Monsieur le pape, encore un petit effort…

Mon cher Monsieur le pape,

« La culture du bien-être nous rend insensibles aux cris d’autrui [et] aboutit à une globalisation de l’indifférence », avez-vous affirmé, en début de semaine, lors de votre visite au port de Lampedusa, cité hybride à la croisée des chemins grec, romain, phénicien et arabe, visite par laquelle vous souhaitiez mettre en lumière le sort peu enviable réservé aux réfugiés en Europe, de nos jours, certains d’entre eux s’échouant avec leur embarcation de fortune à quelques centaines de mètres à peine des côtes, sans que personne ne s’imagine venir à leur secours (1).

Je vous l’avais promis (2) : comme il sied pour tout responsable politique, je ne vous jugerais qu’à l’aune de la conformité entre vos paroles, vos actes et vos décisions.

Je ne l’ignore pas : la tâche que vous ont infligée ceux qui étaient vos pairs avant que leur père vous ne deveniez, en vous faisant enfiler cette immaculée chasuble qui ne pardonne aucune tache, est plus qu’ardue, quasi surhumaine : il vous faut restaurer la confiance tout en faisant le grand ménage. Un cardinal mafieux s’est ainsi vu renvoyer à ses chères études, tandis que le management de la banque du Vatican a laissé à ses successeurs, un peu comme chez nous dans le cas de Dexia, le soin de faire oublier les monumentaux dégâts dus aux credit default swaps les plus mystérieux : pain sec et eau en perspective pour votre curie, autant, à n’en pas douter, que pour nos chômeurs et nos travailleurs précaires… Contentons-nous d’espérer que ces quelques boucs émissaires ne serviront pas que de temporaires épouvantails, et que le roulement de têtes n’en est qu’à sa genèse…

Sur votre parcours de pèlerin de la foi retrouvée, que certains qualifieraient plus volontiers de longue marche rédemptrice, dans ce désert peuplé de scorpions où la damnation n’est jamais loin et où les bonnes intentions peuvent s’avérer retorses, vous pouvez compter, il est vrai, sur une allié de taille : l’impressionnante machine de communication qui s’est instantanément mise en branle suite à votre nomination par décret divin liquéfié percolant, par bribes mais orchestralement, des esprits sublimes tout de rouge teintés qui de leur encerclement vous étouffent.

Cette bonhomie, ce caractère débonnaire que vous affichez en toutes circonstances filmées, pour le besoin de la Cause, sans doute vous en défaites-vous de temps en temps dans la discrétion des alcôves : même pour vous, après tout, l’habit de moine ne saurait davantage contenir l’homme que les préconceptions ne sont en mesure de résumer le singe. Je vous imagine tirer parfois avec une extase à peine lisible les oreilles de quelque jeune fripon qui se serait, à votre insu – pensait-il – soulagé dans la coupe de communion, agglomérant substances et fluides non promis au mariage. Et je ne vous en tiens pas rigueur : ces diablotins, si on les laissait faire, Dieu sait de quelle apocalypse ils seraient porteurs demain…

En un mot comme en cent, votre hyper-pontificat semble à présent sur les rails. Et si les trains d’AnsaldoBreda ne sont pas partout réputés pour leur fiabilité, le vôtre, astral, semble bien parti pour déniaiser une Europe qui, une fois encore, tend à s’abandonner à la pente dangereuse du dédain d’autrui et du paganisme pharisien impie du plaisir strictement autolâtre qu’instille la jouissance boueuse de l’avare consommation.

« Care, care, care, care au carré, mes frères, ceux d’ici, de là-bas et de l’entre-deux aussi, car je vous ai compris », tel est le nouvel apostolat que vous affichez face à toutes ces brebis égarées – de Panurge, il faut bien l’écrire – dont vous administrez l’office des âmes. Une petite canonisation par-ci, une autre par-là : deux icônes nouvelles sur l’ancestrale coupole : tout le monde est servi, même la troïka. Avec vous, point d’extrême, point d’Ushuaïa, en somme : dans la vitrine, de la dentelle ; derrière le voile, les grands débats…

Pour autant, vous n’êtes pas sans apprécier la délicatesse de votre position : vous voilà écartelé entre deux horloges asynchrones que vous entendez mettre au diapason. Ce paradoxe est votre mur. L’escalader supposerait transcender cette posture du pas à gauche, du pas à droite, qui visent à faire bonne mesure, car si en chacun le Messie se loge, les privilèges dont il a gratifiés certains l’ont désaxé temporairement…

Or, n’est-ce pas là que le bât blesse, et doublement encore ? Dans l’insistance avec laquelle vous vilipendez le bien-être, la quête du bonheur, qui était pourtant l’horizon doré des réfugiés engloutis et de leurs frères survivants, traités comme des bandits, leur oasis espérée, ainsi que dans votre curieuse circonspection à l’égard du mot ‘partage’ ?

Le bien-être, la menace ? Ou sa crucifixion par le monopole et l’univocité de sa représentation ? A plusieurs formes de bien-être, celle sacralisée par les marchés ne laisse aucune place, et au bien-être de tous s’oppose le bien-mieux-être de quelques-uns. Tel est de la problématique le nœud gordien, que seul pourra dénouer la divine cohésion retrouvée entre la redistribution à large échelle, la fraternelle mutualité, l’individualité des aspirations et l’inspiration spirituelle…

Oserez-vous, Monsieur le pape, à ce titanesque chantier vous atteler ? L’avenir, déjà écrit sans doute en partie, nous le révélera.

D’ici là, au désir et bon vent !…

Yannick Baele

________________

(1) Source : http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/07/08/le-pape-francois-a-lampedusa-par-solidarite-avec-les-migrants_3443857_3224.html

(2) Lire : https://yannickbaele.wordpress.com/2013/03/20/si-la-scientologie-est-une-secte-la-compagnie-de-jesus-est-sa-vicieuse-ainee/

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