Anges déchus et anges rappelés…

Ca a commencé par un jeu. J’avais tout vu, tout fait. Been there, done that. Il fallait du neuf. Il faut toujours du neuf. Et lorsque le neuf ne satisfait plus dans la quantité, c’est le type de pratiques qui prend le dessus.

Je le confie ici parce qu’en toute objectivité, je ne pourrais en parler à personne. Les sujets de fond, l’intimité profonde, on ne trouve jamais qui que ce soit pour en parler. La société moderne est ainsi faite. Je vis avec une femme depuis près de trente ans, et chaque matin, au réveil, je me demande ce que fait là, dans mon lit, cette créature  vis-à-vis de laquelle j’alterne entre indifférence, mépris et dégoût. Je les lui ai faits, ses gosses. J’ai accompli mon devoir. La paix maintenant !

En fait, je ne sais plus qui je suis. Il fut un temps où je le savais, puis tout a été bouleversé, comme ça, d’un coup. Alors, je me suis plongé dans le travail, à corps perdu. J’ai focalisé toute mon ambition sur ma carrière : il ne restait plus rien d’autre. Et j’ai réussi. Je suis au sommet à présent. Plus rien ne peut m’atteindre.

Durant toutes ces années, j’ai enchaîné les nuits sans suite avec presque toutes les conquêtes d’un soir qu’on me présentait, et celles que j’étais allé chasser moi-même aussi. Ca me rappelait les soirées de complaisance organisées pour moi et d’autres membres de mon milieu, lorsque j’étais à la fac. J’ai collectionné les putes de luxe, je me suis vidé les couilles sur des minettes à peine pubères. Sur des minets, jamais. Je hais les minets. Ils me rappellent trop qui j’étais, et cette page-là est tournée à jamais. Tout ce qu’il fallait faire pour distraire mon attention de cette farce qu’était devenue ma vie privée, je l’ai fait. Mais tout ça ne parvenait jamais que très temporairement à rassasier mon appétit. J’étais mort à l’intérieur, je le sentais bien. Je n’existais plus que par la façade, une façade rabougrie, et par cette étrange énergie qui la faisait se mouvoir.

C’est elle qui en imposait à mon personnel, à mes compétiteurs, aux médias et aux autres. A partir d’un certain âge et à force de compromissions, tout s’est mis à tomber du ciel. Je n’avais plus qu’à assumer le rôle qui était attendu de moi, sans fougue, sans précipitation, comme si je me laissais entraîner par les eaux calmes d’un fleuve qui me voulait du bien, comme si je gravitais inlassablement selon une orbite prédéfinie à laquelle je n’avais plus qu’à m’ajuster.

Mon premier financement, puis l’incommensurable héritage de papa, les rachats d’entreprise, la reconnaissance sociale, y compris de la part du bas peuple, qui me dégoûtait, les distinctions honorifiques, les affiliations aux clubs privés les plus sélectifs, les caucus discrets avec mes semblables : j’étais devenu un pilier du microcosme, une espèce d’homme d’Etat.

C’est statique, un pilier. Un homme d’Etat, ça ne bouge pas. Ca ne ressent rien. Ca  n’a que des objectifs et des moyens de les atteindre. Et plus le temps va, plus tous les moyens deviennent bons. De toute façon, que ferait la société sans des gens comme moi ?

Le hic, c’est que je voulais me sentir vivre de nouveau, délester le costard l’ombre d’un instant, couper cette cravate qui m’étrangle, sentir mon cœur battre la chamade comme avant, braver les interdits, niquer la plèbe, la famille, le conformisme puritain, qui me transformaient en statue. C’était le seul moyen pour moi de savoir que j’étais encore vivant, que je n’étais pas qu’un hologramme évoluant au milieu d’une gigantesque illusion. Et cette éruption d’émotions incontrôlables s’est traduite plus d’une fois en colères incohérentes qui ont laissé plusieurs de mes collaborateurs bouche bée.

Alors, j’ai pris quelques contacts. On m’a présenté une série de gens, des gens peu fréquentables, de sales types. L’un d’eux m’a invité à une soirée un peu différente des autres, dans un manoir de campagne cossu planté au milieu d’une propriété verdoyante, à l’abri des regards bien entendu. Disposés en divers endroits d’une pièce souterraine éclairée uniquement de torches à la flamme vive, où flottaient de larges et épaisses étoffes de velours noir qui ne laissaient entrapercevoir que périodiquement des pans de murs en béton nu de couleur pourpre auxquels étaient accrochés une douzaine de masques africains des plus lugubres, un plan d’écartèlement, un pendule, une cage, une roue, et tous les ustensiles habituels pour le genre de cérémonie qui s’y préparait (marteaux et pinces de divers calibres, scalpels, mais aussi chalumeau, lance-flammes et, dans un autre registre encore, électrodes) : à mon corps défendant, j’avais fait mon entrée dans le cabinet des horreurs. Ca m’a fait rire, au début…

Le maître des lieux m’invita à prendre place sur un imposant siège en bois de chêne d’un brun profond, noirci même, en certains endroits, dont l’extrémité supérieure se caractérisait par deux remarquables saillies divergentes qui tendaient vers le plafond, et qui se situait au fond de la pièce, sur une estrade pyramidale composée de trois marches. Le show allait commencer. On fit entrer un garçon et une fille d’une douzaine d’années – le premier fut placé dans la cage, la seconde liée par les pieds et les poings à la roue – et tournez manège ! On les soumit à toutes sortes de tortures, toutes simulées, scénarisées et grotesquement psychologiques. Et, même si ce spectacle ne correspondait en rien à ce à quoi je m’attendais, encore moins à ce que j’étais venu chercher, je restai sur ma faim lorsque je pris congé de mon hôte.

