“To be or not to be”… the « greater fool » …

Il est des questions que personne ne se pose : l’oiseau des villes sait-il qu’il existe des forêts ? Que fait la taupe lorsque le sol est gelé ? Ou encore : vous sentez-vous l’âme du meilleur idiot ?…

C’est par cette dernière question, au fond très proche de la prémisse d’une affirmation du peintre Kandinsky selon laquelle « il n’y a parfois à l’extrême pointe du Triangle qu’un homme seul », elle-même très christique, que se concluait la première saison (un peu décevante) de The Newsroom, par laquelle le réalisateur partiellement embedded Aaron Sorkin, sociologue du pouvoir (à l’eau de rose) déjà aux manettes de The West Wing, coup d’œil romancé derrière le voile du pouvoir qui s’exerce à la Maison-Blanche, était revenu, l’an dernier, au devant de la scène.

Ladite question exprimait en fait une conviction déjà véhiculée par le rude et bougon Toby Ziegler, conseiller en communication de son état, à l’occasion d’une anicroche avec l’un de ses ex-subalternes, l’ado attardé mais efficace Josh Lyman, suite au renvoi du premier par le président Martin Sheen en raison de révélations troublantes et pétaradantes qui embarrassaient ce dernier, de leaks cruciaux en somme, dans la seconde série mentionnée, à savoir que qui prétend exercer une haute fonction politique, a fortiori celle de président d’un système présidentiel, doit être intimement convaincu qu’il a en lui les atouts et les capacités qui lui permettront d’être meilleur que tous les autres prétendants, un peu comme le journaliste idéaliste qui s’imagine que lui, contrairement à tous les autres (qui ont peut-être essayé) parviendra à publier le scoop qui mettra en difficulté le ministre qui prend, tous les vendredis soirs, le café avec le boss de l’empire commercial qui exerce sa tutelle sur le groupe de presse auquel il appartient, ou encore la starlette de la Star Ac’ qui va défoncer ses concurrent(e)s parce qu’elle est une winneuse

Il doit, en d’autres termes, être le greater fool, ou meilleur idiot, dans une benoite traduction française, croire (car il ne s’agit pas de ici de penser) qu’il est une espèce de messie, que de lui dépend l’avenir non seulement de l’institution qu’il incarne (ce qui, en soi, constitue une première perversion, car si l’on peut incarner une idée, un principe, et le faire avec brio, classe et hauteur, tout en étant dans le mouvement, incarner un truc immobile revient à se laisser statufier), mais aussi l’ensemble de celles et ceux dont il est supposé relayer la voix, croire que le sacrifice de sa seule personne fera retentir les trompettes annonciatrices de l’avènement des lendemains qui chantent, des glorieux printemps sans fin…

Or, cela, il est de lui requis qu’il l’entreprenne en sachant que «  ceux qui sont les plus proches de lui ne le comprennent pas » (1), ou, plus justement, que leur puérilité, leur aspiration à la mondanité,  leurs préjugés et / ou leur vie de misère avec son lot d’affronts font qu’ils ne cherchent pas à le comprendre, que chacune de ses paroles sera triturée jusqu’à ce qu’elle ait perdu le sens qu’il voulait lui donner, que, par conséquent, des experts ès propagande s’efforceront de lui mettre leurs mots dans la bouche jusqu’à ce que seuls ces mots-là en sortent encore, qu’en fonction de paramètres les plus divers sans rapport aucun avec les sujets traités, ses prises de position seront crues (rarement pensées) et gobées, ou non crues (jamais pensées) et sans davantage d’égards rejetées, qu’il lui sera donc inutile de solliciter un esprit critique du public, en raréfaction constante sinon inexistant, que la nuance lui sera donc interdite, qu’il sera confronté à des groupes de pression de tous ordres dont les intérêts sont divergents du seul fait de la constante financière, que la cime sur laquelle il se sera juché n’est ni le sommet que peut atteindre l’artiste – qui n’a, selon ma conception, de comptes à rendre à personne –  ni celui où se nichent les cours qui l’observeront sans intermittence, lesquelles tendent, en termes de comptes à rendre, à partager en masse le sentiment de l’artiste, que sa conscience, si d’aventure son hubris de greater fool la lui aura préservée, sera appelée à être confrontée aux pires turpitudes, tant à cause de faits inavouables du passé dont il prendra connaissance et sera de facto (dès lors qu’il sera l’institution) le dépositaire malgré lui, que de visées belliqueuses éventuelles manifestées par les cours (les juntes civiles, si vous préférez) mais qu’il devra à chaque instant, en vertu des enjeux, conserver le sang-froid des aseptisés, et que, rampant au-dessous de lui et les uns sur les autres comme des reptiles sans pitié, d’autres greater fools en puissance, dont certains auront peut-être même, par miracle, conservé un semblant d’idéal et / ou laissé germer un brin d’intelligence, n’attendront que sa chute, lorsqu’ils ne la provoqueront pas.

Pour ceux qui ne l’avaient pas retenue, revoici la question de l’article : « être ou ne pas être »… le meilleur idiot !…

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(1) « Ce qui n’est aujourd’hui intelligible que pour la pointe extrême, et n’est pour le reste du Triangle qu’élucubrations incompréhensibles, sera demain, pour la seconde section, le contenu chargé d’émotion et de signification de sa vie spirituelle. Il n’y a parfois à l’extrême pointe du Triangle qu’un homme seul. La joie qu’il ressent de sa vision est égale à son infinie tristesse intérieure. Et ceux qui sont les plus proches de lui ne le comprennent pas. Dans leur désarroi, ils le traitent d’imposteur et de dément. » – Kandinsky, Du Spirituel dans l’Art, et dans la peinture en particulier, Denoël, Paris, 1989, p. 62

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