Eden assailli, éden souillé…

Agbogboshie 2

Jeter une canette à terre dans un parc public et déverser plusieurs tonnes ou litres de déchets toxiques dans la nature sont deux actions qui relèvent, en principe, de la même muflerie. Incivilité sera le terme utilisé pour qualifier la première, qui se verra, le cas échéant, assortie d’une amende : l’on ne saurait laisser impunément « les sauvageons » imposer leur loi. La seconde, bien qu’elle ait des répercussions autrement plus importantes, n’est souvent perçue que comme un aléa du business : après tout, les ordures qui procurent des emplois ne sont-ils pas de plus en plus à l’origine des lois ? Elle suscitera certes, ici ou là, des réprimandes de principe, mais depuis quand juge-t-on les seigneurs ?

Au début de ce mois, le Garden of Eden, une propriété sise dans la ville texane d’Arlington, qui abrite une communauté hippie rescapée du tout-au-commerce, a été l’objet d’un raid agressif de la part de plusieurs dizaines de membres des forces spéciales (SWAT) et de fonctionnaires, qu’avait précédé une surveillance de la propriété par hélicoptère et au moyen de drones. Au même moment où plusieurs molosses prenaient plaisir à arracher en toute illégalité les plantations et les arbustes fruitiers qui conféraient au lieu son cachet paisible et son originalité, leurs collègues tenaient littéralement en joue les huit habitants des lieux. Le crime de ces terroristes ? Pas même une canette oubliée, plutôt des herbes trop hautes, des buissons qui empiétaient sur la voie publique, la présence d’un canapé et d’un piano dans la cour, et des buches non convenablement entassées (1) ! Big Brother a les yeux partout, même dans la propriété privée d’autrui !

C’est ce qu’auraient, en tout cas, aimé croire les parents de la petite fille de trois ans décédée, en avril dernier des suites d’une intoxication aux produits chimiques déversés illégalement à proximité de son aire de jeu, lesquels ont empoisonné par ailleurs plusieurs de ses camarades (2). Cette histoire-là est africaine ; elle s’est déroulée au Cap, dans la pointe méridionale du continent. Il semblerait qu’elle implique la société Protea Mining Chemicals, productrice de matériaux chimiques et de polymères pour l’industrie minière (3), elle-même filiale de la corporation Omnia Holdings (4), un géant des engrais chimiques (également connu pour sa fabrication d’outils de détonation) présent sur trois continents, qui a joyeusement annoncé, en juin dernier, des résultats supérieurs aux attentes, et un dividende à l’avenant (5). Rien de nouveau sous le Soleil dans un continent considéré par d’aucuns, dans les sphères qui se veulent hautes, comme « sous-pollué »… (6)

En effet, que le pollueur de masse et en série soit implanté localement ou que la pollution caractérisée soit le fait – c’est plus probable et plus fréquent –  de vermines occidentales qui, au moyen de sous-contrats, de sociétés écrans et de bateaux-conteneurs battant pavillon exotique, « le déversement incontrôlé de déchets toxiques en Afrique remonte officiellement aux années septante, lorsque des rapports qui faisaient état d’accords clandestins entre des pays africains et des compagnies états-uniennes, françaises, allemandes, britanniques, suisses, italiennes et soviétiques se sont mis à voir le jour. Les rumeurs relatives à des sites de déchets toxiques dans différentes pays africains (principalement en Afrique de l’Ouest) seraient rapidement étayées par des preuves telles que des barils percés (cf. le cas du Nigéria) ou encore des photographies aériennes d’un site de déversement illégal (cf. le cas du Bénin). » (7)

A cet égard, l’affaire Trafigura, du nom de cette compagnie britannico-batave qui a, en 2006, abreuvé en toute connaissance de cause dix-huit sites d’Abidjan, la capitale de la Côte-d’Ivoire, de résidus chimiques toxiques, ne représente que le dernier scandale « nimby-bitif » (not in my backyard, but in theirs is fine !) en date (8). Ce scandale est illustratif, en tout cas, de la mansuétude de l’appareil judiciaire à l’égard des « patrons voyous », qui ne sont poursuivis qu’en ultime recours ou que si un tiers (en l’occurrence Greenpeace) les assigne en justice (9).

