C’était hier, Berkeley, sera-ce demain ?

Ci-après, je vous invite à goûter à (la transcription traduite d’) une longue diatribe prononcée, avec toute l’emphase dont sait faire preuve le titulaire d’un mastère en Divinité de l’enclave universitaire de Harvard, à quelques centaines de mètres et quelques encablures temporelles à peine (à la mi-2011, pour être précis) de l’époque et du lieu du crime, ceux qui virent des étudiants mutins se rebeller (en 1964, à Berkeley) contre la société formatée, paternaliste, belliqueuse et déjà oligarchique dans laquelle ils étaient appelés à s’insérer, et contre le destin asservissant qu’elle leur promettait.

Cet asservissement n’était bien sûr que la préfiguration du Grand Dessein des élites (à savoir empêcher par tous les moyens l’émergence d’alternatives et geler le statu quo du rapport de forces social), qui repose sur le court-circuitage de toute contestation de leur monopole, lequel trouve aujourd’hui son expression notamment dans la paupérisation organisée des masses laborieuses (1) et dans l’assujettissement a priori des étudiants issus de milieux modestes à des remboursements de prêts qui les enchaînent parfois pendant des dizaines d’années (2). L’étouffement progressif du mouvement anti-guerre aux Etats-Unis et la répression violente du mouvement Occupy, là-bas et ici, participent de la même stratégie, de la même logique.

C’est cette logique, exportée par les Etats-Unis d’Amérique du Nord méridionale à l’ensemble de leurs vassaux, qui est dénoncée ici avec brio. Co-lauréat d’un prix Pulitzer collectif attribué en 2002 à une équipe de journalistes du New York Times pour leur couverture du terrorisme international, et auteur d’une dizaine d’essais engagés, parmi lesquels Death Of The Liberal Class, dont s’inspire ladite harangue, Christopher Hedges se livre en effet avec virulence à un inventaire avant liquidation d’un libéralisme qui, en tournant le dos tant aux plus faibles (c’est-à-dire à sa base) qu’à ses propres principes, est parvenu, soumission totale aux corporations et nouvel obscurantisme d’inspiration aristocratique aidant, au summum du reniement de lui-même.

Il est à noter qu’en Europe, ce vocable américain de libéralisme doit se comprendre avant tout comme progressisme, en dépit du fait que les pseudo-élites libérales d’ici, essentiellement conservatrices en fait, se présentent comme les alliées naturelles des élites américaines évoquées. Mais, comme le signale l’orateur lui-même, toutes ces distinctions d’étiquettes ont, au gré d’un mouvement général vers un centre politique qui n’est que le faux nez du capital-corporatisme, largement perdu de leur pertinence.

En tant que progressisme, ledit libéralisme couvre indéniablement toutes les factions et les segments politiques qui se sont ralliés bon an mal an au capitalisme dit de marché, tout en continuant de se prétendre progressistes, y compris une certaine social-démocratie, dont le conehead qui, après avoir été actif dans la spéculation bancaire, a officié pendant des années à la tête de l’OMC, et Monsieur C’est-une-péninsule sont les illustrations les plus emblématiques, en queue de cortège.

Plus récemment (en février de cette année), Hedges s’est illustré en intentant un procès à Mister Hope himself en vue de faire déclarer inconstitutionnelle la disposition ajoutée, en 2012, par ce dernier au National Defense Authorization Act (NDAA) qui permet au président de l’Exécutif d’un pays de décréter de manière discrétionnaire que n’importe quel citoyen, états-unien ou non, qu’il estimerait de près ou de loin lié au terrorisme – l’intéressé a démontré à plusieurs reprises qu’il avait une conception très large de cette notion, qui peut varier en fonction de motifs essentiellement opportunistes  – peut faire l’objet d’une arrestation arbitraire et d’une séquestration militaire d’une durée indéfinie, une telle décision n’ayant à être étayée d’aucune manière…

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(1)    A propos des concessions incessantes faites par les politiciens traditionnels aux grandes entreprises (multinationales) et de la précarisation aggravée dans laquelle ceux-ci plongent parallèlement les moins fortunés : http://www.globalresearch.ca/obama-outlines-grand-bargain-to-slash-corporate-taxes/5344460

A propos de la grève générale et quasi nationale décrétée la semaine dernière aux Etats-Unis par les travailleurs du secteur du fast food : http://www.salon.com/topic/fast_food_strike/

(2)    A propos des remboursements exorbitants exigés des étudiants qui ont bénéficié de prêts pour financer leurs études supérieures, prêts et remboursements (ainsi que profits !) que se disputent à la fois, au détriment de l’étudiant de base, des banques privées spéculatrices renflouées par le Trésor public (Sallie Mae, Bank of America, JPMorgan Chase, Wells Fargo) et le gouvernement états-unien lui-même, ainsi qu’à propos de la bulle états-unienne de crédit aux études, qui s’élevait à 1,3 billion de $ à la mi-2012 :

http://fdlaction.firedoglake.com/2010/03/11/112-billion-student-loan-industry-bailout-a-lesson-in-corporate-welfare/

http://www.bloomberg.com/news/2013-07-31/congress-votes-to-end-fixed-interest-for-student-loans.html

http://business.wikinut.com/How-Student-Loan-Debt-Credit-Default-Swaps-Will-Brake-the-Donkey-s-Back-in-2013…Student-Loan-Bubble/2ctrsa30/

Note liminaire

La traduction des propos de l’auteur lors de la conférence susévoquée, intitulée « Un Appel à tous les Rebelles », est personnelle ; elle se base sur trois vidéos de la chaîne collaborative LinkTV, disponibles sur YouTube. La traduction des citations d’auteurs utilisées par le conférencier pourrait présenter quelques infidélités lexicales  par rapport aux textes de base lorsque ces citations sont déjà elles-mêmes des traductions, mais l’esprit de ces dernières a, en toutes occasions, été préservé. Enfin, il est malaisé, pour qui ne dispose pas du manuscrit de l’orateur, de déterminer parfaitement quand de la citation ce dernier passe à un commentaire personnel ou quand, au lieu de la citation proprement dite, il paraphrase les propos et écrits des auteurs qu’il cite. Dans ces cas, le souci de cohérence des systèmes de pensée, plusieurs vérifications (certes non exhaustives), mais aussi les modifications d’intonation, furent d’un précieux secours. Toutefois, une erreur n’étant pas à exclure, les commentaires pertinents et constructifs demeurent, dans cet article comme dans les autres, les bienvenus…

