L’artiste, un fumiste ?

« L’art de l’imitation est bien éloigné du vrai, et c’est apparemment pour cette raison qu’il peut façonner toutes choses : pour chacune, en effet, il n’atteint qu’une petite partie, et cette partie n’est elle-même qu’un simulacre. » (1)

Comment ce propos de Platon peut-il se décliner à l’heure des médias de masse et de la technique envahissante qui veut que, lorsque vous sortez de la caverne aux images, vous y êtes encore ? Demeure-t-il pertinent dès lors que, par le biais de ces médias, c’est la Cité tout entière, dont il postulait que devrait être exclu l’artiste, à ses yeux pervertisseur de l’essence, donc du vrai, est elle-même devenue une gigantesque illusion ? L’art est-il uniforme ? Continue-t-il de ne servir à rien ? Et l’artiste a-t-il un rôle à jouer; peut-il jouer un rôle, dans ce contexte ?

Avant tout, peut-on sans anachronisme considérer cette affirmation comme intemporelle, alors que toute la peinture contemporaine, en se libérant du figuratif, a perdu toute prétention à imiter le vrai ? Dans la perspective de l’auteur, elle demeure certes le reflet du reflet du monde des Idées que serait le monde habitable, mais en quoi ce reflet est-il moins pertinent que le reflet de ce reflet que propose aujourd’hui la politique à spectacle, qui a fait fuir les idées pour les remplacer par le pseudo-réalisme de la gouvernance gestionnaire ?

Peut-être faut-il considérer que la Cité véritable est ailleurs que dans la politique publique, enfouie, secrète, hermétique, que cette Cité-là cherche à se rapprocher au plus près des Idées, mais cela impliquerait alors pour le commun des mortels une triple mise en abîme, qui, si elle ne la justifie pas, conférerait au moins un sens à cette sempiternelle caverne :

IDEES (vrai supposé) > CITE (reflet des Idées) > POUVOIR POLITIQUE APPARENT (subcité, reflet du reflet) > CONSOMMATEURS (reflets du reflet du reflet) ?

Dans ce schéma, l’art peut relever à la fois de la Cité et de la subcité, et l’artiste être plus proche du vrai que le politicien. Si l’art est subversif, il ne fera certes pas voir, mais il fera entr’apercevoir le vrai. Si l’abstraction s’associe à l’absence de toute injonction – a fortiori politique – ce sera l’addition des regards portés sur lui qui démultipliera la pièce du puzzle (ou « petite partie ») et atténuera d’autant le simulacre, si tant est que le public soit instruit et critique.

Certes, l’art n’a plus pour vocation universelle de tendre vers le vrai, et c’est tant mieux, car cet imprimatur fut à la base de tous les réalismes imposés, de toutes les figures obligées, de toutes les redondances et de toutes les platitudes. Mais se limiter à l’art pour l’art me semble relever du narcissisme qui a mené à toutes ces aberrations exposées de nos jours dans les foires d’art contemporain, qui sont parvenues ironiquement à créer une école négative, une nouvelle catégorie, alors que leurs auteurs prétendent échapper à toutes. L’art pour l’art est devenu une redondance en soi, qui ne cesse d’alimenter le marché en générations de produits difformes et surfaits.

S’il pouvait se concevoir rebelle durant les sixties, s’il pouvait être interprété comme un coup de poing à la gueule de la convention et de l’utilitarisme tels qu’ils se définissaient alors, il s’est lui-même mué depuis en norme aseptisée et en plate convention, favorisant, au gré de l’émergence de la psychanalyse de masse, les pires épanchements œdipiens et les plus redoutables débordements nihilistes. A force de vouloir – à dose semi-inconsciente sans doute – faire leurs les propos de Platon en arborant fièrement leur bras d’honneur face à la Cité, les anartistes d’hier ont enfanté des générations de je-m’en-foutistes repliés sur la position fœtale. En porte-à-faux par rapport à une décadence, ils en ont généré une autre, dès lors que leur projet social négatif, déconstructeur, n’était complété par aucune ambition sociale nouvelle.

Ils ont accouché de l’ère de l’art insignifiant, celle du divertissement artistique anémié, bien sûr récupéré par l’industrie afin de répondre aux canons de la rentabilité : complétant leur logique, qui est celle de Platon, ils ont, comme jamais auparavant, asservi l’art, supposé ne servir à rien, au marché, à ce qui sert à rapporter, brûlant au passage toutes les formes de subversion qu’ils ont utilisées, rendues inopérantes.

Face à cela, certains seraient tentés par un retour au classicisme. C’est leur droit. D’autres demeureront dans la régression, les plus malins par ironie, dans l’espoir de faire percevoir sa négativité, tout en encaissant les devises. C’est leur droit aussi, puisqu’il n’y aucune raison à ce que davantage d’impératifs s’imposent à eux. Chaque artiste devrait être libre de faire ce qu’il veut, sans la moindre interférence de la part de la subcité, puisque c’est ainsi que les plus conscients rejoindront la Cité, qu’ils contribueront à éclairer de faisceaux nouveaux.

C’est de nouvelles formes et de nouveaux outils de subversion que ces derniers devront se munir pour s’opposer à l’illusion façonnée par la subcité et finalement la faire voler en éclats. Le risque dans l’art, c’est eux et eux seuls qui désormais l’assumeront, laissant aux autres le « bazar » (c’est-à-dire l’incohérence inutile). Et alors que le divertissement s’approche de très loin, contourne, divague, il leur faudra, porteur de l’énorme bagage des précurseurs d’avant et n’en reniant aucun aspect, aucune « partie », aller droit au but, viser dans le mille, tout en veillant à ne pas se laisser récupérer eux aussi, à continuer d’inspirer sans se laisser dépérir, vaste programme qui sonnera, en cette civilisation cruellement duale, le début de la fin pour le divertissement en ouvrant grand la porte à toutes les interrogations souhaitées, et peut-être même, pour certains, au vrai…

ersatzkommando

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(1) Platon, La République, Livre X, 598b – 598c, traduction de G. Leroux, Garnier-Flammarion, Paris, 2002

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