Le devoir n’est plus…

Dans des sociétés européennes largement décléricalisées subsistent malgré tout quelques reliquats du temps passé dont la vivacité s’explique difficilement. Le devoir en est un…

La notion de devoir était, en effet, aisément compréhensible dès lors que l’on redoutait à chaque instant que s’abatte sur nous le glaive d’un Dieu dépeint, par commodité, comme peu commode. Mais alors que ce Dieu-là a, pressé par les modes et les événements, effectué de nos cieux une translation sacrée vers d’autres cieux pour l’heure plus bigots, sur quoi cette notion repose-t-elle désormais ? Sur des Etats décrépis ? Des médias classiques en perte de vitesse ? Un système financier failli, peut-être ? Sur quelle subconsciente mécanique repose donc le devoir ?

Personne ne le contestera : il s’assimile à un ukase. Demandez aux enfants ce qu’ils en pensent : il est pour eux un calvaire. Il ne fait directement appel ni à la volonté, ni à la créativité de celui qui a à l’accomplir. Peut-être cela n’est-il, au fond, qu’une question de sémantique. Il s’agirait alors uniquement de trouver un mot plus adéquat, susceptible, lui, d’inciter l’enfant à chercher en lui les ressources qui lui permettront, au contraire, de développer ces qualités. Ce mot pourrait être incitant. Mais l’incitant est démagogique : c’est la carotte, dans le sillage de laquelle se traîne toujours le bâton. Plus juste serait l’intérêt, l’intérêt personnel de l’enfant à prendre une part active dans la construction de sa personnalité. En tout état de cause, il s’agit de trouver un terme et une formule – ludique, pourquoi pas ?  – en mesure de susciter, dès le plus jeune âge, un éveil social qui ne serait plus (uniquement) basé sur la version policée de l’injonction militariste.

Le devoir serait, à en croire la logorrhée ambiante, la contrepartie directe du droit. Pareille équation simpliste est non seulement absurde; elle est aussi infondée. C’est l’équilibre quasi alchimique des droits de chacun qu’il convient de mettre en avant. Que l’une ou l’autre partie en vienne à le rompre n’implique pas de lui reprocher d’avoir manqué à ses devoirs. La pointer du doigt pour n’avoir pas respecté les droits d’autrui suffit : tout est dans la perspective. Car le devoir ne s’applique jamais qu’à celui qu’il cherche de son autorité à soumettre. Les largesses consenties aux banques ces dernières années (Devoir et débit ont la même racine latine…), les petits pactoles offerts encore et toujours sur des plateaux d’argent aux multinationales en échange de délocalisations programmées, révèlent au grand jour la disparité énorme entre les devoirs supposés des uns et ceux, tangibles, des autres. Une réelle ambition égalitaire imposerait donc d’en faire pour chacun abstraction ou, au contraire, de faire preuve d’une égale détermination dans l’imposition à chacun de devoirs proportionnellement équivalents. Encore faudrait-il, pour ce faire, que l’exercice de l’Etat, prétendu garant des droits et devoirs, se concentre sur sa mission première, la défense des sans-droits.

L’équation est également infondée dans la mesure où les droits ne cessent, pour la majorité, de s’étioler, au nom du devoir ! Or, sa logique suppose que si l’étendue des droits se restreint, il en aille de même des devoirs. Ainsi du droit au travail, qui s’est mué en lutte pour en obtenir. Ainsi des divers droits qui y sont liés, grignotés voire supprimés allègrement dans les pays européens mis sous tutelle du devoir germanique. Mais au nom de quoi ce devoir s’impose-t-il donc, et quelle est la justification de son urgence soudaine ? Ainsi du droit au logement, dans ces mêmes pays. Ainsi de la liberté d’expression, à laquelle nous consacrerons un article spécifique… Et ainsi de suite, sans que la charge du devoir ne modère d’un iota ses prétentions théocratiques.

A vrai dire, le seul devoir qui s’impose après la débâcle de 2008 est un devoir d’humanité, celui de sauvegarder la dignité humaine de chaque citoyen européen, ce qui implique garantir à chacun ses droits fondamentaux avec au moins autant de pugnacité que celle dont il a été fait preuve pour minimiser les devoirs bancaires déliquescents. Ce devoir unique a pour nom solidarité. Et avouez que ce terme est autrement plus parlant, même sous sa charitable déclinaison chrétienne.

Le perception de cette solidarité est devenue largement abstraite, alors que les luttes d’ouvriers côte à côte d’hier lui conféraient une concrétisation directe. Elle n’est pas un devoir, mais un témoignage d’humanité qui émane de la conscience des individus et en appelle à la conscience des autres, à leur maturité personnelle. Or, la conscience n’est pas monolithique. Elle permet au Grec pauvre de contester l’ordre impérieux qui lui est intimé de payer ses impôts, car elle contient la possibilité de désobéissance civile face à l’incurie sadique du pouvoir politique, grec ou germanique, désobéissance que nous refusons avec cohérence de considérer comme quelque devoir autosuggéré. La conscience,  comme outil possible de la contestation d’un devoir perverti (en ce qu’il ne s’applique pas de manière proportionnellement équivalente à tous), détient ainsi la clé d’un rééquilibrage des droits.

En ce sens, loin de remettre en cause ce que recouvre le civisme (autre abstraction battue en brèche de plus en plus largement, qui sous-tend également, en son état actuel, une série d’obligations implicites édictées par la société, en appelant de haut à un sens du devoir abstrait, par définition non incarné), elle est porteuse d’un civisme nouveau multiforme. Elle n’est pas le socle du décuplement du chaos vil, mais l’horizon chaotique d’une responsabilité individuelle débarrassée du boulet du devoir et destinée à contribuer au bien social commun dans un paysage de droits. Par un travail approfondi et novateur des consciences individuelles dès l’école, c’est donc à l’élaboration patiente et libre d’une nouvelle conscience commune, vivante donc flexible, qu’il importe d’œuvrer. Nous le confirmons : c’est sémantique (mais méthodologique aussi)…

Balance ancienne

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