Il était… une fois !

Tout le monde a été pris de cours. Tout s’est passé en quelques fractions de seconde. Je me souviens encore des larmes de la Reine-Mère, sur le balcon de l’hôtel de ville, une semaine après les faits, devant des hordes d’égarés hagards, tandis que la principauté se vidait de ses habitants au pas de charge. Depuis, de jour comme de nuit, les autoroutes sont surencombrées, les aéroports aussi. Certains ont rejoint la France, le plus près possible du Midi : quelle ironie ! D’autres, au double sens du terme les plus fortunés, avaient compris que la situation imposait d’aller bien plus loin.

Elle a beau n’avoir, en principe, plus grand-chose à perdre, elle a fait preuve d’un courage qui trouve rarement à s’illustrer auprès de la jet set, la Reine-Mère. Et du courage, il en fallait : les premières nouvelles étaient tout sauf encourageantes. Outre Pierre Klaes, de la TRIBe (Table-Ronde des Industriels de Belgique) et quelques autres, qui avaient péri presque sur le coup, les autorités s’apprêtaient à dénombrer les victimes, directes et indirectes, par milliers. Je me souviens encore du vieux Klaes, quatre-vingt piges mais toutes ses dents, qui déclarait à qui mieux mieux que la peur, dans ce domaine comme dans d’autres, n’est jamais rationnelle conseillère (1).

Le voilà emporté par sa crédulité religieuse, la semaine même où il s’apprêtait, les lobbyistes habituels à ses côtés, à souffler les quarante-cinq bougies de la construction du premier réacteur belge. Il est de ces coïncidences qui n’en sont peut-être pas vraiment : en prélude à ces festivités et après une courte visite de courtoisie à l’Anversois, envers lequel il parvenait difficilement, ces derniers temps, à cacher son mépris, il était, au moment même où les supports de rétention de Tihange 2 ont cédé, en train d’effectuer le tour du propriétaire de la centrale. Une bonne trentaine de chefs d’entreprises du Top 100, ainsi que près de la moitié des membres de la Chambre des Représentants, ont été exposés à une irradiation cent fois supérieure à la dose assimilable en une vie. Tous ont été mis en quarantaine pour une durée indéfinie. Quant au parrain lui-même, il a été emmené d’urgence au Sart-Tilman, mais rien n’y a fait : sa forte consommation de havanes s’additionnant à l’uranium encaissé, c’est dans un cénacle plus céleste encore qu’il pourra goûter désormais au plaisir des premiers…

Tandis que les isotopes s’échappaient gaiement de la cuve et que le réacteur, exposé et en passe de se délivrer de son enceinte, menaçait de faire exploser une tour dont le béton était déjà fragilisé par des effritements de plus de trente centimètres d’épaisseur (2), et alors que déjà, bravant les annonces lénifiantes des médias traditionnels, le député Lewis était parvenu à semer la panique au sein de la population en annonçant la tragédie sur son site internet, que le ministre de la Défense Dujus cherchait en vain, via des contacts avec son homologue américain, injoignable car pas encore remis de la cuite de la veille, à faire censurer, de premiers rejets d’eau fortement nucléarisée dans la Meuse furent constatés (3).

A qui la faute ? se demandèrent, toujours promptes à désigner le valet noir, les mauvaises langues. Certainement pas à l’ancien premier ministre Plastico Naoto, lui aussi décédé entre-temps, du fait d’un âge avancé : comme le rapportait, peu après le redémarrage de Doel 3 et Tihange 2, un journal online spécialisé dans les questions énergétiques, le bougre et ses comparses, jamais assez couards, avaient pris soin, en effet, de déployer grand le parapluie pour se protéger d’éventuelles retombées nucléaires : « alors qu’auparavant, il avait toujours été annoncé que l’Agence fédérale de Contrôle nucléaire (AFCN) émettrait un avis qu’il appartiendrait ensuite au gouvernement de valider, le cas échéant, il appert à présent que l’AFCN est pleinement compétente. Le gouvernement se contente de « prendre acte » de la décision de l’AFCN, ce qui s’apparente au mutisme. Ainsi, il échappe à l’écueil d’avoir à prendre une décision sensible et d’être tenu d’en rendre compte ultérieurement. » (4)

