Rien n’échappe au grand œil au milieu du phare : une nouvelle mise en garde d’Edouard…

Nulle industrie cinématographique au monde n’intègre si abondamment et si vraisemblablement la scène et le dessous des cartes politiques qu’Hollywood. La collusion entre les deux milieux est énorme, et elle l’est davantage encore lorsque les intimes interconnexions entre l’Exécutif et les producteurs de ce que les ringards nommaient autrefois la pellicule doivent se comprendre comme un retour sur investissement électoral…

Le Pouvoir souhaite-t-il préparer et acquérir les esprits à une énième invasion d’un pays étranger ? Aussitôt apparaissent à la canonnière sur les écrans les habituels gladiateurs sans peur et sans reproche munis de tout leur attirail de saison. Mais la caverne californienne peut également faire office de subtile boîte à révélations, conditionnée, certes, par une politique réactionnaire et ringarde en matière de copyright (1) qui restreint drastiquement le champ de réception de l’information (c’est-à-dire le nombre de spectateurs potentiels), ainsi que par un enchaînement déchaîné, une accélération inouïe du rythme du turn-over des projections dans les salles obscures, lequel rend extrêmement éphémère la mémoire de tel ou tel film en particulier, et empêche toute consécration durable comparable à celle dont ont pu jouir des classiques tels que The Wizard of Oz, Gone With The Wind ou encore A Streetcar Named Desire, tous inscrits – pour les générations passées, au moins – dans un inconscient collectif indélébile.

Lorsqu’il se fait hybride, le film revêt en quelque sorte un habit de presse, dans la mesure où il met sous le feu des projecteurs des informations secrètes certes connues des journalistes traditionnels (parfois depuis belle lurette), mais tantôt soumises à un embargo par les rédactions elles-mêmes, au nom d’une certaine idée de la protection des institutions démocratiques, tantôt impossibles à publier, faute d’éléments probants pour les étayer. Dans les deux cas, la fiction qui n’en est pas vraiment une endosse alors un rôle éminemment pervers : celui d’informer le public quant à des évolutions de l’agora qui le concernent directement, sans autoriser toutefois la moindre contestation effective, dès lors que les écrans sont réputés colporter du virtuel pur. A titre d’exemple, personne n’imagine que le prédécesseur de Madame Roussef, le Président Lula, aurait pu annuler un dîner d’Etat avec Bill au motif qu’un héros de film d’action l’y eût encouragé…

Lorsqu’en 1998 sortit Enemy Of The State, thriller paranoïaque dans lequel un Will Smith poussé dans ses derniers retranchements par une faction phalangiste de la NSA qui a du sang sur les mains et n’hésite pas à filer le héros au moyen du nec plus ultra des méthodes de surveillance moderne, feu le réalisateur dudit opus avait déclaré que la source qui lui avait prodigué les informations techniques nécessaires à la crédibilité du film lui avait affirmé que les renseignements qu’il lui avait transmis reflétaient en fait l’état de la technique dix ou quinze ans auparavant. En d’autres termes, l’incroyable sophistication des moyens qui y sont mis en œuvre pour traquer un Smith dépositaire malgré lui d’un enregistrement hautement compromettant était déjà d’un autre âge. Or, entre-temps, quinze nouvelles années se sont écoulées, qui ont été le théâtre, à la faveur des secousses secondaires provoquées par l’effondrement des tours, d’une augmentation astronomique des budgets consacrés aux agences de renseignement, la NSA en tête.

C’est à peu près simultanément à la sortie du film – deux ou trois ans auparavant, en fait – que furent prononcés les premiers discours politiques visant à réglementer le web, et le débat sur la liberté des bits n’a cessé de faire rage depuis lors. Or, dans ces conditions, quel utilisateur régulier d’Internet peut-il affirmer aujourd’hui, suite à la série de révélations d’Edward Snowden, qu’au fond de lui, il ne se doutait pas même un peu du fait que ses communications étaient épiées, contrôlées, comparées, par Big Brother, la liste de ses contacts électroniques recoupée et fichée ?

