P. Peraita, un exemple de pourriture…

Affiche sur borne électrique

« Le peuple romain ne donnait le consulat et les autres principales magistratures de la république qu’à ceux qui les demandaient. Cette institution était excellente dans son principe, parce qu’il n’y avait que les citoyens qui s’en croyaient dignes qui les sollicitassent, et que c’était une honte d’être rejeté ; de sorte que, pour les mériter, chaque citoyen s’efforçait de bien faire. Mais cette méthode, lorsque la cité vit ses mœurs se dégrader, devint extrêmement pernicieuse ; les magistratures furent briguées non par les plus vertueux, mais par les plus puissants ; et les citoyens sans crédit, quoique doués de toutes les vertus, n’osèrent les demander, dans la crainte d’être refusés. […] Plus tard, on descendit encore de ceux qui avaient un plus grand crédit à ceux qui avaient le plus d’autorité ; de sorte que, par ce vice des institutions, les hommes de bien se trouvèrent exclus de toutes les dignités. » (1)

L’opulente Florence du XVIe n’est certes pas la nécessiteuse Bruxelles du XXIe, mais certains des enseignements de Machiavel (encore lui !) font mouche ici aujourd’hui comme jadis là : après « l’addiction à l’argent » (dixit la dauphine) d’un patron de télécoms nationales de facture PS, voilà que la vénalité et l’attitude dépensière d’une autre grande patronne d’identique extraction font l’objet d’une attention toute particulière. Et cette affaire-là est bien plus emblématique encore d’un délabrement de la vertu au sein d’un parti qui, plus que jamais, face à la perte post-soviétique de ses repères traditionnels, à la droitisation ambiante, à un avenir institutionnel incertain mais aussi à son appétit du pouvoir toujours renouvelé, se cherche idéologiquement…

Il va de soi que les révélations relatives au train de vie de Peraita, la directrice du SAMU social bruxellois, s’inscrivent dans le show politique habituel, dans lequel la prochaine démission supposée de l’actuel bourgmestre de la ville, prédite avec grand fracas par la presse début septembre mais démentie par l’intéressé lui-même (2) et les manœuvres diverses qui ne manqueraient de s’ensuivre jouent sans conteste un rôle majeur.

Mais qu’importe : les faits sont là ! Et, dans le contexte nauséeux d’austérité prolongée qui est le nôtre, après l’enchaînement d’affaires de corruption qui ont fait valser, ici et ailleurs, des vendus et des salopards de toutes étiquettes, lesquelles affaires s’inscrivent, comme chacun sait, dans une très longue tradition, ces faits pèsent lourd, tant dans la réalité qu’ils reflètent que dans les amalgames d’apparences qu’ils projettent !

Peraita semble, en effet, être à son mentor, l’ancien président du centre public d’aide sociale de la ville aujourd’hui député fédéral et pressenti pour prendre la relève du maïorat bruxellois qu’un nom prédestiné lui faisait sans doute convoiter, ce que la sulfureuse Concetta était au patron de télécoms : une confidente complice, une protégée…

Alors que plusieurs (anciens) sans-abri dénoncent à présent, outre le dirigisme de ses cadres (qui a trouvé sa résonance il y a peu dans la plaidoirie dudit protecteur en faveur d’un internement  (psychiatrique) obligatoire des SDF, les moyens de fortune et les économies de bouts de chandelle auquel recourt le SAMU social (4), et alors que des équipes de collaborateurs courageux sillonnent inlassablement les rues de la capitale à la recherche de la misère extrême, en échange de salaires eux aussi de misère (lorsqu’il ne s’agit pas de bénévolat), la présidente de la célèbre institution supposée venir prioritairement en aide aux plus démunis se pavane du haut de son salaire annuel de top manager, d’un montant étourdissant de plus de 192.000 €, fait établir ce qui ressemble furieusement à de fausses factures, ignore la législation sur les marchés publics, et se paie, aux frais de la princesse, de relaxantes villégiatures sous les palmiers (5).

Mais qu’elle se rassure : le socialiste potentat local auquel elle doit son poste veille sur sa socialiste carrière : « je trouve ce salaire parfaitement normal », a ainsi l’effronterie de déclarer le prétendant au maïorat (6)… Quant à l’intéressée elle-même, elle donne, telle la blanche colombe noircie que n’atteint aucune bave, le sentiment de ne pas s’en faire pour un sou : par communiqué, elle se contente de faire savoir, en effet, ne pas être au courant de l’existence du rapport de l’Inspection des Finances qui pointe ces divers dysfonctionnements ! (5)

« […] Les hommes habitués à une manière de vivre n’en veulent point changer, surtout lorsqu’ils ne voient pas le mal en face et qu’on ne peut le leur montrer que par des conjectures. » (1)

Qu’après la nomination de présumés pédoprédateurs notoires au sein de conseils d’administration d’organismes internationaux de protection de l’enfance (Suivez mon regard, qui pointe vers le nord…), une pimbêche s’enrichisse sur le dos des éclopés révèle à quel point la religion dite néolibérale a infesté jusqu’aux derniers bastions de la solidarité sociale.

