaliste privilégiée de nos jours par le capitalisme financier, à savoir le partage (des connaissances, des ressources et des talents) plutôt que le repli !

Car si la science n’est rien d’autre qu’une nouvelle religion, la laïcité pas davantage qu’une religion areligieuse, l’attrait pour l’occulte et le sombre une anti-définition clanique, quelles places et quels rôles leur sont-ils encore réservés dans l’évolution humaine, et quelle serait donc la nature perverse de cette dernière ? Paraphrasons : si les camps dits du bien et les camps dits du mal sont des antithèses pures qui se rejoignent in fine, occupent l’intégralité du champ social et vital et fonctionnent comme des Politburos respectifs, quelle peut bien être, pour le nombre, leur pertinence, aux unes comme aux autres ? Si tant le bien que le mal, tant la croyance que la raison, s’échinent, chacun(e) à sa manière, à contraindre et à duper, comment donc définir ce qui vise à libérer ?

Pourquoi le philosophe Slavoj Zizek dérange-t-il tant de monde ? Et pourquoi, en même temps, paraît-il insignifiant ? Il paraît insignifiant parce qu’il est bourré de tics et qu’il se comporte souvent comme un ours mal léché ou un sale gosse, ce qui déforce sa crédibilité. Mais il dérange parce qu’il met le doigt sur la plaie, notamment lorsqu’il affirme et répète qu’il vaut encore mieux, pour le nombre, avoir à se colleter avec un système ouvertement répressif qu’avec un système de domination diffuse qui donne l’illusion de la liberté, car le premier est plus aisément déboulonnable que le second : ceci, pourrait-il dire, en faisant tournoyer son doigt autour de lui à 160 degrés, n’est pas la liberté.

Pourquoi les anarchistes espagnols se sont-ils attiré tant les foudres des franquistes que celles des communistes soviétiques ? Parce qu’ils étaient porteurs du seul modèle de développement éclairé harmonieux, cohérent, consensualiste et non coercitif durablement imaginable, où n’étaient niés ni l’individu ni le groupe, un modèle susceptible d’être étendu sans heurts à l’ensemble du globe. Un tel horizon nie-t-il le progrès scientifique ? Il en est, au contraire, le meilleur adjuvant, qui permettrait, par exemple, d’approfondir notre connaissance de l’énergie nucléaire, mais de ne l’utiliser que pour les fonctions où elle est cruciale, et donc d’en localiser l’exploitation dans de vastes zones peu (idéalement pas) habitées. Il nous permettrait aussi d’aller encore plus loin dans notre exploration de l’espace, car débarrassés des dogmes, nous pourrions enfin nous focaliser sur un espoir dont le morbide, qui façonne notre civilisation, aurait été expurgé, un espoir qui, sans faire table rase des sources du passé, ne les appréhenderait que pour ce qu’elles sont : des sources du passé que la science bat en brèche chaque jour. Un espoir de démolition de toutes les structures archaïques fondées sur la (littérale) vérité de postulats transcendantaux. Un espoir de fusion des principes fondateurs communs à l’humanité entière. Un espoir d’éradication mondiale de la misère, au nom du réel tangible. Un espoir tourné vers un futur de questions, de découvertes, de réponses, et de nouvelles questions… Et oui – pourquoi pas ? – un espoir d’éternité. Un espoir sain, en somme… Naïf que tout cela ? Pas davantage que la foi !

Morning Telegraph

Catégories : Observation d'Art, Philo de comptoir | Tags: , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Navigation des articles

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :