Antisémie volage

« L’ignorance, c’est la force ». Ce mot célèbre, qui s’inscrit dans un triptyque, est, à vrai dire,  d’inspiration socratique. Imposé comme une vérité par une junte civile à des masses tétanisées dans la vraisemblable allégorie cauchemardesque bien connue, il s’ouvre, en fait et en effet, à une large polysémie, antinomique du codage, qui ne manifeste nullement une injonction mais invite, au contraire, chaque individu à s’écrire sa propre loi, voire à faire de toutes lois abstraction, en ce qu’elle s’étend jusqu’à ce que nous qualifions d’antinomie. En ce sens, il se rapproche dangereusement du koan, d’origine asiatique et insuffisamment importé en nos contrées, marquées du sceau de la rationalité sèche autocentrée, nombriliste mais carrée, qui ne témoigne envers la recherche empirique que d’une considération très mesurée. Le koan est rond, comme le sont les contraires au double ‘y’ qui s’assemblent. Socrate était rond. C’est sa rondeur qui déplaisait à la junte

En vertu de la rationalité qui nous imprègne, nous nous inscrivons dans une histoire qui vénère l’écrit, car celui-ci est perçu comme une source plus sûre. La chaîne fantasmée d’hommes au chapeau melon allongé portée à l’image dans Taxandria, représentation d’espions imaginaires qui accomplissent, dans un Atlantide flottant, l’œuvre dévolue, dans notre réalité concrète mais invisible, aux drones chers à la junte, illustre ceci à merveille…

Taxandria (1994)

Mais on pourrait lui opposer le fait que, nonobstant le degré d’incertitude, de doute donc, qui s’applique à la fiabilité de la transmission orale, les langues dialectales nous sont bien plus précieuses, sur un plan exégétique, que leurs équivalentes codées au forceps, qui ont pris, pour des motifs politiques (dans le cas du français, par exemple), économiques (dans le cas de l’anglais) ou autres, une distance certaine par rapport aux idiomes plus anciens.

Dans cette perspective, sans remonter jusqu’au redressement de la figure de l’hominidé et à l’appropriation par ce dernier des outils qui assureront sa domination ultérieure, écrire que c’est par l’écrit que s’est déployée l’histoire revient à la politiser elle aussi, en lui conférant une direction, pour la faire répondre à des objectifs structurants et unificateurs. S’opposer à cette perspective revient, en revanche, à camper le début de l’histoire il y a environ 200.000 ans, simultanément à l’apparition de l’homo sapiens et du langage articulé, grâce à l’altération de FoxP2.

Est-ce le besoin de nommer les outils qui a propulsé l’apparition antérieure des formes initiales du langage, flamme originelle du savoir ? Celle-ci fut-elle, par miracle providentiel, partout synchrone ? Et qu’est-ce qui conférait à ces combinaisons de sons libres de tout alphabet quelque logique ? L’intuition de certains précurseurs, puis la propagation ? Toujours est-il que ces combinaisons et combinaisons de combinaisons devenues combinaisons à la puissance π ont effectué un voyage dans le temps qui explique que ces mots que nous utilisons ne sont, de même que les alliages, alliances et agencements de ceux-ci, les nôtres qu’en infime partie : si des amis de 200.00 ans se rencontrent, ils auront bien plus de choses à se raconter que nous…

Quelquefois, ce qu’ils se racontent peut nous apparaître profondément contradictoire, antinomique, antisémique, comme s’ils avaient un peu trop bu la veille et peinaient à exprimer une idée cohérente, traduisant peut-être de la sorte, de manière onirique, les contradictions orales multiples des origines. Quelquefois aussi, un mot paraît se dédoubler sémantiquement, comme si c’était là sa posologie suite à une cuite retentissante. Ainsi du mot ’obtus’, qui qualifie l’angle à l’amplitude la plus large, et aussi, paradoxalement, tel une ébauche de koan, la fermeture d’esprit, la radicalité de quelqu’un, d’un groupe, ou de quelque position. Ainsi aussi, par exemple additionnel, de ‘sauvage’, qui caractérise à la fois la liberté de l’insoumis et la violence accaparante du dominateur, du conquérant, mieux exposée sans doute par ‘sauvagerie’.

Les mots, nous tentons de nous les approprier comme des outils, mais, si sans notre présence ils seraient inertes, ils invoquent aussi une pluralité de sens qui échappe souvent à notre entendement. Cette pluralité, appelons-la, en nous écartant du titre, orbisémie. C’est cette orbisémie , pluricircularité sémantique ouverte sur les côtés et aux ramifications multiples, qui explique qu’il nous faille parfois des guides pour comprendre des écrits de plusieurs siècles ou millénaires nos aînés, dont les auteurs inscrits exclusivement dans leur temps ne se doutaient pas qu’ils deviendraient si vite illisibles ou feraient l’objet de palimpsestes figurés. Or, ces guides, s’ils peuvent, de manière fragmentée et parcellaire, donner lieu à de prétentieuses tentatives de calque d’autres mots et d’autres combinaisons sur le papier, en guise de rescousse à l’intelligence contemporaine des premiers, sont avant tout le fruit d’une collégialité orale.

Mais avant qu’une telle oralité ne se fasse entendre, une musique n’y a-t-elle pas sa part ? Quelle y est alors celle de l’intention du locuteur, du sens qu’il s’imagine insuffler dans ses propos ? En quelles proportions son vécu et son expérience ainsi que l’environnement dans lequel il s’exprime conditionnent-ils le sens de ce qu’il cherche à partager ? Ce dernier, volage, faisant dire oui au oui, oui au non, non au oui et non au non, ne révèle-t-il pas aussi un degré d’indépendance par rapport à la réalité tangible ?

Lorsque la pensée, pure mais bâtarde, sera parvenue à intégrer la structure et les logiques que garantit l’écrit, c’est une nouvelle page de l’histoire qui s’écrira : celle de la télépathie puissante et quasi infaillible. Tel sera le nouveau langage ; telle sera l’évolution. Parce qu’apparaîtra alors, comme jadis pour l’oralité, le besoin d’exprimer de nouvelles réalités, de nouveaux ressentis, de nouvelles nuances, par l’entremise de nouveaux outils, de nouveaux modes d’expression. Mais, alors que c’était, hier, la Nature qui a fait correspondre ces nouvelles facultés à ces besoins nouveaux, ce sera sans doute l’homme qui accélérera, demain, la cadence de l’adaptation. Au nom de la sauvegarde de la part d’intentionnalité, qui n’est autre que la manifestation de la volonté singulière, et de la préservation d’un zeste de sensibilité humaine reconnu comme égide contre la sauvagerie, il est donc primordial de ne pas permettre à la moindre junte de s’approprier celle-ci…

Demain la télépathie reconnue !

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