Qu’est-ce que la bienveillance ?

La bienveillance est-elle un sentiment ou une attitude ? Elle est subjective, en tout cas, donc elle n’est pas uniforme. Mais qu’a-t-on écrit en écrivant cela ? La bienveillance est un risque que l’on prend par rapport à un autrui dont on ne sait, dont on ne peut savoir a priori, s’il est lui-même bienveillant. En ce sens, elle exige de celui qui en fait preuve une mise en danger, consciente ou inconsciente. Puisqu’elle n’est pas uniforme, elle n’est pas davantage univoque : de la même manière que, paraît-il, qui aime bien châtie bien, qui est ou se veut bienveillant peut, pour dessiller la perspective d’un ami, d’un proche, d’un partenaire sentimental, toutes relations pouvant également se lier au féminin, l’amener à se confronter à un réel auquel il ne lui serait guère plaisant de se frotter. Mais, en tout état de cause, la bienveillance suppose une fin heureuse, laquelle implique à son tour un constant respect de son objet et, par conséquent, le refus de son instrumentalisation.

La bienveillance n’est pas une charité; elle peut être une forme d’amour. Elle peut même être l’amour lui-même, universel, inconditionnel et promoteur de liberté. Elle est tantôt un clin d’œil, fugace par définition, tantôt un accompagnement. La bienveillance n’a d’autre exigence qu’elle-même ; elle est désintéressée, mais pas vide de sens. La bienveillance véritable suppose, en effet, l’empathie avec le sujet autre, cette empathie qui permettra de mieux définir ses attentes individuelles à lui plutôt que de lui imposer les siennes propres. Si elle n’est pas vide de sens, elle n’en requiert donc pas moins une neutralité a priori et une attention privilégiée, condition de la redéfinition du ‘care’ tant honni par certains. La bienveillance est donc un ferment social, un ferment en l’absence prolongée duquel la bestialité peut apparaître : confinez un enfant dans une cave lugubre, et l’enfant sera pétri de monstruosité, non la sienne mais celle que lui auront infusée ses bourreaux. Confinez des peuples entiers dans le tunnel d’obscurité de l’austérité, et les vieux démons ressurgiront.

Le culte de la compétition, un fléau tel que le VIH, la communautarisation clanique qui résulte de l’organisation en réseaux, mais aussi, plus diffusément, la perte de repères permanents provoquée par l’entrelacs apparemment inextricable des manifestations supposées relever du réel et de celles réputées ressortir au virtuel sont quelques-uns des facteurs qui expliquent que la suspicion ait supplanté la forme embryonnaire de la bienveillance qui se manifestait dans le modèle patriarcal traditionnel, à savoir une bienveillance univoque, quant à elle, car pétrie d’une logique systémique. Commune à cette bienveillance embryonnaire et à la suspicion est l’interférence, c’est-à-dire l’incapacité de laisser se développer à son terme les potentialités de chaque individu. La bienveillance, essentiellement vectrice de créativité et profondément démocratique, est un gain de temps balayé par l’organisation sociale contemporaine au nom d’une rentabilité élitiste qui impose le stress pour diviser le ferment…

Amulf Reiner, Meine Trauer

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