Il est représentatif, en effet, en ce qu’il témoigne, une fois encore, de l’incapacité clinique, pour les patrons de grandes entreprises, d’assumer leurs responsabilités. Lorsqu’un abruti lance une canette à terre et qu’il est pris en flagrant délit, il finira bien par admettre qu’il l’a fait et par ramasser sa canette. Lorsqu’une ordure cotée en bourse intoxique une centaine de milliers de personnes et piétine la convention de Bâle (10), elle se réfugie dans le déni, achète pour une poignée de dollars le silence de ses victimes, et fait comme si de rien n’était. C’est cette puérilité-là qui, sous couvert de chiffres et d’emplois, en est venue à régir les sociétés : tout, mais pas la responsabilité !

Troisième plus gros négociant de matériaux bruts (comprenez : de pétrole) au monde, Trafigura se porte très bien, merci : la corporation a clôturé l’année 2012 avec un chiffre d’affaires record et un bénéfice d’un milliard de dollars. Quant au premier semestre de 2013, il a été très profitable lui aussi (11).

Comme le souligne le sociologue David Pellow, « il y a quatre raisons fondamentales à la délégation à l’hémisphère sud, dans sa globalité, du fardeau que constituent les produits toxiques. La première est l’augmentation exponentielle de la production de déchets dangereux et l’émergence de législations environnementales plus contraignantes dans les pays industrialisés. Ces changements ont accru le coût du traitement et de l’élimination des déchets au Nord, qui est très largement supérieur aux tarifs pratiqués par la plupart des nations méridionales. De la même manière, l’arsenal législatif qui caractérise les nations industrialisées [en la matière] est bien plus tatillon que les régulations laxistes en vigueur dans de nombreux pays du Sud, ce qui favorise [dans ces derniers pays] le déversement bon marché [de produits toxiques]. […]

La seconde raison […] est le besoin généralisé de devises auquel font face les pays méridionaux. Ce besoin, ancré dans une longue histoire de colonialisme et de prêts suivis d’accords de dettes entre pays du Sud et du Nord, amène souvent les responsables de gouvernement des premiers à accepter une compensation financière en échange de l’autorisation de déverser des déchets chimiques à l’intérieur de leurs frontières. De nombreux observateurs (par exemples, des économistes et des chefs d’entreprise du Nord) ont qualifié ces transactions d’ « économiquement efficaces », alors que d’autres (par exemples, des élus africains et des environnementalistes du Sud) préfèrent à cette qualification celle d’ « impérialisme ordurier ».

Agbogboshie

La troisième raison […] est le pouvoir apparemment inexorable de la mondialisation économique, dont la logique dicte aux industries de réduire leurs coûts et d’accroître leurs profits, à défaut de quoi elles sont vouées à l’échec. […] Cette même logique s’applique aux industries qui gèrent les déchets toxiques produits par l’économie de marché : il leur faut accéder à des marchés et à des acheteurs dont les prix entraînent pour elles une augmentation des bénéfices et une réduction des coûts. Ceci signifie que ces déchets feront l’objet d’un négoce et qu’ils seront déversés dans des pays, au sein de communautés, où, en raison de structures déficientes et d’économies vulnérables, les entreprises de gestion de déchets et leurs intermédiaires seront gagnants en termes de coût.

La quatrième raison […] relève de la culture et de l’idéologie de classes et raciste qui imprègne les milieux et les institutions de l’hémisphère nord, qui considèrent parfaitement acceptables les déversements toxiques dans des pays pauvres et de couleur. Le meilleur exemple d’une telle idéologie est la tristement célèbre note interne de la Banque mondiale rédigée en 1991 par Lawrence Summers, qui en était alors l’économiste en chef et le vice-président. (6)

[…]

Les points suivants ne sont pas moins dérangeants que la note elle-même :

  En réponse aux journalistes et aux activistes qui lui rappelèrent ses propos, Summers se contenta d’affirmer que ledit mémo était supposé être « ironique ». Il n’en a contesté ni le contenu, ni les implications politiques.

–  La Banque mondiale a, en effet, financé de nombreux programmes de transferts de déchets  électroniques de par le monde. Depuis le mémo Summers, cette tendance s’est poursuivie, en particulier vers des pays comme l’Inde ou les Philippines, soulignant le lien direct entre la position idéologique reflétée dans le document et les politiques réellement mises en œuvre par la Banque mondiale.

–  La cohérence entre le raisonnement de base mis en lumière dans le mémo et la théorie économique en tant que telle est enseignée chaque année à des millions d’universitaires, et pratiquée quotidiennement par des dirigeants d’entreprise. C’est la raison pour laquelle des altermondialistes taxent souvent la Banque mondiale et le Fonds monétaire international de centres de l’impérialisme économique.

–  L’idéologie qui sous-tend le déversement de déchets toxiques dans des pays pauvres est également raciste dans la mesure où les peuples de ces pays sont avant tout des peuples de couleur non européens, et où la pauvreté est intimement liée à la race au niveau mondial. Même la notion de pays en voie de développement (PVD) remonte  à des théories de la modernité embuées de racisme, en ce que le « développement économique » constitue une appellation codée à l’aune de laquelle se mesure le degré de civilisation d’une société. » (12)

Les propos qui précèdent, lourds de conséquences sur la dialectique postcoloniale en occident et post-raciste en Europe, pourraient se paraphraser comme suit : « la pauvreté et le besoin impérieux d’en sortir impliquent-ils de faire abstraction des immenses dégâts que les déchets toxiques sont susceptibles d’occasionner, in fine, à, l’environnement et aux peuples d’Afrique ? La fin (en l’occurrence, des bénéfices de court terme) justifie-t-elle les moyens ? Les pays africains qui importent des déchets toxiques devraient se rendre compte qu’en réalité, ce sont les pays exportateurs qui ont le plus à gagner de tels marchandages. En utilisant l’Afrique comme une déchetterie, les pays industrialisés échappent aux coûts importants de l’incinération et du recyclage de leurs déchets […], et l’Afrique écope du coût lié au nettoyage des dommages causés par ceux-ci, ce qui rend caduque toute tentative de production de croissance aux fins de diminuer la pauvreté. » (7) Voilà, en effet, un angle original pour aborder le double discours du Nord à l’égard du Sud, épouvantablement généreux en termes de prêts générateurs de dettes indues, et de dons, pour le coup, ouvertement toxiques…

« Les Etats-Unis peuvent […] faire davantage en termes de commerce et d’investissements. Les pays riches doivent ouvrir de manière significative leurs portes aux produits et services africains. […] Nous pouvons accroître la prospérité par des partenariats public / privé qui investissent dans de meilleures routes et dans l’électricité, par des formations au métier d’entrepreneur, par des services financiers accessibles aux pauvres et aux régions rurales. C’est dans notre intérêt à nous aussi, car si l’on parvient à extraire les gens de la pauvreté et si de la richesse est créée en Afrique, de nouveaux marchés s’ouvriront pour nos propres produits », déclarait dans l’une de ces envolées sans substance dont ses nègres ont le secret le prix Nobel 2009 par anticipation devant le Parlement ghanéen, à l’occasion de sa première villégiature estivale sur le continent africain, en juillet 2009 (13).

