Il y a cynisme et cynisme…

« Ce sont des enfants, de grands enfants. Ils s’amusent. Ils vont continuer de s’amuser et de s’amuser, jusqu’à ce que tout pète. » Cynique, Marc Tourneuil, le personnage du Capital de Costa Gavras qui conclut le film par cette affirmation glaçante, l’est assurément. Il l’est au sens où nous l’entendons tous aujourd’hui, c’est-à-dire qu’il sait que le monde est pourri, en particulier celui des banquiers d’affaires dans lequel il évolue, peuplé de cerveaux reptiliens par nature sans scrupules, mais qu’il s’en joue. Dans son cas, il en joue même, pour renforcer sa position individuelle dans ce milieu de salopards, au risque d’aggraver encore les choses.

Cynique vient du latin ‘cynicus’, qui plonge ses racines dans le grec ‘kunikos’, lequel a pour terreau ‘kuôn’, qui signifie ‘chien’. Marc Tourneuil a beau jouer les fauves au milieu des loups civilisés, il n’en est pas moins un chien, en effet, avec la connotation péjorative que l’on donne à ce mot lorsqu’on l’utilise pour qualifier une personne sans conscience. Il est un chien aussi si l’on considère qu’à l’inverse du chat, meilleur ennemi des canidés, il suit le mouvement, s’y intègre, s’abstient de le contester, parce que comme Fifi pour son susuc’, il caresse l’espoir que pareille attitude lui vaudra un bonus mal mérité.

Tourneuil, c’est Dick Fuld, c’est Madoff, c’est Kerviel, c’est Mariani, tous des cyniques, tous des pourris. Il va de soi que ce cynisme-là est loin de se limiter au seul milieu bancaire; il imprègne aujourd’hui tous les lieux de pouvoir, en ce compris le showbiz. Il s’accompagne de fatalité et de renoncement (« Tu crois que tu vas changer le monde ? »), de déterminisme social (« C’est la vie, c’est comme ça ! »), de collaboration avec le système (« Puisqu’il n’y a rien à y faire, pourquoi se priver ? »), de morbidité (« Y a que le fric, coco ! »), et d’immoralité (« Je vais tous les niquer. »), pour ceux qui attachent à la morale quelqu’importance.

Mais il y a un autre type de cynisme, celui de l’Antiquité : les cyniques, dont le fameux Diogène Laërce, était alors ceux qui, par satire, bousculaient les conventions sociales. Chiens d’un autre type, ils s’adonnaient aux plaisirs intimes en public. Leur revendication à eux était l’indépendance d’esprit et d’action. C’est pourquoi si, selon certaines conceptions, leur attitude peut également être qualifiée d’immorale, elle n’était aucunement fataliste, ni collaborative, encore moins morbide. Vivants et inscrits dans leur époque, ils n’en étaient pas moins les hérauts d’une certaine utopie, celle, peut-être, qui accoucherait, des siècles plus tard, du socialisme libertaire, de l’anarchie positive en somme.

Par quelle sinueuse bifurcation sémantique dont la langue française est si friande le qualificatif de cynique a-t-il abouti à signifier littéralement tout et son contraire ? Les Tourneuil se plient aux conventions et abdiquent la pensée; les Diogène les égratignent  et souhaitent libre-examiner. C’est la destruction de la société qui anime les Tourneuil, sa refondation que visent les Diogène. Chiens parmi les chiens, les Tourneuil sont aujourd’hui des winners; chiens mal famés et losers sont les étiquettes des Diogène. Pas de doute : entre deux cynismes, l’Occident semble avoir choisi…

Muga Dog (Le Mat)

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