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 « J’ai traversé les ruines arides de Babylone, en Irak, parcouru l’ancienne cité romaine d’Antioche, capitale de la Syrie romaine, aujourd’hui enfouie sous des sédiments de limon. J’ai visité les vestiges marbrés de Leptis Magna, autrefois l’un des plus importants berceaux d’agriculture de l’empire romain et isolée, à présent, au milieu d’amoncellements de sable qui impriment la désolation, au sud-est de Tripoli. J’ai escaladé, à l’aube, les anciens temples de Tikal, tandis qu’en dessous de moi, des nuées de toucans aux couleurs vives se frayaient un passage à travers les feuillages tropicaux. Je me suis tenu au milieu des décombres de l’ancienne cité égyptienne de Louxor, le long du Nil, fixant la statue du pharaon Ramsès II à terre, fracassée, Ozymandias, le poème de Percy Shelley, à l’esprit : « Mon nom est Ozymandias, roi des rois | Contemplez mon œuvre, ô Puissants, et désespérez ! | Rien dans son sillage ne subsiste.  Encerclant la corruption | De cette épave colossale, infinis et dépouillés | S’étendent les sables déserts et aplanis, à perte d’horizon »…

Les civilisations se développent, dépérissent, puis disparaissent. Comme l’arguaient les Grecs anciens à propos des individus et des Etats, le temps est cyclique. Cependant que les sociétés gagnent en complexité, elles deviennent inévitablement plus instables. Leur vulnérabilité s’accroît et les voilà bridées par de vastes bureaucraties, par une élite de plus en plus rapace et déconnectée, ainsi que par une loyauté occulte à des systèmes idéologiques et à des idées qui ne sont plus en phase avec la réalité. Et tandis que s’entame leur décomposition, la population, confuse et apeurée, bat en retraite face à cette réalité, traduisant une incapacité à affronter la fragilité desdites sociétés et leur effondrement imminent.

Les élites, qui s’expriment par des périphrases et un jargon qui ne correspondent pas au réel, cherchent refuge derrière des enceintes isolées, que ce fût la Cour de Versailles, la Cité Interdite, ou nos propres enclaves d’abondance et de privilèges. En ces lieux, elles s’adonnent à un hédonisme absolu, à l’accumulation de richesses toujours plus grandes et à une consommation extravagante. Elles se coupent de la souffrance des masses, qui sont réprimées dans le but d’assurer un transfert de capital plus important vers le sommet, avec toujours plus de férocité. Les ressources naturelles sont épuisées de manière tout aussi sotte qu’impitoyable jusqu’à leur anéantissement. C’est alors que le grand édifice creux, qui semblait solide et hors d’atteinte, s’effondre. Les empires romain et sumérien en firent l’expérience. Les élites mayas, quant à elles, régressèrent dans la primitivité après avoir déboisé leurs forêts et pollué leurs rivières au limon et à l’acide.

Alors que la pénurie de nourriture et d’eau se répand à travers la planète, alors que la pauvreté et la misère galopantes, occasionnées entre autres par le coût des denrées, déchaînent les protestations au Moyen-Orient, en Afrique et en Europe, nos élites font ce que font toutes les élites : elles déclenchent davantage de guerres, construisent davantage de monuments à leur gloire, plongent davantage [les] nation[s] dans la dette, et pointent du doigt les travailleurs et les pauvres. L’effondrement de notre économie mondialisée, qui a fait disparaître une richesse d’un montant inouï de 40 billions de dollars, n’était que la première étape. Nos élites, après avoir détruit et démantelé notre parc industriel, ont vendu des quantités massives de crédits hypothécaires toxiques à des fonds de pension, à de petits investisseurs, à des banques, des universités, des Etats et des gouvernements étrangers, ainsi qu’à des actionnaires, et lorsque le petit jeu spéculatif a implosé, elles ont pratiqué l’évasion fiscale, vitupérant contre une prétendue crise du déficit public, alors que c’est une crise des revenus qui sévit, et se sont mises à démanteler les services sociaux de base, déclarant la guerre aux derniers vestiges syndicaux, supprimant les postes de travail, gelant les salaires, jetant à la rue quelque six millions d’Américains et se tournant les pouces cependant que se créait un sous-prolétariat permanent composé de chômeurs et d’employés à temps partiel, un Américain actif sur six étant à présent sans travail.

Dans A Short History of Progress, L’anthropologue Robert Wright note que, vers la fin, l‘élite maya était devenue extrémiste (ou ultraconservatrice), pressant la nature et l’humanité jusqu’à en obtenir la dernière goutte de profit qu’elles pouvaient lui fournir. Voilà comment toutes les civilisations, la nôtre y compris, se fossilisent et périssent. A ceux qui parviennent à s’échapper de nos hallucinations électroniques, les signes d’un trépas imminent apparaissent indéniables. Le bon sens commun peut en appeler à une nouvelle réponse radicale, mais la course à l’émulation égotiste ne fait qu’accélérer en raison de notre paralysie intellectuelle et morale. Comme le soulignait Sigmund Freud dans Au-delà du principe de plaisir et Malaise dans la civilisation, les sociétés humaines sont aussi intoxiquées et aveuglées par leur propre course effrénée vers la mort et la destruction qu’elles ne le sont par la quête de satisfaction érotique.

