Concentration

Cela semble farfelu, mais imaginez que quelqu’un vous demande quel est, selon vous, le mot qui résume le mieux les cent dernières années. Que lui répondriez-vous ? Même s’il pourrait y en avoir d’autres, qui m’échappent pour l’instant, la réponse me semble claire, en ce qui me concerne : concentration…

L’adjectif ‘grande’ accolé au premier conflit mondial qu’a enfanté le siècle dernier souligne à la fois la concentration inédite de moyens mis au service de la destruction des ennemis respectifs et l’accumulation nauséeuse de cadavres que cette logique (car c’est bien de logique qu’il était question) a engendrée. Versailles et la béatitude de Chamberlain et Daladier, motivée par une concentration de capitaux occidentaux antisoviétiques, principalement britanniques et nord-américains, quant aux causes, Hiroshima et son double, quant aux conséquences, ont veillé, dans cette perspective, à rendre ‘40/’45 plus grand encore dans la concentration et la consécration de l’ignominieux, les camps en ayant constitué l’abjecte exaltation post-humaine.

Nonobstant les empires et les monarchies du temps jadis, jamais sans doute, pas même dans l’Antiquité, la concentration de pouvoir n’a été telle qu’elle ne le fut entre les mains du sosie moustachu d’un certain Charlie Chaplin, entre celles du tout aussi moustachu « petit père des peuples », ni même entre celles des auteurs de l’infâme double agression nucléaire originelle. Durant toute la période de la guerre froide, en outre, le sésame nucléaire a concentré les destinées de la planète entre les mains de ses seuls détenteurs.

Depuis que la finance s’est, au milieu des années ’80, sous l’impulsion d’un acteur hollywoodien nommé par un conglomérat à la tête d’une concentration de capitaux avide d’étendre davantage encore son influence, délestée des chaînes de la raison et de la sagesse qui en limitaient la portée socialement destructrice, la concentration de capitaux n’a cessé de s’accentuer, battant des records depuis l’année 2001 (lire l’article chronologiquement précédent).

Ainsi, une étude détaillée de l’université des Nations-Unies, publiée en 2008, souligne d’une part qu’en 2000 déjà, les 2 % les plus riches des Terriens possédaient 50 % des richesses des ménages au niveau mondial, les 5 % les plus riches en détenaient 71 %, et les 10 % les plus riches en recelaient 85 %, tandis que la somme des avoirs de la moitié défavorisée de la population mondiale se limitait à un seul maigre pourcent (1) ! L’étude indique par ailleurs qu’en termes géographiques, l’Amérique du Nord recelait, en 2000, 34 % des richesses mondiales, l’Europe, dont la population est plus de deux fois plus importante que celle de ses vis-à-vis d’outre-Atlantique 30 %, et la frange la plus prospère de l’Asie-Pacifique 24 %, n’en laissant au reste du monde que 12 % (2). Nouveaux exemples en chaîne de concentration sans précédent à cette échelle, qui n’ont fait que s’accentuer et s’accélérer depuis…

Deux mille un fut, dans un autre registre, l’année du coup d’envoi d’une concentration sans pareille du contrôle et de la surveillance des citoyens, qui cherche aujourd’hui son apogée tant dans la coordination de législations nationales pernicieuses qui assurent aux services secrets une concentration de pouvoirs inégalée dans l’histoire (même sous ses pires heures), que dans la conclusion espérée de batteries de liberticides traités de libre-échange (ACTA, etc.). La mondialisation, prétendument garante d’ouverture, n’est en fait que le contexte qui vise, de manière de plus en plus assumée, à garantir à quelques-uns une concentration du pouvoir politique corporatiste et des devises plus nombreuses encore, y compris dans des domaines publics aussi vitaux que les ressources aquatiques. Pour que cette stratégie porte ses fruits, il est non seulement indiqué, pour ses zélateurs, de concentrer le pouvoir médiatique, porteur de la nouvelle bonne parole, de la pensée concentrée et de la propagande concertée, mais aussi de promouvoir l’architecture sociale des réseaux, dans l’absolu vecteurs népotiques de concentration des savoirs par excellence.

Au niveau individuel, le stress glorifié ouvertement comme méthode de gestion, et le détournement médiatico-politique du sens des big bangs intérieurs successifs supposés rappeler à chaque individu, au moins dans le monde dit civilisé, son appartenance à un éther commun, visent, en revanche, à empêcher la seule concentration salutaire, celle qui, faisant fi de la colère émotionnelle (qui se disperse dans le soulagement immédiat), peut seule dessiner les voies intellectuelles et spirituelles susceptibles de permettre à l’humanité de se défaire de la concentration, son principal péril…

Parce qu’Internet peut être, en théorie, à large échelle, l’une de ces voies et que le système concentrationnaire a bien mesuré le potentiel subversif dévastateur que contient l’anti-concentration dont il est le vecteur, ce réseau-là qui, dans la mesure où il est (largement) public, échappe à la logique des réseaux habituelle, est devenu, derrière l’écran des accolades amicales, des sourires convenus et des discours de charlatans, la cible toute choisie de la Réaction.

La Réaction, c’est la concentration, l’organisation, sur le mode religieux, du monopole de quelques-uns. Or, le monopole est une notion d’essence totalitaire dans laquelle ni le libéralisme, ni le progressisme ne trouve son compte. Mais il se trouve que, pour l’heure, un énorme concentré de bêtise, de conformisme panurgique, d’égoïsme consumériste, de lassitude et d’autocensure lui sert d’adjuvant passif. C’est à transformer ce concentré que devra s’atteler l’esprit, par la concentration, si au mouvement de concentration nous souhaitons mettre un terme, fût-il provisoire. Et il est dans notre intérêt de ne pas perdre de temps, car la moissonneuse-batteuse concentrationnaire n’attend pas…

>>> http://www.veoh.com/watch/v199571086tMbhgkd?h1=The+Masque+of+the+Red+Death+%281964%29

____________________

(1)   Source : UNU-WIDER, World Distribution of Household Wealth, 2008, p. 9

(2)   Ibid., pp. 13 – 14

 

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