Il n’empêche : alors que le verdict d’INES (5) atermoyait entre le 6 et le 7, il ne se pouvait concevoir qu’un tel drame fût le fruit unique du hasard. Geit Keyaert, la porte-parole d’Electraco, se chargea bien sûr de dédouaner illico l’exploitant de toute responsabilité dans l’imbroglio, mais la charge était tellement lourde qu’elle démissionna de ses fonctions. Quant à TRIBe-Chochotte, le conglomérat industriel en charge de la supervision de l’inspection des centrales nucléaires, qui avait donné son feu vert au redémarrage de Doel 3 et Tihange 2, il publia le communiqué suivant : « l’heure n’est pas au règlement de comptes. TRIBe-Chochotte continue, comme hier, de penser que, considérant le fait que, pour des raisons budgétaires, de nouveaux investissements à Tihange 2 n’étaient pas une option (6), le redémarrage du réacteur était la seule solution envisageable si l’on souhaitait éviter une dépression économique due à une pénurie d’énergie. Par ailleurs, TRIBe-Chochotte invite à honorer la mémoire de son président, Pierre Klaes, décédé en héros au nom d’une croyance jamais démentie. »

« Circulez, il n’y a rien à voir » pourrait donc être le résumé du parcours de la très chaude patate nommée réacteur. Pourtant, même un rapide coup d’œil transversal aux constatations et recommandations du Panel d’experts internationaux (7) appelé par l’AFCN au chevet de Tihange et de Doel permettait de constater qu’en dépit du fait que l’AFCN s’en réclamait dans ses documents de propagande (8) pour ajouter au sérieux supposé de ses conclusions, elle ne les y a pas moins atomisées, préférant se ranger du côté de la désinvolture d’Electraco et de la roublardise intéressée de TRIBe-Chochotte. Ainsi, l’on pouvait noter, entre autres négligences, les suivantes, qui résonnent à présent comme autant de sirènes d’alarme…

DANS SES CONSTATATIONS ET RECOMMANDATIONS (7), LE PANEL INTERNATIONAL ETABLIT QUE…

DANS LES CONCLUSIONS FINALES DE L’AFCN (6), L’ON PEUT LIRE POURTANT…

« la surface sous les supports de rétention n’a pas été inspectée. Ceux-ci sont soudés à l’aide d’un alliage de nickel, de chrome et d’acier dont la friabilité est avérée. C’est pourquoi il pourrait requérir une attention supplémentaire. » (page 15)

« L’exploitant considère que ces défauts ne sont pas de nature critique étant donné que les supports protégeraient de potentiels défauts cachés en termes de résistance et de robustesse. » (page 8, point 2.2.4)

« Les inspections n’ont pu être menées sur du matériel dont il peut être démontré qu’il est entièrement représentatif des matériaux présents dans les régions [de la cuve] où les défauts ont été constatés […] » (page 16)

« […] Il est possible que le nombre de défauts et leur importance en termes de sécurité aient été sous-estimés. […] En outre, […] un seul composant contenant des écailles d’hydrogène (propriété d’Areva) est disponible [à des fins expérimentales] et ce composant n’est pas tout à fait représentatif […].» (page 6, point 2.1.)

 

L’AFCN ajoute : « Les résultats de la caractérisation additionnelle de la virole VB-395 d’Areva ont révélé que les défauts dus à l’hydrogène affectent les propriétés mécaniques (résistance à la traction et ténacité) des matériaux en réduisant leur ductilité et en augmentant leur fragilité. […] » (page 29)

« […] avant redémarrage, [il est recommandé qu’] une étude de sensibilité soit réalisée sur base d’une marge RTNDT de 100°C (au lieu des 50°C retenus dans les différents calculs) afin de prendre en compte l’effet incertain de la ségrégation d’impuretés chimiques ainsi que d’autres effets incertains. Le Panel est d’avis que la réussite d’une telle analyse de sensibilité fournit l’assurance de la sécurité opérationnelle prolongée de ces réacteurs […]. » (page 17)