Nous vivons à présent au sein d’une nation dans laquelle des médecins détruisent la santé [Que l’on songe à la quantité d’antidépresseurs prescrits annuellement…, note du blogueur], où des avocats détruisent la justice, des universités détruisent le savoir, le gouvernement détruit la liberté, la presse détruit l’information, la religion détruit les principes moraux, et nos banques détruisent l’économie. Les troubles au Moyen-Orient, l’implosion des économies d’Etats tels que l’Irlande et la Grèce, l’écroulement d’Etats tels que la Somalie […], la colère grandissante d’un prolétariat pressé de toutes parts, ici et à l’étranger, l’accroissement des migrations humaines désespérées, et notre refus de mettre un terme à notre implacable destruction de l’écosystème dont dépend la vie humaine sont les signes avant-coureurs de notre propre déclin. Ils sont la conséquence de l’idiotie de notre élite et de la folie de la mondialisation. Les contestations et les mouvements qui ne s’articulent pas autour d’une reconfiguration intégrale de la société américaine, en ce compris un démantèlement rapide de l’Empire et de l’Etat corporatiste, peuvent tout au plus retarder l’inévitable…

Seule l’émergence d’un nouveau radicalisme militant nous sauvera, un radicalisme qui défiera toutes les structures de pouvoir formelles (y compris le Parti démocrate), qui s’attellera à détrôner l’élite corporatiste du pouvoir, non à négocier pour en obtenir de meilleures conditions. Les sociétés humaines semblent damnées à répéter les cycles d’exploitation et de déclin. Plus importante est l’étendue de leur détérioration, moins elles semblent à même de comprendre ce qui leur arrive. Et la Terre d’être jonchée des restes physiques de la folie humaine, de l’ignorance et de l’hubris…

Une sombre intoxication accompagne l’extinction (encore que ce moment apparaisse tel le dénouement de tout le spectacle sordide de la civilisation sédentarisée, qui vit le jour il y a environ cinq mille ans), car il n’y plus rien désormais dont on puisse s’emparer sur la planète, et nous dilapidons en ce moment même les derniers résidus de notre capital naturel, y compris nos forêts, l’eau, l’air, et l’énergie fossile. Cette fois-ci, lorsque viendra la chute, elle sera globale. Il n’y aura aucune nouvelle terre à piller, aucun nouveau peuple à conquérir ni à exploiter. La technique, qui a aboli les contraintes de temps et d’espace, a transformé notre village mondial en piège mortel global ! […]

L’échec de la classe libérale, dont le rôle social est destiné à empêcher des offensives inconsidérées par le pouvoir centralisé, dévoile ce qui se passe lorsque l’intolérance est tolérée : lorsque les discours de haine peuvent librement polluer les ondes, lorsque les multinationales peuvent soudoyer les tribunaux et les corps législatifs, lorsque la religion chrétienne est instrumentalisée par des charlatans pour diaboliser les musulmans, les homosexuels, les intellectuels, et discréditer la science, pour sanctifier un capitalisme sans entraves et devenir une source d’enrichissement personnel, lorsque les syndicats, abandonnés à leur sort, périclitent sous l’assaut des corporations, lorsque l’éducation publique et les services sociaux sont mis à nu et dépourvus de financement, lorsque Wall Street est autorisée à frauder, tromper et piller impunément, c’est le tapis rouge qui se déroule pour le fascisme…

La classe libérale et une grande partie de la gauche se sont mollement affairées à garantir l’inclusion, le multiculturalisme, les politiques identitaires [les Etats-Unis sont terre supposée de discrimination positive…, ndb] et la tolérance, un mot que Martin Luther King jamais n’utilisa, oubliant la primauté de la Justice. Elles ont naïvement cherché à apaiser des forces idéologiques et corporatistes attachées à la destruction de l’Etat démocratique et à celle de la planète. A l’instar des démocrates égarés de l’ex-Yougoslavie ou des aristocrates malheureux de la République de Weimar, la classe libérale à invité le loup dans la bergerie. Elle a perdu de vue que, comme l’écrivait Karl Popper dans La société ouverte et ses ennemis, « si nous faisons preuve d’une tolérance illimitée même envers ceux qui font preuve d’intolérance, si nous ne nous montrons pas prêts à défendre la société tolérante contre les assauts des intolérants, alors les tolérants seront détruits, et la tolérance avec eux. »

Les mécanismes de régulation financière en grande partie instaurés par le New Deal [de Franklin D. Roosevelt, ndb] ne nous protégeaient pas uniquement contre les pires excès du capitalisme; ils étaient aussi les remparts qui rendaient possible la participation démocratique. Dans ce pays, les travailleurs se sont battus longtemps et durement. Ils ont encaissé de brutaux passages à tabac, des expulsions de masse d’habitations détenues par leurs employeurs [selon le modèle économique paternaliste fordien, ndb], des renvois. Ils ont enduré des grèves exténuantes, des assassinats ciblés de délégués syndicaux et des conflits armés avec des milices à la solde des patrons : les Rockefeller, les Mellon, les Carnegie et les Morgan, les Industries Koch, les Goldman Sachs et les [Walton] de ce temps-là se foutaient éperdument du sort de leurs employés. Tout ce qui les intéressait, c’était le profit.

La journée de travail de huit heures, le revenu minimum, la sécurité sociale, les pensions, la sécurité d’embauche, les congés payés, les primes de retraite et l’assurance-santé furent obtenus parce que des centaines de milliers de travailleurs se sont physiquement élevés contre un système d’exploitation capitaliste. Ils se rassemblaient autour de radicaux tels que Mother Jones, John L. Lewis, le président de l’Union des Travailleurs miniers, et Big Bill Haywood […], ainsi que le candidat socialiste à la présidentielle Eugène V. Debs. Ils ne se berçaient d’aucune illusion quant à la manière dont les patrons les considéraient. Encore moins s’imaginaient-ils trouver dans les célébrités des alliés, elles qu’il s’agissait d’admirer et de copier.

Ce sont [ces travailleurs et ces personnalités combatives] qui ont rendu possible l’apparition de la classe moyenne et l’ouverture démocratique. L’élite les a combattus, méchamment : policiers fédéraux, milices locales, shérifs et adjoints, et même, par moments, des troupes de l’armée, furent utilisés, en connivence avec les tribunaux et le pouvoir législatif, pour mater et entraver les révoltes de travailleurs. Ainsi, plusieurs ouvriers d’une exploitation sucrière qui faisaient grève furent abattus en Louisiane, en 1887. En 1892, ce fut au tour d’ouvriers de la métallurgie de se faire assassiner, à Homestead, en Pennsylvanie. Des travailleurs ferroviaires qui avaient pris part à la grève Pullman de 1894 [à Chicago, ndb] partagèrent le même destin. Des mineurs de charbon à Ludlow, dans le Colorado, en 1914, et à Matewan, en Virginie occidentale, en 1920, furent massacrés eux aussi. C’est le sang d’hommes et de femmes ordinaires qui a payé nos libertés et nos droits. La démocratie américaine s’est dressée parce que ceux qui étaient intentionnellement rejetés par le système ont fait barrage de leurs corps et exigé la Justice. Après tout, l’exclusion des pauvres et du prolétariat des systèmes de pouvoir dans ce pays était délibérée.

