Pourquoi le « totalisme » cher à J. Attali est bel et bien un totalitarisme…

« Approchez, Messieurs-Dames, n’ayez pas peur. Oui, il a l’air impressionnant, mais il est pas bien méchant. A-a-a-pprochez ! En exclusivité mondiale et pour la première fois depuis la semaine dernière au moins, le Grand Jacques va vous montrer ses talents de cracheur de feu. Par ici, Monsieur. Par ici, Madame… Dix sous ! »

Comme un enfant sur une marelle, Attali (Jacques, de son prénom) sautille d’émission en émission de télé. Il devrait être ce soir l’invité de CSOJ, après deux mois au moins d’absence prolongée – un bagne ! Celui dont le très instructif documentaire de Yannick Kergoat et Gilles Balbastre relatif à la télé-propagande qui ne dit pas son nom a comptabilisé (1), en l’espace de six ans (de 2002 à 2007, pour être précis), pas moins de 572 apparitions médiatiques ne s’y exprimera pas au sujet du monde de demain tel qu’il le conçoit. C’est dommage…

C’est dommage car il aurait pu développer la notion de « totalisme » qu’il y a pondue la saison dernière en explicitant en quoi celle-ci se distingue du totalitarisme. La subtilité, en effet, échappe aux moins finauds d’entre nous.

En réalité, le socle de la vision du conseiller des princes est simplissime, à l’exact opposé de son caractère : où que le sort nous ait propulsé sur Terre, il est des problématiques auxquelles tous nous avons à faire face et à la résolution desquelles il est donc indiqué que nous nous attelions ensemble. Wilson était parvenu au même constat, les initiateurs de l’ONU aussi…

Pour Attali, pas de demi-mesure : le gouvernement mondial est inscrit dans les astres, et qu’il se réalise par la raison ou sous la contrainte d’une nouvelle guerre mondiale, nul n’y échappera. C’est, à peu de choses près, le rêve de Rockefeller et des siens, et ce que Rockefeller veut, Dieu ne le veut-il point ? « Rockafellah fo evah », aurait pu chanter Jacques. La scène n’eût pas manqué de piment, mais Jay Z le charlatan l’a devancé !

Une certaine objectivité oblige à préciser, toutefois, que c’est plutôt du pseudo-repenti Soros et du si débonnaire Buffett, celui qui cherche périodiquement à attendrir le bon peuple après avoir serré affectueusement la main moite de Blankfeyn, tantôt en évoquant la lutte des classes sous l’angle de la dictature du patronat, tantôt en proclamant une fiscophilie d’apparat intéressée, que le Machiavel français, celui dont la veste est toujours du bon côté – au nom, sans aucun doute, de la concrétisation pragmatique de ses idéaux – doit se sentir le pus proche. Car il y a finance et finance : la finance prédatrice qui s’assume d’un côté, la finance prédatrice faux-cul de l’autre. C’est de ce dernier camp que Jacquot-la-fripouille est, en France, le cerbère et le guide.

Comment, Jacques, que dites-vous ? Nous serions des Bisounours nourris au lait d’une utopie déraisonnable ? Nous devrions nous réveiller et regarder le réel en face ? Mais il y a surdose, Jacques. Il y a surdose de réel frelaté, de pravda remodelée à la sauce capital-corporatiste. Allez, tendez votre joue, gros nigaud : smack ! Copains ?…

Non, nous ne sommes pas des Bisounours, Monsieur Attali, pas à tous égards en tout cas. A vrai écrire, nous nous inquiétons. Nous nous inquiétons que des gens comme vous, qui ont pignon sur plateau, semblent n’avoir tiré aucune leçon de la crise financière, si « grotesquement psychologique » qu’elle ait pu être perçue par quelques-uns, plutôt Richelieu que Machiavel pour le coup, depuis leur fauteuil Louis XV. Nous nous inquiétons, par exemple, lorsque nous vous entendons affirmer qu’ « on a une mutation qui commence à apparaître [à savoir] qu’il y aura une distinction entre ceux pour qui le logement pourra être un élément du patrimoine – ce sont ceux qui auront atteint un certain niveau de revenus et de fortune, qui pourront, par leur épargne, constituer ou se léguer de génération en génération quelque chose qui ressemble à un patrimoine […] – et tout le reste de la population mondiale [pour lequel] le logement [sera] un bien de consommation, et plus un élément du patrimoine. [Celui-ci sera « conceptuellement »] propriétaire [par exemple] de 50 m² […] indépendamment d’un lieu. […][et] il y aura une bourse d’échange [gérée] par les institutions financières spécialisées. » (2)

Nous nous inquiétons, Monsieur Attali, lorsqu’un visionnaire de votre trempe passe outre la lame de fond de la civilisation contemporaine qu’est le développement durable (précisément l’un des défis que nous sommes tous appelés à relever collectivement) en prétendant que les « immeubles qui ont une durée de vie de vingt ans » (Ibid.) sont l’exemple à suivre…

