Pourquoi ‘stilleven’ se dit-il nature morte ?

Cézanne, Nature morte au crâne (1895-1900)

Est-ce le peintre vieillissant, affublé de son blanc tablier, que l’on voit ainsi, sur cette console quasi gisant, représenté s’apprêtant à goûter à ce charnu fruit défendu luisant de tout son lustre (succédané sans doute de cette pêche jaune tardive et franche de goût à la commissure étroite couronnée d’une discrète bêtise) dont le feuillage vient titiller un maxillaire d’où semble s’échapper une langue reptilienne qui caresse, en échange, l’ambition de ne faire qu’une bouchée de cette poire succulente et rondelette qui se joint avec volupté au festin, tandis que paraît s’élever, au niveau de ses hanches, un allégorique mais protubérant fragment d’ossature ? Est-ce la petite mort qu’il sait proche, si chère aux littérateurs de la Renaissance, qu’il lit fixement dans le reflet de l’objet de l’originelle coulpe ? Et ce buste qui apparaît, babylonien, derrière lui, sur ce mur qui s’effeuille, est-ce celui, idéalisé, de Mère-Nature qui fait face à sa contrepartie ? Quant à cette petite forme à l’aspect difforme et au masque incertain qui, s’agrippant à la poire par la langue délaissée, semble en son extrémité se fondre dans la pointe du triangle inversé, serait-ce donc le lutin qui se fera peintre demain ?

Est-ce le mouvement circulaire de la vie que, par traits psychanalytiques, Cézanne a ici dépeint, conjuguant ce qui est donné pour inconjugable et faisant ainsi la nique suprême, incestueuse au possible, à la vanité calviniste que décrit dans les termes suivants le philosophe Jacques Darriulat dans son blog ?…

« La leçon de la nature morte, dont on sait qu’elle prend naissance en Hollande dans la ville de [Leiden], centre de la théologie calviniste, est de vanité : « Toi qui te nourris de matière, tu es matière toi-même, et retourneras au néant auquel toute matière est vouée, par désagrégation, écroulement et consomption ». Mais le peintre retourne cette leçon mélancolique et fait de la vanité la condition même de l’élévation, de la consécration, presque de la transfiguration des choses qui luisent dans ses ténèbres : la disparition du regard est ainsi comme le corollaire du triomphe des Choses. […]

Les Vanités du XVIIe siècle hollandais plaçaient un crâne parmi les fleurs et les fruits, déclarant ainsi explicitement le néant en lequel cette beauté fragile était destinée à se dissiper. Les crânes, que le Cézanne des dernières années dispose sur la table comme il le faisait autrefois des pommes dans le compotier, n’ont plus de message à délivrer, et ne professent nulle morale. Ils représentent plus exactement ce regard neutre, impartial, absent, sous lequel seulement l’inhumaine royauté du réel se manifeste et se déploie.» (1)

A seconde vue, ce seraient plutôt mes propres quoiqu’impropres mirages que j’aurais sur la toile projetés avec vigueur, telle une subjectivité malvenue dans le réalisme qui s’offre à voir. Toutefois, le tableau est écran aux abîmes multiples. Il est la mystérieuse voie d’accès entre plusieurs états. Il est le centre de gravité d’un réel cliché, de la démarche de l’artiste, le cas échéant de sa volonté, des regards curieux qui se portent sur lui, d’anachroniques transpositions allégoriques, qui en font, n’en déplaise à Cézanne, un miroir déformant. Dès qu’elle pénètre le domaine public, disait Brel, une œuvre n’appartient plus à son auteur, ce qui, ajoutons-nous, n’enlève rien à son intégrité intrinsèque, dont sont garants les exégètes picturaux.

En néerlandais, nature morte se dit ‘stilleven’, équivalent exact du ‘still life’ anglais, l’accolade en plus. ‘Leven’ y est vie, ‘stil’ à la fois silencieux, paisible, calme, discret et… inanimé, sans vie. La vie sans vie, vous aimez les paradoxes ? Et appréciez-vous les clichés : calme et paisible équivalent-il à mort ?

Lorsqu’à effectuer quelque balade ma sobriété me convainc, lorsque grâce m’est faite de m’associer à un échange, que de futiles agitations, que de jacasseries insignifiantes à mon entendement ne s’opposent-elles. La nature morte est bien vivante. Son paroxysme est le brouhaha indistinct des foules assemblées dont les bruits et les cris surannés surplombent le silence, leur liant. Un jour, peut-être pourrons-nous, de ces natures mortes déchaînés, par un simple regard qui aurait pour arroi toute l’histoire des mots, nous exprimer posément la montagne de sens et de sentiments qui en de trop nombreux cas à présent leur font défaut…

Picasso, Nature morte au crâne et au pichet (1943)

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(1) Source : http://www.jdarriulat.net/Essais/CezanneReal/CezanneRealisme.html

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