2034 ?

–  Amélie, tu es vivante !…

–  Yannick ?!…

Je la serrai dans mes bras comme si elle était la dernière femme sur Terre. Deux mois ! Ca devait faire deux mois que j’arpentais ces paysages qui m’avaient été, dans une vie antérieure, si familiers. J’ignore où se trouve ma famille. Je n’ai revu aucun de mes amis depuis. La silhouette d’Amélie était mon premier repère dans la pénombre, le premier signe de chaleur humaine après l’invraisemblable fournaise.

–  Tu peux pas savoir ce que je suis heureuse de te voir. Je n’ai plus personne.

Je la serrai encore plus fort, tandis que sur mes joues, que j’avais accolées aux siennes, perlaient confusément, sous la forme de gouttelettes satinées, les preuves que j’étais encore au monde. Elle passa délicatement ses mains sur mon visage aguerri, où la suie, la boue, le sang, la poussière et la sueur, adjointes à présent à  cette suréminente onction d’âme, finissaient par se confondre, comme autant de noisettes aux teintes ternes sur la palette d’un peintre, en un masque gothique, sordide, surréel, propre à faire fuir les animaux. Elles étaient revêches, ses mains, crevassées et calleuses, mais le souvenir de leur douceur balsamique suffisait à me transporter. Et lorsqu’ elle embrassa mes larmes qui, après la pluie fine, ruisselaient maintenant, je sus de nouveau pourquoi vivre en valait la peine. Pendant de longues minutes, je fixai l’être en elle, comme pour l’immortaliser, et elle fit de même avec moi, puis, bouches bées l’un devant l’autre, nous nous interchangeâmes, tandis qu’au loin se mit à résonner, comme en écho à un cauchemar que nous croyions passé mais qui sans cesse se régénérait, le bruit des bottes.

–  Viens, on doit trouver un endroit plus sûr, l’interrompis-je.

–  Il n’y a rien à craindre, me répondit-elle, ils sont probablement des nôtres.

–  Oublie ça, insistai-je, il n’y a plus les nôtres et les leurs. Il n’y a plus d’Etat.

Nous nous éloignâmes de la ville, des ruines qu’il en restait. Sur la route, jonchée de cadavres en décomposition picorés par des merles sans pitié, et de carcasses de voitures inertes, un vieillard à l’allure improbable, transfiguration affable et terrestre de ce spectre paré d’une tunique noire à capuche qui fait l’aller-retour entre les rives, nous proposa, trop heureux d’avoir trouvé des compagnons de route, de faire un bout de chemin avec lui. Nous prîmes place dans sa charrette, qu’un vieux canasson, tout aussi étonné d’être encore là, sans doute, était chargé de remorquer.

–  Avant, il y avait la télé, ânonna-t-il d’une voix chevrotante, désormais, c’est chacun pour soi.

–  Que voulez-vous dire, Monsieur ? lâcha Amélie, sans revenir sur l’ironie du propos.

–  Personne ne sait ce qui se passe, ma petite, chacun doit se débrouiller, sans compter sur les autres.

–  Vous avez des survivants dans votre entourage ? lui demandai-je

–  Oh, moi, vous savez… Regardez-moi, je tiens à peine debout. Cette saloperie a décimé des milliers de petits enfants, mais moi, Dieu m’a laissé vivre. Allez savoir pourquoi…

Le réalisme amer du propos nous empêcha de surenchérir.

–  Comment avez-vous fait pour trouver de la nourriture, en ville ? s’enquit-il, quelques kilomètres plus loin.

–  C’était pas simple. Quelques stocks étaient restés plus ou moins intacts, en périphérie, mais c’était la cohue. Et il fallait rester discret : les bottes ne sont jamais loin… Et, comme vous le voyez, on n’a que la peau sur les os.

–  Il y en a beaucoup moins à la campagne, des bottes, vous verrez…

De temps à autre, sur la chaussé cahoteuse, apparaissait une affiche confectionnée à la va-vite. Un personnage souriant vêtu d’une blouse blanche y tenait à la main ce qui ressemblait à une puce RFID. En haut de l’affiche, on pouvait lire : « ne passons pas à côté des choses simples »…

–  Qu’est-ce que c’est que ça, demandai-je au vieil homme.

–  Un autre survivant m’a parlé d’une puce électronique qu’il faudrait se faire implanter dans le cou. Il paraît qu’ils ont plusieurs hôpitaux de campagne à travers le pays. Mais moi, vous savez, je ne savais même pas faire fonctionner un ordinateur avant, alors…

–  J’ai entendu dire que c’était obligatoire, ajouta Amélie, ça protège des radiations. J’ai même croisé une femme qui venait d’accoucher et qui m’a dit que tous les nouveau-nés se la font automatiquement implanter…

Si c’était vrai, cela signifiait qu’une forme de représentation politique avait survécu à l’assaut. A moins que les militaires n’aient tout pris en main… Impossible de le savoir avec certitude !

–  Voilà, nous y sommes, annonça le conducteur de notre diligence d’occasion.

Les champs s’étendaient à perte de vue, insouciants, comme s’ils n’avaient subi aucune retombée radioactive. Le contact de la verdure, d’une nature apparemment intacte, me donna des raisons d’espérer, tandis que le vieillard nous emmenait vers une cabane, où se terraient deux autres personnes, un homme d’une cinquantaine d’années et un enfant, tétanisés.

–  Je vous présente Thomas et son fils Isaac. Et moi, au fait, c’est Joseph. Mes amis m’appellent Jo.