Vauban Reel Estate  présente…

Mais ce qui nous inquiète le plus – vous l’aurez compris – c’est la nature de ce gouvernement mondial dont vous êtes l’un des thuriféraires. Si le modèle démocratique parlementaire grand-breton du XIXe a séduit tant d’éminents penseurs, y compris de très socialistes, c’est sans doute parce que, sur le papier au moins, le bicaméralisme qui l’incarnait avait prévu un degré de recours, terreau d’une contestation éventuelle. N’est-ce pas d’ailleurs, à quelques notoires exceptions près, sur un principe similaire qu’a été érigée toute notre architecture judiciaire ?…

« Tandis que les lois d’une cité sont modifiées afin de se conformer aux circonstances, ses institutions ne changent que rarement, voire pas du tout, d’où il résulte que l’introduction de nouvelles lois est sans incidence aucune, dans la mesure où les institutions, de nature invariable, les corrompent », affirmait Machiavel (3). Or, en quoi un gouvernement mondial de l’acabit de celui que vous imaginez, plus ou moins statique en ses fondamentaux idéologiques, ne fût-ce que pour que son exercice coïncide avec l’impératif de fin de l’Histoire, échapperait-il à pareille logique si même nos institutions actuelles y pataugent ? Quels garde-fous permettraient-ils à une telle Babel régénérée, ultra-hiérarchique et distante, de demeurer la garante des droits fondamentaux de sa base, de son « reste », si l’on préfère ?… Par quels moyens l’exigence de transparence des pouvoirs publics (Le seraient-ils encore ?) trouverait-elle à se concrétiser ? Est-il question d’institutionnaliser l’opacité prototypique des réunions feutrées du Bilderberg ou d’autres cénacles ? Et, si oui, sur quelles bases démocratiques ?

Rockefeller nous renseigne quant à cette dernière question : « je ne me rappelle pas avoir dit – et je ne pense pas que quiconque soit d’avis – que nous requerrions un gouvernement mondial. Nous avons besoin d’une plus grande collaboration entre les gouvernements du monde. Mais je ne puis concevoir qu’un seul gouvernement élu par tous les habitants de la planète soit probable, ou même souhaitable », précisait-il en 2007 (4). Les projets de traités commerciaux transcontinentaux qui chavirent les uns après les autres sous la pression des peuples sont-ils supposés préfigurer ce Nouvel Ordre mondial, cette Planète Finance composée de mafieux parvenus, de boursicoteurs sans scrupules, d’avocats véreux et d’hommes de théâtre politiques, tous qui à la solde, qui à la tête, de l’oligarchie, ou s’agit-il simplement de renforcer le rôle de l’ONU ? Ce nouvel Ordre ancien s’imposera-t-il au prix de nouvelles guerres de colonisation ou d’efforts diplomatiques occidentaux visant à mettre en selle des régimes aussi démocratiques que n’ont pu l’être celui de Pinochet, dans cette frange de « l’arrière-cour » si prisée par la grande bringue, ou encore le Nouvel Ordre de Suharto, en Indonésie (5) ?

Quoi qu’il en soit, les contours de votre « totalisme », néologisme barbare et amphigourique, apparaissent très ténébreux. Inscrite dans un despotisme éclairé qui se cherche un nouveau souffle face à la résistante des restes, cette étrange philosophie pourrait même être porteuse d’un nouvel obscurantisme imposé aux masses et aux individus de basse extraction par une nouvelle race de seigneurs dynastiques omnipotents. C’est en tout cas ce que la nature de vos propositions, en matière de logement comme en matière de puces RFID par exemples, laisse craindre. Mais pour qui a foi en l’Humanité, ce qui n’était pas le cas de Machiavel, jamais le moindre système d’asservissement, si élaborés soient les outils techniques qu’il tient à sa disposition, ne parviendra à maintenir éternellement sous sa coupe la majorité de la population mondiale. C’est là motif de réjouissance !…

« Le spectacle vous a plu, ma petite dame ? Une nouvelle représentation est prévue pour la semaine prochaine. Venez nombreux, Messieurs-Dames… »

Le passé dans l'avenir, un avenir radieux !

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(1) Les nouveaux chiens de garde, 2011 [53:56]

(2) L’émission Conversations d’Avenir sur Public Sénat est entièrement consacrée au maître. Ces propos en sont extraits. Assortis des commentaires désabusés et acerbes d’un internaute, ils peuvent être écoutés ici : http://www.youtube.com/watch?v=DExA8X0uXcQ

(3) Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre I, chapitre XVIII, 1512 – 1517 (version Louandre, Charpentier, 1855)

(4) Interview de D. Rockefeller par Benjamin Fulford, le 14 novembre 2007, visible ici : http://www.youtube.com/watch?v=opX5s4Zp3qk

(5) Voir, à ce propos, « The New Rulers of The World », documentaire de John Pilger, 2001 : http://www.youtube.com/watch?v=1uW1qJoWYPg

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