Ce jour-là…

Ce jour-là, personne ne parlera. Quelqu’un sera-t-il même là pour saluer celui qui, peut-être, sera resté ermite ? Et d’ailleurs, l’ectoplasme de l’intéressé sera-t-il clément envers les hypocrites parmi les rescapés présents ou les poursuivra-t-il de sa morgue éternelle ? « On se connaissait ? », pourrait-il leur susurrer à l’oreille avec le sarcasme qui ne l’a jamais quitté.

« Dying young is far too boring these days », chantait je ne sais plus quel groupe de proto-heavy. Oui, mais voilà, these days, c’étaient les nineties. C’était le dernier clash avant l’insipide. C’était la décennie entamée par la déconstruction de la barrière de béton berlinoise dont certains parmi nous ont pu aller, dans la foulée, examiner les ruines, de loin moins romantiques que celles, antiques mais toc, qui surplombent la colline qui fait face au parc Sans-souci, à Potsdam. « Jamais l’Allemagne n’aurait dû se réunifier », bougonnaient alors certains des Wessies que l’on croisait sur les terrasses de la Potsdamer Platz. Quand bien même elle ne l’eût fait, aurait-on échappé au spleen ?

Le spleen, voilà bien la gravité qui, par électromagnétisme, a attiré à elle comme un aimant, sinon ma génération, plusieurs de ses représentants qui me furent un temps plus ou moins proches. Mais, en réalité, il n’a pas d’âge, ou plutôt, il les a tous.  Et ce ne sont pas des générations, notion dont la technique a écourté de manière phénoménale la portée réelle, mais plutôt des individus qui y succombent. En raison d’un déterminisme du milieu familial ? Que les psychiatres et autres amoureux de la norme se penchent donc sur la question : pendant ce temps, ils nous foutront la paix !

Déterminisme ou pas, il y a des êtres fragiles pétris de doutes, pour qui insertion rime avec prison. Cette fragilité est leur force, en réalité, car c’est leur originalité dans une société de pseudo-certitudes. Ils sont sans attaches. C’est ce qui les rend libres. Mais, alors qu’ils planent au milieu des possibles, le poids de cette liberté devient parfois trop lourd. Sans oublier toutes les occasions manquées à attribuer à des horloges asynchrones qui troublent de leur dense brouillard les significations, ni le manège qui rappelle à son ordre et cadenasse, fût-ce subconsciemment : « voie interdite », affiche fièrement l’écriteau, au détour d’un sentier, dans la forêt sombre.

« This road has no end. It probably goes all the way around the world », affirmait pourtant River, dans le film. Perpétuité de l’horizon et légèreté confuse face à la pesanteur du présent tel qu’il s’impose par chez nous, confusion des sentiments mêlée à la quête d’un sens si volatile, rêve bleu « into the wild » de la jungle urbaine et de sa raison froide et égarée dans le miroir déformant, autour de laquelle parade avec de moins en moins de vergogne la répugnante médiocrité consensuelle, sensuelle insouciance anéantie par le fonctionnalisme civilisé. La voilà, pourtant, la beauté, bande d’ignares : dans l’ouverture réservée des pétales sur le monde, le renard qui, futé, se dérobe au regard; plus que dans toutes les cathédrales qu’a pu ériger la vanité, dans la beauté des sales gosses demeurés enfants de chœur, qu’emporte ici la coke, le long rifle là…

Ce jour-là, donc, personne ne parlera, si tant est qu’après le trépas, la volonté soit enfin consacrée. Il n’y aura aucun prêtre, aucune liturgie, aucun rite : Dieu saura si je les aurai haïs ! Tandis que crépiteront les flammes, je ne serai pas en cage : les fidèles auront su choisir le coin de verdure sauvage où honorer une présence qui leur fera alors défaut. Pas davantage d’encens que d’autres symboles, mais un énorme joint comme liant, que les convives éplorés mais joyeux se passeront by the left hand side, tandis qu’ils écouteront le Burning Spear qui les rappellera à leur propre éphémère, les Solar Fields de l’horizon d’espérance, ou encore le Pink Floyd de l’heureuse nostalgie. A la tienne, l’ami, glisseront-ils peut-être malgré tout, tandis que, dans le ciel, se sera formé un cumulus rieur qui, tout à coup, se transformera en fabuleux bras d’honneur…

 ***

 à Antoine…

Catégories : Catégorie 0 | Poster un commentaire

Navigation des articles

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :