Vous avez dit lutte des classes ?…

Nous sommes à la veille de 1789, mais c’est encore l’Ancien Régime, modelé en trois sous-structures à l’appartenance héréditaire, la noblesse, le clergé et le Tiers-Etat. Ce dernier représente plus de neuf dixièmes de la population et se compose à la fois de bourgeois et de roturiers. Les bourgeois savent que seuls, ils ne pourront renverser la monarchie. La famine et l’aggravation générale des conditions d’existence de ceux qui deviendront les sans-culottes leur seront d’un précieux secours pour obtenir leur assistance dans leur entreprise de déstabilisation du pouvoir féodal : le bas et le milieu s’allieront objectivement pour renverser le sommet de la pyramide sociale.

Bien sûr, le vent de liberté qu’ils feront souffler conjointement sur la France, dont la déclaration des droits de l’homme sera le plus brillant manifeste, aura également son revers : l’appropriation, en son nom, de la propriété, jusqu’alors monopole des aristocrates et des hommes de robe, de sorte que l’égalité, fièrement proclamée sur les frontispices des bâtiments publics, ne sera que de façade : si l’inégalité de biens est telle, en effet, qu’elle affecte directement la structure sociale (notamment l’éducation), comment pourrait-il y avoir égalité effective de droits ? Et c’est ainsi qu’en majeure partie et malgré une amélioration des conditions de vie générales, les fils et petit-fils des Misérables d’hier partageront le lot de leurs valeureux ancêtres, utilisés comme chair à canon et instrumentalisés de la plus bourge façon.

Grosso modo, cette situation perdurera durant tout le XIXe siècle, qui consacrera, de soubresauts en soubresauts communards et à travers les nostalgies restauratrices, l’émergence progressive d’un mouvement véritablement égalitaire qui, à mesure que s’approchera le XXe siècle, réclamera pour chaque homme, quelle que soit sa position sociale, les droits sociaux et politiques qui lui reviennent, bientôt secondé par des pans entiers de l’élite bourgeoise, motivés par le caractère juste de ce combat, qui se scinderont de l’axe libéral (dont les avocats avaient très largement infesté la représentation populaire censitaire) pour porter sur les fonts baptismaux le courant socialiste.

Puis viendra, comme par magie, la première guerre, précédée, il est vrai, de l’affrontement franco-prussien de 1870 (une diversion unificatrice ?). Elle n’empêchera pas la progression des droits sociaux, que du contraire, et même la boucherie suivante n’en aura pas raison : ce sera exactement l’inverse. Car après avoir vécu ce genre d’horreur, l’on tend à manifester vis-à-vis de son prochain une compassion plus grande, qui se traduira en l’occurrence par l’application progressive de l’agenda du Conseil national de la Résistance, dont Monsieur Stéphane Hessel était l’un des derniers témoins.

Les années 1980 signeront, au niveau mondial, le début de la décrue démocratique revendiquée dont l’architecture naissante du nouvel ordre mondial né des ruines du mur de Berlin, dont nous subissons aujourd’hui jour après jour les effets, sera l’abominable consécration. ’68 avait ouvert le bal : il fallait à tout prix se débarrasser d’un modèle politique dépassé, dépeint un peu trop facilement comme un nouvel Ancien régime. Celui-ci n’avait-il pas, après tout, commis ou soutenu les pires exactions coloniales et ne reposait-il pas sur un paternalisme révolu et ringard ? Sans doute, mais la bêtise goguenarde et les pulsions instinctives qui avaient actionné l’ire de la jeunesse bourgeoise contre la génération bourgeoise qui la précédait s’accompagnait aussi, sans le savoir peut-être, d’une remise en cause des acquis sociaux forgés par cette dernière. Est-ce un hasard si quasiment tous les anciens soixante-huitards recyclés dans le pouvoir (médiatique, politique, etc.) vireront casaque libérale ?

C’est l’épisode socialiste qu’il s’agit à tout prix d’effacer, et il va de soi que ce mot ne désigne pas les usurpateurs politiques qui portent ce sigle de nos jours. Il s’agit de faire comme si il n’y avait d’autre affrontement qu’entre libéraux (dits progressistes, dans ce schéma, et auxquels s’est ralliée la social-démocratie) et chrétiens (conservateurs), bref de dupliquer le rapport de forces états-unien, ni plus ni moins.

Ce faisant réapparaît une situation digne d’antan, en plus hybride : d’un côté, il y a le clergé, ses séides, la grande bourgeoisie et la noblesse catholiques, et d’autre part la grande bourgeoisie libérale (devenue noblesse de fait, concrétisant de la sorte son rêve multiséculaire), sa sœur moyenne, sans laquelle elle n’est rien, et, après OPA réussie, les restes du socialisme délavé. En-dessous, un nouveau Tiers-Etat, moins imposant en nombre que jadis mais tout aussi marginalisé. Dans les faits, celui-ci se compose tant de la petite bourgeoisie que des travailleurs précaires (ces deux statuts étant susceptibles de s’enchevêtrer) et des non-travailleurs, qui partagent, à peu de choses près, le même type d’existence.

