Lumière ombrageuse…

Tous, nous avons besoin d’une part d’ombre et de lumière. A la nuit succède le jour, et vice versa ad vitam aeternam, ou presque. Même si la nuit est plus propice à l’ombre, ombre et lumière s’entrelacent en l’être humain. D’importantes réunions scellées du sceau du secret se tiennent en plein jour. Dans des lieus clos et inconnus se tiennent des assemblées qui se disent porteuses de lumière. A l’inverse, des dîners hautement convenus entre amis ou connaissances se déroulent parfois jusqu’aux petites heures. Jusqu’à un certain stade, c’est à chacun et à chaque groupe de déterminer pour lui-même ce qu’il souhaite ou ne souhaite pas révéler.  Mais, même après la décléricalisation, l’influence sociale demeure (paradoxalement) énorme, le carré de dalles noires et blanches dont il importe de ne pas sortir très étroit.

Postulons premièrement que les règles qui s’appliquent à l’individu et au groupe privé d’une part, à l’individu et aux groupes investis d’une mission publique d’autre part, ne sont pas les mêmes. Dans le second cas, il s’agit en fait d’exigences. Cela nous libérera des critiques des anti-moralistes, qui se montrent aussi purs que les moralistes pur jus eux-mêmes dans la défense de leurs causes respectives.

Dans le cas des exigences qui s’appliquent à l’individu et au groupe investis d’un rôle public dans l’exercice de ce rôle, il importe pour le salut social que la part de lumière soit déterminante. Pour autant, principalement en ces temps d’interconnexion instantanée, une certaine part d’ombre y est également requise. Deux cas de figure peuvent illustrer ce propos. Le premier est celui de cette famille d’otages français qui vient d’être libérée au Cameroun : si les autorités publiques n’avaient fait preuve de discrétion, son sort aurait sans doute été compromis. Le second est celui de la politique économique : tout gouvernement contemporain, en Occident, pense marcher sur des œufs s’il annonce trop clairement une intention divergente de la voie de marbre bleu pavée par une coalition de fait de puissants intérêts anonymes. Dans ce cas, c’est l’ombre qui a la part belle, alors que c’est à la lumière qu’elle devrait revenir. Or, c’est de cet alliage contre-nature qu’est née l’uniformisation des choix politiques, qui est la clé de voûte théorique du désarroi populaire. Pourtant, l’histoire récente démontre que, dans ce cas aussi, la lumière peut l’emporter tout en s’alliant à une part d’ombre : l’Equateur n’a-t-il lancé, comme le font quelquefois des entreprises privées, une rumeur de situation économique défavorable pour pouvoir, dans l’ombre, racheter à bas pris une grande partie de sa dette ainsi dévalorisée ?

Mais qu’en est-il de l’individu et du groupe privé ? Limitons-nous ici à quelques considérations relatives à l’intime… Les moyens techniques dont dispose aujourd’hui le consortium militaro-industriel étatique, mais aussi les superficiels gadgets dont il semble nécessaire à l’individu qui se veut moderne de se munir, associés à la promiscuité de plus en plus grande à laquelle chacun est soumis sur une Terre qui n’a jamais compté autant d’habitants renforcent comme jamais auparavant le contrôle social, un contrôle social délétère et intempestif, au sein de sociétés qui continuent pourtant – davantage, sans doute, pour se démarquer de l’extérieur que pour convaincre l’intérieur du monde dit libre – de hisser haut l’étendard de la liberté. Ici aussi, deux exemples royaux peuvent alimenter la réflexion. Le premier a trait à la photo du prince Harry dans son plus simple appareil. Elle a été prise lors d’une soirée privée (dans l’ombre donc) mais, par sa publication, a été propulsée dans la lumière. La liberté de l’abruti(e) à l’origine de cette mini-kabbale de prendre la photo a, de ce fait, écrabouillé la liberté du prince de se mettre à poil. Vainqueur : la morale bourgeoise, puisqu’on peut gager qu’il ne le fera plus de sitôt (à moins qu’il ne se soit agi d’un coup monté pour provoquer l’ire de la ruche). Second cas de figure, un peu pus complexe : la photo de la princesse Kate seins dénudés. Elle a été prise dans un cadre privé (donc dans l’ombre), mais au grand jour (donc en pleine lumière) et vendue à la lumière supposée du grand public. Nous avons pris soin de ne pas aller les mater goulument. Qui a fait de même ? En somme, qui a respecté le droit à l’ombre d’autrui, même en pleine lumière ?

Dans les deux cas, la technique et les gadgets dérobeurs de liberté ont confiné à l’ombre la plus profonde un comportement tout à fait sain contre le gré de ceux qui s’étaient ainsi exposés. Et tout un chacun est aujourd’hui susceptible, dans sa vie professionnelle ou privée, de se voir rappeler, par l’entremise de moyens techniques utilisés à large échelle et à mauvais escient, le caractère divin de l’apposition de la feuille de vigne, reprise à son compte par la médiocrité bourgeoise du double standard.

C’est également cette médiocrité qui œuvre, par la sournoise entremise d’une morale puritaine périmée, d’une hiérarchie (professionnelle, par exemple) outrageusement submissive, et d’une instrumentalisation perverse (donc, en l’occurrence, dans l’ombre), à mettre en cage dans le sombre la nudité lumineuse revendiquée par ceux qui s’exposent sciemment aux yeux des autres, sur internet par exemple, à savoir l’écrasante majorité des membres des nouvelles générations (en ce compris des wieners plus celèbres), corrélant ainsi de facto l’ombre saine et celle qui, en presqu’aucun cas, ne souffrirait la lumière. Nous choisissons de définir cette dernière comme celle qui néglige voire piétine sciemment le libre arbitre éclairé d’autrui. Par exemple le meurtre. Par exemple la pédosexualité. Par exemple la torture. C’est aussi dans l’ombre, en effet, que se déroulent toutes ces pratiques. Lorsqu’elles viennent à être révélées, elles sont projetées dans une lumière aussi crue que l’obscurité dont elles émanent, tandis que devraient, à l’estime de certains, rester absolument dans l’ombre, aux côtés, pour ainsi écrire, de cette bassesse véritable, des actes ou des conduites qui ne répondent pas au critère fondamental énoncé.

Nous sommes d’avis que notre temps n’a besoin d’aucune morale, ou plutôt qu’il trouverait grâce à s’articuler autour d’une morale qui serait l’addition d’éthiques individuelles, car toute morale traditionnelle s’impose du haut et ne fait en rien appel à la responsabilité de chacun de penser par principes son environnement et ses actes, et de mesurer ces derniers à l’aune desdits principes. En conséquence, s’il devrait idéalement être interdit d’interdire, comme il se disait en mai, il devrait, en revanche, être obligatoire de penser ses propres limites, grande lacune de la chienlit. L’enjeu est la destruction par consensus des piliers de l’ombre qui n’ont plus la moindre raison d’être dans le but de fluidifier la liberté (!) de l’ombre consensuelle d’accéder sans entrave à la lumière tout en imposant la lumière éclatante à l’ombre bestiale. C’est selon que les sociétés et les individus seront ou non en mesure de faire leurs cette nouvelle morale que sera atteint ou non l’équilibre de l’humanité, qu’éclora ou non la maturité sociale post-bourgeoise, que verra le jour ou non l’harmonie tranquille permanente mais négociée, et que jaillira ou non la lumière du jugement…

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