« […] La marge de 50°C par rapport à la RTNDT prise en compte dans le dossier de sûreté est adéquate. » (page 29)

« Deux aspects permettent éventuellement de déterminer la durée de vie des centrales. La fragilisation de la cuve du réacteur constitue le problème le plus délicat, mais pas nécessairement insurmontable. Si la fragilisation est trop avancée, on peut réaliser un « recuit » de la cuve. Le remplacement de la cuve n’est pas davantage exclu. Dans un tel cas, il est cependant possible que, pour des raisons économiques, cela ne soit plus une option réaliste. […] » (9). Sans le savoir et bien avant l’heure fatidique avec les conséquences desquelles une principauté, un pays, des régions frontalières entières se débattent à présent, la commission Ampère avait dressé les contours du problème, avant tout économiques et politiques.

Or, considérant le fait que Tihange 2 a été mis en service en 1983, un an après Doel 3, et que ces deux réacteurs n’étaient supposés fonctionner que trente ans, le Panel international avait demandé aussi que « les effets du vieillissement soient pris en compte dans l’analyse structurelle [de la cuve] » (7 / page 17). Ici non plus, il n’y avait rien à craindre, pourtant, selon le magma d’autorités techniques nationales dites compétentes : « […] l’expansion des fissures dues au vieillissement sous la charge de service ne peut pas être qualifiée de significative. » (6 / page 25, point 5.2.6).

Tout allait bien donc, et il ne fallait pas compter, à de trop rares exceptions près, sur un Parlement anesthésié pour exiger un débat public sur la question, quand il était encore temps. Il suffisait de croiser l’index et le majeur droits pour que, dix ans durant, davantage peut-être, la fatalité aille voir ailleurs. Klaes, Naoto, Keyaert, Electraco et tous les autres, soyez maudits pour l’éternité !!!

______________

(1) Lire (FR) : http://www.rtbf.be/info/societe/detail_nucleaire-chez-nous-c-est-different-bien-sur-que-ca-peut-arriver?id=5774203

(2) Lire (NL) : http://www.deredactie.be/cm/vrtnieuws/binnenland/1.1417917

(3) Lire (FR) : http://www.rtbf.be/info/regions/detail_de-l-eau-s-echappe-de-la-piscine-de-desactivation-de-tihange-1?id=7803650

(4) Source (NL) : http://www.energeia.nl/preview/1883-Electrabel-mag-scheurtjes-reactoren-weer-starten-geen-scheurtjes-Borssele.html

(5) Lire (FR) : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89chelle_internationale_des_%C3%A9v%C3%A9nements_nucl%C3%A9aires

(6) Source (EN / page 11, point 3.1) : http://www.fanc.fgov.be/GED/00000000/3400/3429.pdf

De ce rapport final de l’AFCN qui a motivé le redémarrage de Doel 3 et Tihange 2, seules l’introduction et la conclusion générale sont disponibles en français : http://fanc.fgov.be/GED/00000000/3400/3431.pdf

(7) SOURCE (EN/ pages 15 > 18) : http://www.fanc.fgov.be/GED/00000000/3300/3393.pdf

(8) Lire (FR) : http://www.fanc.fgov.be/fr/page/rapport-d-evaluation-final-faq/1507.aspx#P_7263

(9) Source : http://www.ulb.ac.be/sciences/intra/inforsc_archives/nrj/ampere/ampere5.html

Les deux grosses questions

***

Lire, par ailleurs, les articles antérieurs suivants :

concernant notamment le très instable combustible MOX utilisé à Tihange 2 et Doel 3 : https://yannickbaele.wordpress.com/2012/08/17/nukieleaks-le-grand-bordel/

concernant Fukushima (contient le détail scientifique de l’ensemble des incidents nucléaires relevés de par le monde) : https://yannickbaele.wordpress.com/2012/07/05/le-japon-nouveau-leader-des-energies-alternatives/

concernant, notamment, la faute politique caractérisée par l’impréparation totale des services de secours en cas d’incident nucléaire (articles empruntés) : http://intrgalaktiklyon.wordpress.com/tag/fukushima/

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