Forts de cette intime conviction, d’aucuns vous diront que l’ancien employé du contractant de défense privé (!) Booz Allen Hamilton n’est rien d’autre qu’un bouc émissaire inutile, qui a crié dans le haut-parleur ce dont chacun, déjà, discutait par messe basse. Ils ont tort, car le jeune analyste a fait d’une pierre trois coups, tout d’abord, bien sûr, en informant le public à une échelle plus large, mais là n’est pas l’essentiel : Snowden a permis à la presse (non asservie) et à d’autres Etats de préparer une riposte solide et élaborée à l’espionnite US, et le rôle de partie tierce assumé par l’intéressé a permis aux services de renseignement de ces Etats de rester dans l’ombre.

Néanmoins, ses révélations n’ont pas effacé le décalage temporel ci-dessus abordé. Subséquemment, les cris d’orfraie largement surfaits poussés ici et là, depuis plusieurs mois à présent, résonnent en réalité dans le lointain, à l’instar d’une sonde spatiale qui renvoie à la Terre les informations précieuses qu’elle à récoltées, ces dernières n’atteignant leurs destinataires que plusieurs années ou décennies plus tard. Le bras de fer engagé aujourd’hui autour de PRISM et consorts est donc soit symbolique, soit d’arrière-garde, soit tout simplement hypocrite : pourquoi les opaques accords de coopération électronique renforcée avec les Etats-Unis (dans le domaine de la lutte contre la criminalité), des accords qui mettent l’accent sur « des mécanismes spécifiques » qui relèvent de « techniques de pointe » (2), s’empileraient-ils, sinon ?

Pour autant, rectifier des abus de pouvoir criants est toujours salutaire, même s’il manque au tableau le sage démiurge qui ferait la part des choses. Les positions des uns et des autres sont clichées, en effet, caricaturales, et principalement de l’ordre du pari : d’un côté, les représentants impériaux, lorsqu’ils ne mentent pas éhontément (Clapper, Alexander) ou ne s’enfoncent pas dans un arrogant mutisme pré-autistique (Obama), brandissent l’argument de l’intérêt supérieur, celui d’éviter tout doublon de la tabula rasa tragique du début du siècle, tant celui-ci pourrait s’accompagner d’une plongée définitive des Etats-Unis dans les abysses. C’est dans cet impératif que le donnant-donnant tacitement consenti (sécurité collective contre restriction des libertés individuelles) trouverait, selon eux, sa légitimité absolue.

De l’autre côté, les pirates de tous les océans électroniques du monde soutiennent bien sûr l’inverse, clamant – un peu hâtivement, peut-être – que même cent complexes à la Bluffdale ne suffiraient pas à rendre le bouclier intérieur suffisamment résistant, voire qu’ils provoqueraient l’effet inverse. Additionnellement, la présence, au sein des diverses agences de renseignement, de taupes, d’agents doubles et de groupes radicaux tels que celui mené par un Jon Voigt tout aussi dénué de scrupules dans le film qu’il n’est remonté contre l’administration US actuelle dans la vie réelle, rendrait illusoire l’impartialité et l’intégrité du système de stockage, indispensables à la réalisation efficace de l’objectif assigné.

Cet affrontement en chiens de faïence fondé sur des techniques dont la genèse conceptuelle remonte quasiment, en langage informatique, à Mathusalem, nous ferait presque oublier les développements les plus récents, qui se déroulent sous nos yeux et portent en eux des présages autrement plus angoissants encore.

