Tibère et la spirale

Spirale littérale

J’étais, tout gosse, fasciné par les escargots. Ne me demandez pas pourquoi ces gastéropodes me passionnaient tant : je serais bien en peine de le dire. Leur sexualité hermaphrodite peut-être, qui leur permet, bien au-delà de l’alternance des rôles d’actif et de passif (termes hautement abusifs, au demeurant), de se relayer dans l’aptitude à enfanter, ce qui rend l’espèce digne d’un film de science-fiction qui, sur une planète où maman et papa – les douces sérénades parisiennes des derniers mois nous l’ont rappelé avec panache – sont tout sauf de vains mots, projette sur le binôme procréatif masculin-féminin vanté avec une si patriotique ferveur une ombre particulièrement floue. De Justin à Justine et de Mauricette à Maurice en un clin d’œil : que la nature est bien faite ! Une piste, peut-être, pour sortir du conflit…

La maison de mon enfance était bordée de champs en friche à perte de vue, ce qui en faisait pour mes compagnons de jeu – j’organisais régulièrement pour eux de mini-courses d’obstacles et d’autres festivités dignes de l’estime que je leur portais – un véritable paradis interlope qui les protégeait des rayons du soleil, auxquels ils sont rétifs. Mon favori était Tibère, un imposant mastodonte d’au moins vingt grammes à la coquille grenat à côté duquel les autres n’en menaient pas large. Je me rappelle encore les agréables sensations qu’il provoquait en moi lorsqu’à la découverte de ce corps humain qui lui était étranger, à lui à qui ses ancêtres avaient dû conseiller de prendre la poudre d’escampette à la vue du moindre de mes congénères, il titillait de sa lentille supérieure gauche, majestueuse de frêlitude, l’extrémité de mon duvet précoce et laissait glisser avec volupté son flasque fondement sur ma peau comme une langue semi-râpeuse dégoulinante du mucus exquis par lequel il me témoignait à son tour son affection. Lorsque Tibère s’est éteint, c’est à tout jamais une partie de mon âme qui l’a accompagné tout là-haut.

Thanksgiving Chapel, Dallas, TX

Comme par un discret clin d’œil de la céleste providence, j’ai pourtant retrouvé, l’autre jour, un peu de mon ancien compagnon sur Internet. Ma madeleine, c’était la chapelle de Thanksgiving de Dallas, TX. Vu de l’extérieur, l’édifice fait penser à un gigantesque gâteau d’anniversaire fossilisé, tout de crème fouettée, qui s’étend en hauteur sur quatre niveaux qui correspondent sans doute aux divers échelons de la grâce sublime : « plus près de toi, Seigneur »…

C’est l’intérieur qu’il faut visiter, fût-ce virtuellement, pour être saisi du vertige de l’astronaute, empreint de l’innocence de l’enfant tournoyant avec allégresse au milieu des constellations. Y sont disposés, en effet, selon un agencement en colimaçon condensé qui peut faire office de trompe-l’œil, une série de vitraux bercés, en ce sombre temple néo-baroque, d’une lumière astrale à laquelle seule une percée au niveau de sa voûte autorise l’accès.

Les vitraux peuvent être interprétés comme autant de marches d’un escalier mythique que l’homme est appelé à gravir pour rejoindre son infinitude. Mieux vaut s’être frotté à l’escalade, ne pas perdre le nord ni céder au tournis, pour atteindre la cime, car 67 est leur nombre, le nombre de l’homme, 76 leur valeur séraphique reflétée, et l’Unité leur primordiale couronne, et des 144 que génère leur fantasmagorique fusion émerge, surréel, Son Nom : Neuf !…

Ce neuf est celui de la nouveauté transversale, celle qui, de la hiérarchie faisant fi, permet de sauter de degré en degré adjacents, obliques ou en vis-à-vis, sans égard pour la gravité linéaire, avec pour seuls bagages la conscience et l’esprit dans ce qui, considéré depuis la base, apparaît comme une spirale bigarrée et chatoyante ni négative, ni positive, mais infinie de couches atemporelles juxtaposées, repliées sur elles-mêmes, détentrices du secret d’une nouvelle consistance, de nouveaux possibles multiversels. L’escargot est l’avenir de l’homme !

Gabriel Loire, Thanksgiving Chapel, Dallas, TX

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Source de la citation entre guillemets dans le dessin : Edward Bernays, Propaganda, Comment manipuler l’opinion en démocratie, Zones, 2007 (traduit de Propaganda, Horace Liveright, 1928), page 1. Les ajouts et retraits entre crochets sont du blogueur.

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