Les Pères Fondateurs entretenaient une crainte tenace à l’égard de la démocratie populaire. Dès l’entame, ils ont manipulé le système afin de protéger l’élite. Cette réalité, les écoles publiques l’ont largement embellie, les médias corporatistes aussi, qui à l’histoire ont substitué le mythe. Les pauvres d’Europe, qui, en fuyant vers les Amériques, aux XVIIe et XVIIIe siècles, avaient laissé derrière eux leurs bas-fonds sordides et leurs manufactures, étaient considérés par l’élite comme des marchandises à exploiter. Les esclaves, les Indiens indigènes, les domestiques, les femmes et les hommes sans propriétés n’étaient pas représentés lors des congrès constitutionnels. Comme l’indiquait Howard Zinn dans A People’s History of The United States, l’histoire américaine s’est caractérisée par une lutte interminable des personnes marginalisées et de celles auxquelles était dénié le droit de vote pour l’obtention de la dignité et de la liberté. Ceux qui menèrent cette lutte avaient compris la cruauté intrinsèque du capitalisme.

« Lorsque vous vendez un produit, vous préservez votre personnalité », affichait un tract publié lors de la grève des meuniers qui agita le Massachusetts, dans les années 1880, « mais lorsque vous vendez votre travail, c’est vous-mêmes que vous vendez ». Faire perdre aux hommes libres leurs droits et les transformer en vassaux d’un establishment titanesque, voilà l’objectif d’une aristocratie financière qui menace d’annihilation quiconque fait mine de remettre en cause son droit à asservir et à opprimer. Ceux qui travaillent dans les meuneries devraient en avoir la propriété, non pas se voir considérer comme des machines à la botte de tyrans privés qui appliquent en terre démocratique des principes monarchiques tandis qu’ils déprécient la liberté, les droits, la civilisation, la santé, la morale et l’intellect, dans le cadre d’un nouveau féodalisme commercial.

Comme le fait remarquer Noam Chomsky, « l’opinion exprimée par ces meuniers étaient antérieure au marxisme ; elle nous renvoie à un moment de l’histoire américaine, il y a cent cinquante ans, où travailler en échange d’un salaire constituait une forme d’esclavage. Le slogan du Parti républicain, la bannière sous laquelle les travailleurs du Nord entamèrent leur lutte durant la guerre civile, était : « nous sommes opposés tant à l’esclavage pur et simple qu’à l’esclavage par le salaire ». En ce temps-là, les hommes libres ne se louaient pas à d’autres. La liberté implique de ne pas accepter d’ordres d’autrui Il fallut un délai considérable », indique Chomsky, « pour accepter l’idée qu’il est légitime de se louer. Une fois cette logique admise, nous avons commencé à intérioriser l’oppression. »

Nous nous gaussons de quelque chose que nous nommons le rêve américain, mais, à présent que l’élite oligarchique a renouvelé sa mainmise sur tous les leviers du pouvoir, ce rêve s’avère être un cruel canular. Quant à nous-mêmes, nous sommes poussés dans la cage de nouveau. D’habiles campagnes de relations publiques, la déconfiture de l’éducation publique – près d’un tiers des habitants de ce pays sont analphabètes ou semi-analphabètes –, la montée en puissance de politiciens amoraux tels que Bill Clinton et Barack Obama, qui prennent la posture de libéraux cependant qu’ils vendent leurs âmes et trahissent les idéaux de base qui fondent la démocratie et le libéralisme pour obtenir l’argent des corporations, nous ont considérablement fragilisés.

Les derniers vestiges du syndicalisme dans le secteur public en sont réduits à protester, dans des Etats tels que le Wisconsin, dans l’espoir d’arracher des employeurs un donnant-donnant, bref d’obtenir le droit de bénéficier de conditions de travail salubres. Ceci nous montre à quel point le travail et le pays lui-même se sont détériorés, et il apparaît que même ce droit fondamental d’exposer des doléances ainsi que celui de recueillir les cotisations syndicales est – pour l’heure, en tous cas – battu en brèche à Madison. Le Parti démocrate et les restes du syndicalisme organisé sont parvenus à éviter la grève générale au Wisconsin, alors que les travailleurs auraient dû entreprendre tout ce qui était en leur pouvoir pour rappeler les législateurs à leurs obligations.

Pendant ce temps, le débat public, sous la houlette de systèmes d’information corporatistes, ignore l’appauvrissement continu du prolétariat ainsi que l’absence de mécanismes légaux de régulation destinés à empêcher notre mutation en société néo-féodale. Les ondes sont saturées de zélateurs BCBG du corporatisme. Ceux-ci nous demandent pourquoi les travailleurs du secteur public bénéficient de privilèges tels que la titularisation, alors que les travailleurs non syndiqués de la classe moyenne se les voient refuser. L’argument est ingénieux : il monte une catégorie de travailleurs désespérés contre une autre, dans un fol affrontement pour les miettes. Cette question est erronée, bien sûr : nous devrions, au contraire, nous demander pourquoi tous les travailleurs et travailleuses ne bénéficient pas d’assurances-travail, de plans de pension, de protections contre les licenciements et de salaires décents. Et tant que nous ne nous serons pas réapproprié le langage direct de la lutte des classes, tant que nous n’auront pas pris conscience, comme l’ont fait nos prédécesseurs, du fait que l’élite se renforcera toujours à nos dépens, nous nous condamnerons à une nouvelle servitude.

Les piliers de l’establishment libéral, qui naguère ont rendu possible des réformes successives, par étapes, ne remplissent plus leur rôle. Ainsi, par exemple, l’Eglise libérale a omis l’existence de chrétiens hérétiques. Elle a oublié que la lie de la société se tourne vers le nouveau Newt Gingrich, se pare toujours du drapeau national, et s’agrippe à la croix chrétienne pour promouvoir des agendas qui tournent en dérision les enseignements fondamentaux de Jésus-Christ. Et, en dépit de toutes les années qu’ils ont passées en séminaires religieux et en études bibliques, ces membres du clergé libéral se sont enferrés dans le mutisme pendant que les télévangélistes trahissaient et exploitaient l’Evangile pour promouvoir la bigoterie, la haine et le goût du lucre. Quel était donc, me demandé-je, le but de [leur] ordination ? Pensaient-ils que le message radical contenu dans l’Evangile s’imposerait de soi ?