Etant donné que le nouveau clergé, tout aussi hypocrite que l’ancien, et la nouvelle noblesse libérale, tout aussi acharnée à conquérir le podium pour elle seule, connaissent leur histoire – ces gens-là, ma p’tite dame, passent des décennies à ne rien foutre et il leur est donc loisible de faire exactement ce qu’ils veulent, s’instruire, par exemple, financer des guerres aussi – ils savent que de la division du nouveau Tiers-Etat dépend leur maintien et ne redoutent qu’une chose, car elle signifierait leur perte : une nouvelle coalition d’intérêts entre la petite bourgeoisie, les non-travailleurs et une partie de l’élite intellectuelle de la bourgeoisie moyenne, bref un socialisme régénéré.

Ce nouveau clergé et cette nouvelle noblesse libérale, dont les intérêts se confondent, disposaient jusqu’à présent de deux outils majeurs afin de concrétiser cette division : le média télé et la concurrence. Or, si la crise bancaire a démontré une chose, c’est l’extrême imbrication des structures du sommet : touchez une carte, et le reste du château s’effondre. En réalité, la concurrence n’est rien d’autre qu’un outil d’asservissement mental pour la petite et la moyenne bourgeoisie, car qui passe son temps à vouloir être meilleur que son adversaire désigné ne le passe pas à prendre conscience de sa réelle similitude à celui-ci, qui n’a de cesse de vouloir soumettre – voire détruire – son alter ego social fait le jeu des maîtres, et qui méprise le chômeur ou le SDF ne perçoit pas que l’amélioration de leurs conditions de vie est la solution qui ôtera à jamais au cadre moyen sa peur partiellement inconsciente des conséquences de se trouver un jour sans le sou.

Le média télé, associé à l’industrie du divertissement hollywoodienne et MTVesque, sert, quant à lui, les maîtres auto-investis de deux façons au moins : d’une part, il maintient à l’égard de la petite bourgeoisie l’illusion soporifique et idolâtre d’ascension sociale en propulsant régulièrement sur l’estrade, par le biais d’une très subtile machinerie invisible à l’œil nu, certains de ses membres, qui, pour la plupart, se contentent de se sucrer considérablement au passage en oubliant leurs roots :

          « Wesh, z’y va, trop ouf, le Ramzy… »

          « Look, man, it’s Jay Z… »

« Jay-Z Says He Didn’t Understand Occupy, But That Didn’t Stop Him from Profiting Off It with T-Shirts »

http://gawker.com/5941933/jay+z-says-he-didnt-understand-occupy-but-that-didnt-stop-him-from-profiting-off-it-with-t+shirts

           « Gaston, viens, Les Z’amours va commencer… »

D’autre part, il cherche, par l’entremise du même processus de subjugation mentale (1), à corrompre, à récupérer, et, à défaut, à écarter – dans tous les cas, à casser la personnalité de – quiconque appartient à la bourgeoisie moyenne et s’avère un peu trop remuant ou manifeste des idées un peu trop périlleuses. Un nouvel Hugo ? Un nouveau Zola ? Plus jamais ça ! Même s’il se compose presqu’exclusivement de personnages recrutés de la sorte, le média télé est ainsi l’allié objectif de la stratégie des maîtres. Que des intellectuels de salon à la Finkielkraut réfutent cette évidence et rejettent la responsabilité de l’abrutissement généralisé sur les aliénés plutôt que sur le système d’aliénation les rend détestables.

Outre la fin de la prescription massive d’antidépresseurs, deux événements, étalés dans le temps, peuvent contribuer à faire vaciller lesdits maîtres de leur piédestal : un réveil démocratique des médias – c’est ce sur quoi misent notamment Amy Goodman de DemocracyNow!, Edwy Plenel et Julian Assange – ainsi que l’augmentation numérique continue, au point de devenir incontrôlable, des travailleurs précaires, des chômeurs et des SDF (qui sont, depuis 2008, au nombre de 25.000 en Grèce uniquement), lesquels finiront bien alors par s’allier et se répandre comme la chienlit.

Si ceux-ci parviennent à s’affranchir de syndicats fossilisés qui ne défendent pas leurs intérêts et à créer dans la foulée de nouvelles plates-formes de revendications, et s’ils obtiennent une antenne médiatique pour faire valoir leurs points de vue, ils seront à la base d’un renouveau de la gauche. Si la dernière condition n’est pas réunie, la violence sociale se décuplera, étant donné qu’il ne faudra plus, dans les conditions qui s’annoncent, miser sur la désobéissance civique passive (un refus massif de payer ses impôts, par exemple) comme facteur de soulèvement populaire.

Sur l’aire de jeu dite occidentale, cette gauche n’émergera pas aux Etats-Unis – où les jeux sont faits – mais en Europe, où, même s’il est tard, il est encore temps. C’est pour cette raison et pour empêcher la réussite d’une telle conjonction, qui renverrait des années en arrière leur projet de domination mondialisé, que les maîtres s’affairent à lier, au rythme militaire, les deux rives septentrionales de l’Atlantique sur les plans commercial, monétaire et supra-juridique. C’est pour cette raison qu’il est primordial de les faire échouer.

C’est de cette manière, et de cette manière seulement, que renaîtront le progressisme et la démocratie !

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(1) La formule, qui ne recouvre peut-être pas ici la même réalité, est du philosophe Bernard Stiegler.

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