Les caméras CCTV, qui surveillent les mouvements de la circulation publique (piétonne et automobile), les caméras planquées plus ou moins discrètement derrière de minuscules vitres teintées dans tous les appareils de distribution de billets, les caméras sur le lieu de travail, dans les magasins, celles disposées (systématiquement, désormais) dans les transports publics, les I-cams intégrées aux ordinateurs portables, et la probabilité que toutes soient accessibles à tout moment aux sbires voyeuristes de l’espionnage professionnel, mais aussi les puces RFID traçables à distance, qui envahissent de plus en plus les cartes d’identification personnelle (la carte d’identité, par exemple) et les objets usuels (GSM, électroménager, etc.) : tout cela s’ajoute à l’objet des révélations de Snowden au rayon de ce que nous savons ou, a minima, suspectons.

Mais il est une évolution qui, plus que toute autre dans ce domaine, mérite une vigilance de tous les instants : Google Glass. En toute transparence, l’entreprise de Moutain View annonçait, en effet, il y a quelques mois, une période de gestation (de neuf mois) durant laquelle cette petite révolution serait testée in concreto par quelque neuf cent volontaires soigneusement sélectionnés : les geeks et autres nerds de tous acabits, qui ne se distinguent pas par leur esprit critique à l’égard des dernières innovations techniques, étaient ravis !…

Pendant ce temps, personne ne semble s’inquiéter des retombées de cette dernière trouvaille en date, à savoir l’accaparation totale de l’espace public par des clones d’espions par milliers, qui tous seraient en mesure de filmer n’importe qui à son insu. Faudra-t-il attendre dix ans de plus et la réalisation d’Enemy of The State – The Sequel, si cet outil si socialement funeste sous sa forme actuelle qu’il n’est luxueusement inutile venait à gagner la rue, pour que les premières craintes y relatives, d’abord refoulées, ne trouvent un écho virtuel, suivi, à quinze années d’intervalle, de la défection providentielle de l’un des cinq millions d’agents de l’industrial surveillance complex (dix, d’ici là ?), dont les révélations donneront lieu à des scandales diplomatiques en série, y compris dans le chef de la toute nouvelle présidente chinoise ?

Il est établi que Google coopère, au même titre que les autres entreprises high-tech, à la collecte forcenée de renseignements privés menée par la NSA. Il est même apparu récemment que ces entreprises se faisaient rémunérer par le gouvernement états-unien en échange de leurs bons et loyaux services. Il est établi aussi, comme l’ont indiqué les fortes présomptions dont faisait état, il y a peu, un haut gradé de la police belge (qui a quitté son poste entre-temps) quant à son propre laptop professionnel, que les caméras intégrées sont des outils d’espionnage qui peuvent être enclenchés à distance, y compris à travers le réseau wi fi. Dès lors, quelles sont les garanties que tout ce qui aura été filmé par les légions de béni-oui-oui qui se seront ruées sur Google Glass comme autant de mouches à merde sur leur plat préféré ne sera pas illico transféré à Bluffdale bis ?

Lors de sa première interview, Edward Snowden déclarait : « je ne puis permettre au gouvernement des Etats-Unis de détruire la vie privée et les libertés fondamentales ». Continuerons-nous longtemps encore, en dépit du fait que nous disposons – au préalable, cette fois – de tous les éléments nécessaires pour prendre position, de noyer le poisson, de refuser de regarder en face un paramètre crucial de l’architecture sociale liberticide qui s’édifie à la vitesse grand v ? Laisserons-nous une fois encore le business restreindre nos libertés ? Mènerons-nous une fois de plus  les pseudo-débats a posteriori ?…

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(1) Est-il rationnel que, dans les conditions évoquées ci-après, des œuvres demeurent si longtemps sous le sceau d’un copyright qui empêche le public de se les approprier, même lorsqu’elles sont d’intérêt… public ?

(2) Lire : http://www.justice.gov/opa/pr/2011/September/11-ag-1212.html

… ainsi que : http://www.dhnet.be/actu/belgique/des-fichiers-belges-vers-les-usa-51b768bfe4b0de6db97bbc88

Catégories : Eclairage cinématographique, Philo de comptoir, Politique / Société | Tags: , , , , , , , ,

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