Les écoles et les universités à genoux pour recevoir l’aumône des corporations, et leurs conseils d’administration sous le contrôle de managers de hedge funds et de banquiers d’investissement ont transformé l’éducation en acquisition d’étroites compétences techniques qui servent des intérêts corporatistes spécialisés. Nos écoles publiques créent des classes de system managers à l’allure de drones. Elles ne prennent plus la peine de munir les étudiants des outils qui leur permettraient d’effectuer des choix moraux, de défendre la vertu civique, de chercher du sens, de penser en somme. Les enjeux moraux et éthiques qui devraient définir l’éducation ne sont plus requis. Les études supérieures dans le domaine des sciences humaines, dont le programme des Arts libres remettait autrefois en question les institutions et les idées toutes faites, se réduisent, aussi rapidement que la faune océanique, comme une peau de chagrin.

La presse électronique et une large part de la presse papier sont devenues des porte-voix sans scrupules des puissants, des véhicules du spectacle et des aimants pour la publicité corporatiste. Comme s’en est rendu compte quiconque a suivi le mariage princier [britannique de la fin avril 2011, ndb], sponsorisé par JPMorgan Chase, elles n’accordent aucune plate-forme aux pauvres, aux travailleuses et travailleurs, mais nous divertit [au sens premier, c’est-à-dire qu’elles nous distraient, nous détournent, ndb] avec les mésaventures des célébrités, avec des programmes qui présentent des modes de vie dissolus, avec la téléréalité et les ragots. Les artistes qui, il n’y pas si longtemps, avaient quelque chose à dire ont trouvé refuge dans des enclaves élitaires, se focalisant sur d’abstraites pacotilles autoréférentielles et sur le frivole.

Les agences de marketing et les publicitaires mandatés par les sponsors corporatistes ont envahi les ondes, et le Parti démocrate a délaissé de manière flagrante les travailleurs et les travailleuses pour obtenir l’argent des corporations, ce qui a favorisé, sous Clinton et Obama, l’encerclement de l’appareil de l’Etat par les intérêts corporatistes. Il ne reste plus la moindre institution libérale – la presse, les syndicats, la culture, l’éducation publique, l’Eglise, le Parti démocrate – pour tenter de contenir le pouvoir destructeur des corporations. Et plus nous nous laisserons leurrer à investir notre espérance dans le système de pouvoir, plus facilement nous serons exploités.

Des organes de propagande tels que Fox News aux chrétiens fascistes, en passant par les fanatiques et les bigots au sein du Parti républicain, sans oublier la caste criminelle de Wall Street et des corporations, l’on nous a appris à tolérer les intolérants. Et nous en payons le prix. Le seul lieu qu’il nous reste, c’est la rue…

Il nous faut occuper les divers bâtiments publics. Il nous faut fomenter des grèves générales. Il nous faut accepter l’inconfort des geôles. Les représentants de l’élite, qui se sont affranchis de tout compte à rendre quant à leur quête de profit et leur nature criminelle, croulent sous les billets, alors qu’ils démolissent les services de base, le budget des écoles, celui des pompiers, ainsi que les programmes d’aide à l’enfance et au troisième ou quatrième âge [sans oublier les services d’inspection du travail et de contrôle sanitaire, ndb], de sorte que nous soyons ceux à qui il incomberait de payer pour la fraude dont ils se sont rendus responsables lorsqu’ils ont effacé 14 billions de $ d’hypothèques, de richesses, de salaires et d’épargnes de retraite.

Nous vivons à présent dans l’Océania d’Orwell, non point dans l’Etat mondial d’Huxley. Oussama ben Laden et Al-Qaïda assument le rôle dévolu à Emmanuel Goldstein dans le 1984 d’Orwell. Dans le roman, Goldstein est l’incarnation publique du Mal. Ses agissements et ses actes clandestins violents dominent les journaux du soir et le discours national. L’image de Goldstein apparaît chaque jour sur les écrans de la télévision nationale d’Océania dans le cadre du rituel quotidien des « deux minutes de la haine ». Et si tout le pouvoir, toutes les libertés civiles, ne sont pas confiées à l’Etat, Goldstein – de même que le terroriste islamique, nous dit-on – nous tuera. Tous les excès sont justifiés dans le combat titanesque contre le mal personnifié. Et l’inculcation de la peur, l’idéologie pernicieuse de la guerre permanente, nous amènent à réclamer notre propre asservissement. Comme les habitants d’Océania, nous avons oublié que le terrorisme est une tactique, une tactique présente dans nos sociétés depuis qu’en a fait état Salluste, dans La guerre de Jugurtha, et il est impossible de faire la guerre à une tactique.

Les terroristes sont neutralisés lorsqu’ils sont isolés dans leurs propres sociétés. Après le 11 septembre 2001, nous ne nous sommes par attiré uniquement l’empathie du monde, mais aussi celle du monde musulman. A l’endroit où j’étais stationné à l’époque pour le New York Times, les musulmans étaient écœurés par ce qui avait été entrepris au nom de leur religion : le cheikh Tantaoui, [alors] la haute autorité de l’islam sunnite [en Egypte, précision du blogueur], dénonça les attentats du Onze-Septembre comme un crime contre l’Humanité – ce qu’ils étaient – et Oussama ben Laden comme un imposteur, comme quelqu’un qui ne disposait d’aucune formation ni d’aucune autorité religieuse susceptibles de lui permettre de rédiger des édits ou d’énoncer des fatwas. Et si nous avions eu le courage de nous montrer vulnérables, de construire sur cette empathie, plutôt que de larguer nos bombes à fragmentation sur tout le Moyen-Orient, nous serions bien plus sûrs et en sécurité aujourd’hui.