A cette époque déjà, le Ghana avait ouvert « de manière significative » sa porte aux déchets électroniques américains et européens. Le « marché » pas trop nouveau mais ô combien florissant de « nos propres produits » bons pour la casse tournait déjà à plein régime, ce « marché » qui se développe au rythme de 40 millions de tonnes de nouveaux rebuts occidentaux par an au niveau planétaire, contamine des écoles au plomb, au cadmium et à d’autres produits toxiques à des doses cinquante fois supérieures aux seuils de tolérance (sans même évoquer les matières fissiles, chimiques ou pétrolières), amène des gosses de six ans à peine à escalader des monticules de détritus électroniques et de plastique dans l’espoir d’y dénicher, au péril de leur santé, quelques résidus utiles au souk des restes, empoisonne pour une durée indéterminée les sols et les nappes aquifères, se joue, à raison de 15 % de son volume au moins, de la convention de Bâle, déjà évoquée (14), et comme le souligne une énième étude, publiée cette fois (le mois dernier) par un groupe de travail de l’ONU, affecte en priorité les Ghanéens les plus pauvres, ceux qu’il s’agirait précisément d’ « extraire […] de la pauvreté » (15). Rien n’a changé : dans l’Empire de la crédulité, le bonimenteur est roi !

C’est que, voyez-vous, dans l’hémisphère sud aussi, il importe d’envoyer le Jardin d’Eden à tous les mille diables !…

_______________

(1) Sources : http://www.huffingtonpost.com/2013/08/15/texas-swat-team-conducts-_n_3764951.html

http://intothegardenofeden.com/index.php?option=com_content&view=article&id=141&Itemid=381

(2) Source : http://www.iol.co.za/news/crime-courts/dumped-toxic-waste-kills-girl-3-1.1504642#.UhBxFH_7at8

(3) Source : http://www.enca.com/south-africa/chemicals-company-named-dumped-toxic-waste

(4) Sources : http://www.reuters.com/finance/stocks/companyProfile?symbol=OMNJ.J

http://www.omnia.co.za/pebble.asp?relid=2518

(5) Source : http://www.reuters.com/finance/stocks/OMNJ.J/key-developments/article/2781321

(6) Lire le mémo hallucinant du haut fonctionnaire américain Lawrence Summers : http://www.whirledbank.org/ourwords/summers.html

… déjà évoqué dans l’introduction de l’article suivant : https://yannickbaele.wordpress.com/2013/08/06/cetait-hier-berkeley-sera-ce-demain/

(7) Source : http://www1.american.edu/TED/oauwaste.htm

(8) Lire quelques-uns des nombreux articles de presse consacrés au sujet :

http://www.theguardian.com/world/2009/sep/16/trafigura-african-pollution-disaster

http://www.amnesty.org/en/for-media/press-releases/report-slams-failure-prevent-toxic-waste-dumping-west-africa-2012-09-25

Lire aussi l’échange de courriels interne à l’entreprise, qui s’assimile au crime organisé (en col blanc),  décomplexé de toute éthique : http://image.guardian.co.uk/sys-files/Guardian/documents/2009/09/16/Final_emails.pdf

(9) Source : http://www.greenpeace.org/international/en/news/Blogs/makingwaves/toxic-dumping-Africa-Trafigura/blog/42261/

(10) Cette convention sur le contrôle des mouvements transfrontaliers de déchets dangereux et de leur élimination, à laquelle est venue se greffer l’interdiction de l’exportation de déchets de pays de l’OCDE vers des pays non-OCDE, n’est qu’un accord international de bon sens et de respect mutuel de plus que ces très chers Etats-Unis (premiers producteurs de déchets au monde) n’ont pas ratifié, pas même sous le règne de Numéro 46, grand écolo devant l’Eternel…

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Convention_de_B%C3%A2le

Lire aussi : http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=FLUX_043_0073

(11) Sources : http://www.reuters.com/article/2013/01/11/trafigura-revenues-idUSL5E9CB9MH20130111

http://www.bloomberg.com/news/2013-04-23/trafigura-profit-rises-as-increased-oil-volumes-boost-revenue.html

(12) David Naguib Pellow, Resisting Global Toxics, Massachusetts Institute of Technology, 2007, pp. 8 – 10

(13) Source : http://www.huffingtonpost.com/2009/07/11/obama-ghana-speech-full-t_n_230009.html

(14) Source : http://allafrica.com/stories/201111020037.html

(15) Source : http://www.ghanabusinessnews.com/2013/07/21/un-group-calls-for-regulation-of-e-waste-in-ghana/

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