–  Amélie, dit Amélie en tendant la main à nos nouveaux compagnons d’infortune.

–  Yannick, fis-je, en aidant le vieil homme à s’asseoir.

Vous serez bien ici, mes amis. J’ai quelques chèvres et un petit potager, et un peu plus loin, il y a un petit cours d’eau. Je ne vous garantis pas, vu les circonstances, que tout est bio, mais au moins, vous disposerez du gîte et du couvert… Restez aussi longtemps que vous le désirez…

Après avoir remercié notre hôte, Amélie et moi partîmes en tournée de reconnaissance. Ce court périple correspondait, l’holocauste atomique en moins, à l’idée que je m’étais faite de ces histoires répétitives que m’avaient racontées mes grands-parents à propos de leur fuite, dans des conditions similaires, une valise – et une seule – hâtivement remplie de produits de première nécessité et d’un seul vêtement de rechange à la main, lorsque les nazis avaient envahi le pays. Personne ne nous a envahis cette fois, mais il était clair que la partie était jouée et que, contrairement à hier, les espoirs de retour étaient ténus : c’était Dresde à la puissance nucléaire qui nous attendait, un Dresde dès lors impossible à reconstruire dans l’immédiat. Et pourtant, en voyant Amélie, légère, sautiller dans les herbes hautes, sa jupe tailladée et encore entachée des résidus de toutes les horreurs qui avaient dû se présenter à elle se dressant avec volupté vers le ciel à chacun de ses pas, c’était comme si je revivais mon premier flirt, un premier flirt post-nucléaire…

Nous nous dirigeâmes vers l’amont de la plaine, ou un grand arbre à la ramure généreuse semblait veiller au grain puis, soulagés d’avoir trouvé cette oasis inespérée, nous laissâmes choir au pied de l’arbre sous le poids de toutes les atrocités que l’année écoulée avait apportées. « A bas l’oligarchie ! La démocratie maintenant ! » Nous entendîmes au loin des slogans maintes fois ressassés, des clameurs innocentes rabrouées dans le sang, déjà. Adossés à notre arbre, l’un près de l’autre, sa tête contre la mienne, nous nous payâmes le luxe suprême de respirer, respirer, respirer…

–  Debout ! Les mains dans le dos ! Je ne le répéterai pas !

Trois soldats en uniforme noir surarmés me faisaient face. Sur leur képi se détachait le sigle distinctif de la police secrète : un aigle pourpre qui tenait entre chaque patte une flèche dorée à la pointe rouge sang. Amélie avait disparu.

–  T’es sûr que c’est notre homme ? fit l’un des automates.

–  Pas de doute ! J’ai son profil ici, sur mon transpondeur : ancien syndicaliste, meneur de la grande grève, altermondialiste, pacifiste, blogueur subversif, ennemi de la Corporation ! A appréhender mort ou vif !

–  Alors, comme ça, t’es un rebelle, hein ? me lança le troisième cafard. Espèce d’ingrat ! Asocial ! Tout ce que la Corporation fait pour toi et les ordures de ton espèce ne te suffit pas, hein !

Ils se mirent à me ruer de coups. Lorsque je tombai au sol, leurs coups de poing devinrent coups de pied. D’après ce que j’étais encore en mesure d’en distinguer, ils semblaient s’en donner à cœur joie.

–  On le termine, capitaine ?

–  C’est pas nos ordres. On est censé le ramener au camp pour un interrogatoire.

–  Allez, capitaine, un sociopathe de plus ou de moins…

–  Oui, mais il sait peut-être des choses…

–  J’ai pas encore utilisé ma gâchette aujourd’hui, chef !

–  Bon, allez, ça va, tirez-moi cette ordure !

Je sentis que mon heure était arrivée. Jusqu’à présent, j’étais parvenu à échapper aux griffes des sections d’assaut, dont j’avais entendu dire le plus grand mal. C’est un général hors-la loi qui avait eu l’idée, au départ : passer les archives d’Internet au peigne fin pour y dénicher tous les fauteurs de troubles potentiels afin de les neutraliser. Il avait été mis au trou pendant plusieurs années pour insubordination et tentative de coup d’Etat militaire, mais lorsque l’un des siens a été nommé à la présidence par la Corporation, il a eu le champ libre pour mener ses basses besognes, et tout pouvait commencer… Je ne savais pas qui lancerait ses ogives en premier, mais ce que je savais, c’est que la Corporation redoutait les mouvements de masse. Plutôt une guerre nucléaire qu’un nouveau socialisme : avec la première au moins, elle était assurée, avec l’armée, de se maintenir.

Le soldat de l’aigle s’approcha de moi, son taser laser chargé au maximum, puis…

–  Yannick ! Yannick, réveille-toi…

–  Hein, quoi ?

–  C’est Joseph, en bas, regarde…

Une patrouille des forces spéciales de l’armée, munie de masques à oxygène qui rendaient sa mission encore plus monstrueuse, avait trouvé Joseph, Thomas et Isaac, et les forçait à l’accompagner. Isaac se débattait, et l’un des soldats lui donnait des coups de crosse sur l’épaule. Quelques bribes de conversation s’échappaient de la scène.

–  Non… veux… pas !

–  Coute… orveux, on vous… cun mal… ormalité !

 Quelques mètres à côté était parqué un fourgon, dans lequel se tenaient déjà, à en juger par les pleurs et les cris qui s’en échappaient, plusieurs autres prisonniers, raflés ailleurs. Sur le véhicule, on pouvait lire : « section RFID »…

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