Au lieu de cela, nous avons bu à pleines gorgées la crépusculaire potion du nationalisme, ce breuvage toxique d’auto-exultation et de racisme, d’élévation de soi qui s’accompagne du dénigrement des autres, et, à ce moment, nous avons adopté le démon que nous avions entrepris de combattre : nous avons accru notre occupation territoriale des terres musulmanes, à travers tout le Moyen-Orient,  déclenché des guerres par procuration au Yémen et au Pakistan, fait mine de ne pas voir les offensives brutales d’Israël contre les Palestiniens et les Libanais, et choisi de ne nous adresser au monde musulman qu’à travers un langage de violence. De qui d’autre sinon de nous-mêmes les preneurs d’otages du Onze-Septembre ont-ils appris que d’immenses explosions et le spectre de la mort surplombant le paysage urbain représentent une forme particulière de communication ? C’était tout droit issu de Hollywood ! Et c’est ainsi que nous nous sommes adressés au reste du monde, des décennies durant. Lorsqu’en 1965, Robert McNamara entama le bombardement massif du Nord-Vietnam, un bombardement qui entraînerait la mort de centaines de milliers de civils, il affirma que celui-ci était destiné à « envoyer un message à Hanoi ». Oussama ben Laden et Al-Qaïda ont fait leur le langage que nous leur avons inculqué. Et la funeste spirale de violence que nous avons suscitée est de celles qui, comme Nietzsche l’avait compris, fera s’affronter nos monstres et les leurs. Le terrorisme à notre encontre ne prendra pas fin tant que ne s’achèvera pas le terrorisme d’Etat que nous pratiquons à l’encontre des pays musulmans. C’est nous qui avons enclenché ce cycle de haine, et nous seuls pouvons y mettre un terme…

La torture du soldat Bradley Manning fait écho à celle du dissident Winston Smith, à la fin de 1984. Manning, emprisonné comme un détenu extrêmement dangereux, passe vingt-trois heures sur vingt-quatre seul. Il ne reçoit pas la permission de faire du sport. Oreiller et draps lui sont refusés. Les médecins militaires l’ont assommé d’antidépresseurs. Les formes de torture les plus crues que pratiquait la GeStaPo ont été affinées par nos techniques orwelliennes, dont nombre ont été développées par des psychologues au service de l’Etat, afin de détruire psychologiquement des êtres humains. Nous brisons les âmes autant que les corps : c’est plus efficace. Car briser des dissidents tels que Manning, qui ont rendu publics les crimes de guerre que nous commettons en Irak, en Afghanistan et au Pakistan, équivaut à envoyer un message à tous ceux qui envisagent de remettre en cause le pouvoir de l’Etat. Nous pouvons tous nous retrouver dans la redoutable chambre 101 d’Orwell. Tous, nous pouvons être rendus dociles et inoffensifs. De telles mesures administratives spéciales sont désormais imposées de manière routinière aux dissidents, y compris Sayed Fahad Haschmi, qui fut emprisonné dans ces conditions pendant trois ans avant de voir la couleur d’un tribunal. Des milliers de détenus sur nos sites secrets de par le monde ont à faire quotidiennement l’expérience de ces méthodes scientifiques de torture. Ceux qui se retrouvent dans les quartiers pénitentiaires de sécurité maximale partagent ce sort, des quartiers où l’Etat s’en prend à notre sous-prolétariat le plus politiquement astucieux : les Afro-Américains.

Il fut un temps où nous évoluions dans l’Etat mondial d’Huxley, avec son crédit facile, son consumérisme et sa camelote produite à la chaîne, mais il ne s’agissait là que d’une diversion temporaire, tandis que l’on nous ôtait avec malice notre pouvoir personnel et notre pouvoir politique. A présent que le crédit a fondu, le prix des produits de consommation courante a augmenté et notre capacité à atteindre un niveau de vie convenable a disparu. Nous nous retrouvons avec le poing d’acier nu d’Orwell. Les informations se réduisent. L’ère des loisirs est progressivement remplacée par celle de la répression. Les courriels, les fadettes, toutes les communications de dizaines de millions de citoyens, sont transférées au gouvernement. Nous sommes la citoyenneté la plus surveillée et la plus espionnée de l’histoire moderne : notre routine quotidienne est enregistrée par des dizaines de caméras de surveillance; nos préférences et nos habitudes sont archivées depuis Internet; nos profils sont générés automatiquement; nos corps sont palpés dans les aéroports et filmés par des scanneurs. Et les annonces d’utilité publique, les autocollants invitant à inspecter les véhicules, ainsi que les posters affichés dans les transports publics nous encouragent à tout moment à signaler toute activité suspecte.

L’espace public a été privatisé par les corporations, qui utilisent des systèmes de sécurité pour empêcher l’expression publique du mécontentement, et nous rappellent que nous ne sommes rien de plus que leurs consommateurs. L’ennemi, nous dit-on, est partout. Ceux qui ne se plient pas aux diktats sécuritaires de la guerre contre le terrorisme – une guerre sans fin, comme le notait Orwell – sont réduits au silence. Les mesures de sécurité draconiennes mises en place pour réduire la portée de la contestation lors des G20 de Pittsburgh et de Toronto étaient sans la moindre commune mesure avec le niveau d’occupation de la rue, mais, à l’instar de la torture de Manning, elles envoyaient un signal fort : « n’y songez même pas »…

Que le FBI tienne dans sa ligne de mire les militants pacifistes et pro-palestiniens, allant jusqu’à fouiller les domiciles de certains d’entre eux, à Minneapolis et à Chicago, est un signe avant-coureur de ce qui s’annonce pour tous ceux qui osent défier la novlangue de l’Etat. Les agents de la police de l’esprit se sont emparés de téléphones, d’ordinateurs, de documents et d’effets personnels. Vingt-six personnes se sont récemment vu notifier une convocation à comparaître devant les tribunaux, et lesdites convocations citent une loi fédérale relative au fait de « fournir une assistance matérielle ou des ressources à des associations terroristes déterminées ». Même pour ceux à qui elle est étrangère, la terreur devient l’instrument émoussé utilisé par Big Brother pour nous protéger de nous-mêmes. « Commencez-vous à vous rendre compte, à présent, de la nature du monde que nous avons créé », écrivait Orwell, « il est l’exact opposé des idiotes utopies hédonistes que les anciens réformateurs avaient imaginées, un monde fondé sur la peur, la perfidie et le tourment, un monde où tous se piétinent les uns les autres, un monde qui ne deviendra pas moins mais plus impitoyable à mesure qu’il s’affinera. »

Les actes de résistance face au Mal sont des actes moraux. Ils sont exécutés par des personnes de conscience qui ne peuvent tolérer plus longtemps les abus et le despotisme. Ils sont entrepris non pas pour leur efficacité, ni même pour leur caractère pratique (au sens utilitaire) mais parce qu’ils sont justes. Ceux qui les entreprennent sont peu nombreux. Ils sont renvoyés dans les cordes par les cyniques, qui masquent leur peur derrière leur cosmopolitisme. En son fondement, la résistance consiste à affirmer la vie dans un monde dominé par des systèmes corporatistes qui instillent la mort. La résistance devient ainsi l’acte suprême d’espérance [/ de foi], la forme la plus haute de spiritualité. Il est temps pour nous de choisir notre camp, de choisir qui nous soutiendrons tandis que notre civilisation s’effiloche. Ceux qui ont faim et ceux qui souffrent, qui représentent déjà la moitié de la planète, nous deviennent aussi familiers que notre propre sous-prolétariat, et il est temps d’accepter le fait que vivre, au sens le plus large du terme, exister en tant qu’être humain libre et indépendant, signifie se rebeller ouvertement et n’avoir de cesse de défier tous les centres de pouvoir, y compris le Parti démocrate.