Les scènes auxquelles j’avais assisté continuèrent, malgré leur caractère virtuel, de marquer mon esprit pendant plusieurs semaines, jusqu’à ce que mon subconscient ne les refoule. Divers aléas avaient ralenti la productivité de l’entreprise ces derniers mois, et mon métier d’industriel reprit aisément le dessus. Puis, un jour, je reçus dans ma boîte à courriels personnelle, dont seuls quelques initiés connaissent l’adresse, un message étrange émanant d’un destinateur qui portait le pseudonyme ‘Eternalwheel’. Après avoir scanné la chose et m’être assuré qu’il ne s’agissait pas d’un spam, je l’ouvris.

Il n’y avait aucun texte, mais le courriel contenait deux fichiers annexés. Le premier représentait un masque africain à l’allure de djinn et aux cornes protubérantes qui arborait un large sourire que je devinais sardonique. Et l’autre… J’étais cloué à mon siège. Il s’agissait de la photo du buste d’une fillette de six ans environ étendu, apathique, sur ce qui ressemblait à un plan d’écartèlement qui ne m’était pas inconnu. Sa poitrine avait de toute évidence été lacérée puis recousue selon une géométrie précise, et ce supplice, en toute probabilité l’avait-elle vécu en direct car sur son visage blême et décomposé se lisait encore un mélange d’intense douleur et d’incompréhension. Ses frêles lèvres étaient légèrement ouvertes, comme si s’était échappé in extremis de la carcasse le souffle de vie désabusé convoité par le bourreau. Dans le coin inférieur droit de la photo, ce mot : « more », assorti d’un point d’interrogation.

Toute la journée, je fus assailli d’images indélébiles, de flashs terrifiants. Les pires atrocités défilèrent dans mon esprit, dans la confusion la plus totale : la petite fille vietnamienne nue courant, désespérée, pour échapper au napalm et à l’agent orange déversés depuis les airs par des militaires déglingués aux ordres de grands-prêtres de guerre endurcis et déshumanisés, les instruments de torture que j’avais vus quelques semaines auparavant, et même une explosion nucléaire…

Une indescriptible angoisse prit ses quartiers en moi : à qui pouvais-je confier ce que je venais de voir sans me mettre moi-même en danger ? Comment pouvais-je savoir ce qui se passait les autres jours de l’année dans le cabinet aux horreurs dont j’avais été le témoin d’un soir ? Etais-je supposé faire part à la police de ce qui s’apparentait à un meurtre ? Si je ne le faisais pas, m’en rendrais-je complice ? Puis une touche de raison chassa les obscurs nuages : il fallait que je contacte mon avocat. Pas celui de l’entreprise, non : trop dangereux ! Il fallait que je contacte mon ami de trente ans et que je lui déballe tout. Il est tenu pas le secret absolu ; il était mon seul recours.

Nous nous sommes donné rendez-vous le soir même à L’Ecailler des Marolles, un petit restaurant étoilé qui ne paye pas de mine où nous avons tous deux nos tables réservées. Je lui parlai de la soirée, de la photo, mais dans mon empressement j’omis sans doute quelques détails, le masque africain notamment. Il m’indiqua qu’en tout état de cause, il fallait que j’évite de perdre mon sang-froid et que je n’ébruite pas l’affaire. Il demanderait, sous le boisseau, l’opinion de quelques-unes de ses connaissances et me conseillerait ensuite quant à l’attitude à adopter. J’étais apaisé. Le maître d’hôtel vint nous demander si nous étions partants pour un digestif. « Un gin », s’exclama mon ami, avant de rectifier, en riant grassement : « non, faites-en plutôt un whisky »…

Je rentrai chez moi. Le sexe était devenu la cadette de mes préoccupations. J’essayais d’être aussi distant et détaché que d’habitude, mais ma femme et ma fille ont dû sentir que quelque chose ne tournait pas rond. Pour échapper à leurs regards suspicieux et à leurs questions inquisitrices, je décidai de m’enfermer toute une semaine dans mon étude, prétextant la finalisation d’un contrat urgent. A peine allumé, mon ordinateur me signala, trois nuits plus tard, que j’avais un courriel en attente. Je cliquai « ok ». C’était le même expéditeur que l’autre jour !

Cette fois, il y avait un message succinct et, de nouveau, une photo. La peur au ventre, je pris d’abord connaissance du premier. Il commençait par un numéro de compte en banque étranger, puis y figurait la somme de 27.500 euros, et il se concluait par un lien ‘deep web’. La photo me glaça le sang : elle représentait une jeune fille, de quinze ans peut-être, dont le visage, pour ce qui en était reconnaissable, ressemblait confusément à celui de la fille qui avait été accrochée à la roue en ma présence. Le reste de son corps avait de toute évidence été passé au chalumeau : sa peau carbonisée s’écaillait en croûtes noirâtres qui ressemblaient à de fines écorces. En bas, à droite, un mot : « encore », suivi d’un point d’interrogation…

Catégories : Expérimentations diverses non catégorisées, Politique / Société | Tags: , , , | Poster un commentaire

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