Après avoir goûté à la prison pour avoir refusé de payer ses impôts durant la guerre qui opposa le Mexique aux Etats-Unis, Thoreau écrivit dans Désobéissance civile : « exercez votre droit électoral entier, pas uniquement sur un feuillet de papier, mais par votre influence. Une minorité n’a aucun pouvoir lorsqu’elle se conforme à la majorité. Il ne s’agit pas même, alors, d’une minorité. Mais elle est irrésistible lorsqu’elle pèse de tout son poids ». Ceux qui admettent l’injustice des guerres en Irak et en Afghanistan, qui perçoivent qu’elles ne constituent pas uniquement une violation du droit international, mais qu’elles peuvent également être définies comme des guerres d’agression criminelles, selon les principes établis par le Tribunal de Nuremberg, mais continuent pourtant de soutenir des politiciens qui financent et entretiennent ces guerres, y compris Barack Obama, renoncent par là même à leurs droits en tant que citoyens. En permettant au statu quo de se maintenir, de Wall Street à Bagdad, ils deviennent des agents d’injustice.

Ne rien faire équivaut à faire quelque chose, et ceux qui n’ont que l’amour de la démocratie et de la Justice à la bouche mais continuent de collaborer avec ces structures de pouvoir sont les tenants d’une fausse morale : ils s’élèvent contre la guerre et l’Etat corporatiste, mais, en réalité, ne résistent pas. Ils cherchent leur salut dans une conception d’eux-mêmes en tant que pragmatiques, réalistes, modérés. Ils s’appuient sur le centre, sans s’apercevoir que ce centre s’est dérobé sous leurs pieds et que l’ancien paradigme gauche / droite et libéral / conservateur n’a aucun sens dans un monde où, pour citer Emmanuel Kant, « toutes nos structures de pouvoir se sont prosternées devant un Mal radical ».

Cette circonspection, cette incapacité à agir, est la pire forme de couardise morale. Elle nous handicape et nous détruit.  Lorsque, dans L’enfer, Dante pénètre dans la cité plaintive, il entend les hurlements de ceux dont les vies ne se sont attiré ni honneurs, ni mauvaise réputation, ceux rejetés à la fois par le paradis et par l’enfer, ceux qui ont consacré leur vie à la quête exclusive du bonheur [pour eux-mêmes]. Ce sont là de bonnes gens, qui jamais n’ont commis d’impair, qui ont rempli leur vie de passe-temps vains et souvent creux – sans conséquence, n’en doutons pas – pour s’amuser, qui jamais n’ont pris position, qui n’ont jamais pris de risque, qui ont suivi le mouvement… L’introspection n’était pas leur tasse de thé; ils n’en ressentaient ni le besoin, ni la volonté.

Tant que la peur nous figera – et la peur est désormais la seule chose qu’Obama compte nous offrir –, nous continuerons d’être démobilisés [/ privés d’autonomie] et de nous laisser appauvrir. Résister pendant qu’il en est encore temps est devenu un impératif moral. C’est une nécessité non pas en fonction des chances de succès – je ne suis pas naïf au point de les surestimer – mais parce que résister est juste : nous ne pouvons nous targuer d’entretenir l’espoir si nous ne sommes pas prêts à résister activement, si nous ne sommes pas désireux de rendre l’espoir visible. Comme l’écrivit Aristote, « le courage est la plus noble des vertus humaines, car sans lui, nous sommes peu susceptibles de pratiquer quelqu’autre vertu ». Le courage est la condition de la liberté.

Pour sa part, Camus soutenait que nous sommes séparés les uns des autres : « nos vies », écrivait-il, « sont dénuées de sens. Nous ne pouvons influencer le destin de manière déterminante. Nous sommes tous voués à mourir. Notre individualité sera anéantie. Pourtant », ajoutait-il, « l’une des seules positions philosophiques cohérentes est celle de la révolte. Celle-ci est une confrontation permanente entre l’homme et sa propre obscurité. […] Elle n’est pas une aspiration, car elle est dépourvue d’espoir. Cette révolte contient la certitude d’un destin terrible, sans la résignation qui l’accompagne habituellement. Un homme vivant peut être asservi et réduit à la condition historique de l’objet », avait encore averti Camus, « mais s’il meurt en refusant d’être asservi, il réaffirme l’existence d’une autre forme de nature humaine, celle qui refuse d’être classifiée comme un objet ». Pour Camus, le rebelle est toujours aux côtés des opprimés : les chômeurs, les malades, les sans-abri, les vingt-cinq pourcents d’enfants qui, dans ce pays, dépendent de coupons alimentaires pour se nourrir, les Palestiniens de Gaza, les familles apeurées d’Irak et d’Afghanistan [de Syrie aussi, ndb], les disparus faits prisonniers dans nos bases secrètes, les légions de pauvres que comptent nos cités et nos communautés rurales opprimées, les travailleurs clandestins, les sans-papiers happés par le système pénitentiaire. Nous solidariser avec eux ne nous permet pas de collaborer avec des institutions telles que les Démocrates, qui vantent la Justice tout en poursuivant les actes d’oppression. Nous solidariser avec eux signifie mettre en cause [le pouvoir] ouvertement et directement par des actes de révolte souvent solitaires.

Les structures de pouvoir et leurs laudateurs libéraux disqualifient le rebelle comme contre-productif. Ils le condamnent parce qu’il refuse de faire des compromis quant à la Justice. L’élite dépêche en outre ses prosélytes pour appeler au calme et à la patience, qui emploient le langage hypocrite de la tolérance, du compromis, de la générosité et de la compassion, pour asseoir ce qu’ils présentent comme l’unique alternative : travailler et accepter des systèmes de pouvoir qui ont depuis belle lurette renoncé à ces vertus.

Le rebelle est tenu, toutefois, à un engagement moral qui rend impossible toute association à l’élite du pouvoir. Il refuse de se laisser acheter par des subventions de fondations, des invitations à la Maison-Blanche, des apparitions télévisées, des contrats littéraires ou encore des postes académiques, encore moins par une creuse rhétorique. Le rebelle ne se soucie pas d’autopromotion, de carrière ou d’opinion publique. Le rebelle sait que, comme l’écrivait Augustin d’Hippone, « l’espoir a deux filles charmantes. Elles se nomment colère et courage, la colère vis-à-vis des choses telles qu’elles sont, et le courage de faire en sorte qu’elles ne restent pas en l’état ». Le rebelle sait pertinemment que la vaste société ne récompense pas la vertu : l’acte de rébellion se définit lui-même. Dans de tels actes, particulièrement ceux dirigés contre des forces de pouvoir monolithiques, apparaît la majesté humaine : « l’on ne devient pas dissident en décidant du jour au lendemain d’adopter cette carrière pour le moins inhabituelle », affirmait Václav Havel tandis qu’il s’opposait au régime communiste, en Tchécoslovaquie, « l’on y est amené par son sens personnel de la responsabilité, combiné à un concours complexe de circonstances extérieures. L’on est rejeté des structures existantes et placé dans une position de conflit avec elles. Cela commence par le souci d’effectuer son travail le mieux possible et se termine par une disqualification en tant qu’ennemi de l’Etat ». Le dissident n’agit en aucune manière dans le domaine du pouvoir véritable [?, ndb]. Il ne cherche pas le pouvoir, ne court pas après les postes ministériels et ne collectionne pas les votes. Il n’essaie pas de courtiser le public. Il n’offre rien et ne promet rien. S’il a une chose à offrir, c’est uniquement sa propre peau, et il ne l’offre que parce qu’il ne dispose d’aucun autre moyen pour affirmer la vérité dont il est porteur. Ses actions se contentent d’exprimer sa dignité de citoyen, peu importe le coût.

La faculté d’exercer une autonomie morale, la capacité de refuser de coopérer, nous indiquent la seule voie qu’il reste vers la liberté personnelle et vers une vie qui fasse sens. La rébellion est sa propre justification, et ceux parmi nous qui sont issus de la gauche religieuse n’ont aucune querelle avec Camus. Camus a raison à propos de l’absurdité de l’existence, à propos de la valeur que contiennent bien plus les actes de rébellion qu’une espèce de rêve étrange qui promet la vie après la vie, ou qu’une fantaisie de bancs d’école dominicale selon laquelle Dieu récompense les justes et les bons. « Âme chérie », écrivait l’ancien poète grec Pindar, « n’aspire pas à une vie mortelle, mais épuise les limites du possible ».

Notre seule différence avec Camus réside dans notre conviction que la révolte n’est pas dénuée de sens, in fine. La rébellion nous permet d’être des êtres humains libres et indépendants, mais elle grignote aussi – j’en suis convaincu – l’édifice de l’oppresseur, fût-ce de manière imperceptible. Elle préserve les timides flammes de l’Espoir, de l’Empathie, de la Justice et de l’Amour. Et, en cette époque de profonde désespérance humaine, ces flammes ne sont jamais insignifiantes : elles maintiennent en vie la faculté d’être humain. Comme le suggérait Camus, « nous devons devenir si absolument libres que l’existence elle-même devient un acte de rébellion ». Et ceux qui ne se rebellent pas en ces temps de capitalisme totalitaire, ceux qui se convainquent qu’il n’existe aucune alternative à la collaboration, commettent un suicide spirituel et moral. S’adressant, il y a plus d’un siècle, à des anarchistes sur la manière de détrôner le tsar, Alexander Herzen rappela à ses auditeurs qu’il n’est pas de leur responsabilité de sauver un système à l’agonie, mais de le remplacer : « nous pensons être les médecins », affirmait-il, « nous sommes le mal ».

Toute résistance doit admettre que l’entité politique [que nous connaissons] et le capitalisme mondialisé sont mourants. Et nous devrions cesser de gaspiller de l’énergie à tenter de les réformer ou de leur plaire. Ceci n’implique pas la fin de la résistance, mais la diversification de ses formes. Cela implique de consacrer notre énergie à l’édification de communautés durables pour parer à la crise qui vient, dès lors que nous ne serons pas en mesure de survivre ni de résister sans effort coopératif. Cela implique d’accepter que la lutte en faveur de la Justice nous survivra, qu’il se peut que chacune des valeurs que nous défendons soit mise à mal lorsque nos vies individuelles s’approcheront de leur terme, mais la réalité extérieure ne saurait être la référence pour mesurer la vie morale.

Notre élite médiocre et ruinée est désespérément en train de sauver un système qui ne peut être sauvé, et – plus important encore – elle essaie de se sauver elle-même. Toute tentative de travail dans ce système en dépérissement, au sein de cette classe de courtiers du pouvoir, s’avèrera inutile. Et la résistance doit répondre à la nouvelle réalité implacable d’un ordre capitaliste global qui s’accrochera au pouvoir à travers des formes de plus en plus accrues de répression brutale et assumée. Lorsque les personnes ordinaires n’auront plus accès au crédit, lorsque le chômage de masse créera un sous-prolétariat permanent et irascible, et lorsque les produits de consommation bon marché, qui sont les opiacés de notre culture marchande, disparaîtront, nous évoluerons, je le pense, vers un système qui ressemblera davantage au totalitarisme classique. Des modes de répression plus affirmés, plus violents, devront alors être utilisés en guise de doux mécanismes de contrôle, et ils ont la faveur de ce que le philosophe Sheldon Wolin appelle « notre système de totalitarisme inversé ».

Nous ne pouvons nous autoriser à déclarer forfait face à l’idéologie déshumanisante du capitalisme totalitaire. Les actes de résistance qui assurent la persistance d’un scénario différent donnent à d’autres, que nous ne rencontrerons peut-être jamais, le courage de se lever et de porter le flambeau que nous leur transmettons… […] »

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