Si l’homme (la femme, en l’occurrence) est par nature à la mort voué – voilà le raisonnement fallacieux – autant qu’à sa pourriture déterminée corresponde la pourriture de ses principes et de sa conscience. Autant, en d’autres termes, en profiter, les bases mêmes de l’architecture sociale dussent-elles en payer le prix !

« […] On doit être persuadé que jamais les réformes ne se feront sans danger ; car la plupart des hommes ne se plient pas volontiers à une loi nouvelle, lorsqu’elle établit dans la cité un nouvel ordre de choses auquel ils ne sentent pas la nécessité de se soumettre ; et cette nécessité n’arrivant jamais sans périls, il peut se faire aisément qu’une république périsse avant d’avoir atteint à un ordre parfait. » (7)

Et qu’espérer d’autre de la part de celles et ceux qui évoluent confortablement dans un tel cloaque de la pensée sinon qu’ils traquent impitoyablement ceux qui les ont démasqué ? Une prise de conscience ? Mais que voilà une belle chimère : du rapport de forces face à la droite, naguère, ces déchets n’ont gardé aujourd’hui que la vanité suffisante du principe d’autorité, érigée comme un pilier fondamental dans des sables mouvants !

« […] A bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d’autres qui paraissent être des vices, et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien-être. » (8)

Il se trouvera bien, en outre, quelqu’Elizabeth Levy pour crier au loup et encenser la corruption au nom du pire auquel pourrait mener la lutte pour son éradication… Après tout, non seulement notre nature même est corruptrice…

« Deux raisons s’opposent à ce que nous puissions […] changer : l’une est que nous ne pouvons vaincre les penchants auxquels la nature nous entraîne ; l’autre, que quand une manière d’agir a souvent réussi à un homme, il est impossible de le persuader qu’il sera également heureux en suivant une marche opposée. De là naît que la fortune d’un homme varie, parce que la fortune change les temps, et que lui ne change point de conduite. » (9)

 En outre, …

« La haine est autant le fruit des bonnes actions que des mauvaises ; d’où il suit […] qu’un prince qui veut se maintenir est souvent obligé de n’être pas bon ; car lorsque la classe de sujets dont il croit avoir besoin […] est corrompue, il faut à tout prix la satisfaire pour ne l’avoir point contre soi ; et alors les bonnes actions nuisent plutôt qu’elles ne servent. » (10)

Enfin, et surtout, …

« On doit surveiller avec soin les actes des citoyens, parce qu’il arrive souvent que les commencements de la tyrannie se cachent sous une action vertueuse. » (11)

Combien de Peraita, de Cahuzac, de Demmink, tapis dans l’ombre et la luxure jusqu’à leur tour d’échafaud, l’avenir devra-t-il encore contenir pour que ces exemples de la pourriture revendiquée et tous les maîtres qui les entourent se rendent compte que le temps est de nouveau aux dragons et aux Don Quichotte ? Combien de temps encore avant la houle monumentale qu’aura suscitée l’indifférence intéressée de tous ces corrompus à des degrés divers, supposés combattre les assauts, de jour en jour plus féroces, lancés contre l’Etat-Providence ?

« […] Presque tous, frappés par l’attrait d’un faux bien, ou d’une vaine gloire, se laissent séduire, volontairement ou par ignorance, à l’éclat trompeur de ceux qui méritent le mépris plutôt que la louange. » (12)

Et combien d’imposteurs bien entourés continueront-ils d’ériger la corruption individuelle, corollaire du déclin démocratique, en valeur fondamentale sans la soumission nécessaire à laquelle tout investissement dans la Cité est illusoire !?

_______

(1) Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre I, chapitre XVIII, 1512 – 1517 (version Louandre, Charpentier, 1855)

http://fr.wikisource.org/wiki/%C5%92uvres_politiques_de_Machiavel_%28Louandre%29/Discours_sur_la_premi%C3%A8re_d%C3%A9cade_de_Tite-Live/Livre_1

(2) Source : http://www.lalibre.be/actu/politique-belge/freddy-thielemans-apprend-par-la-presse-qu-il-va-demissionner-522dd41035702bc05f0c2d99

(3) Lire, à titre indicatif : http://www.rtbf.be/info/economie/detail_belgacom-didier-bellens-met-un-terme-au-contrat-de-concetta-fagard?id=6759633

… ainsi que : http://archives.lesoir.be/didier-bellens-un-homme-experimente-mais-sur-la-sellett_t-20110728-01HM1Q.html

(4) Source : VRT, Ter Zake, 28 octobre 2013

(5) Source : http://www.lalibre.be/actu/belgique/un-salaire-de-top-manager-au-samusocial-5268953235708def0d922a32

(6) Source : http://www.demorgen.be/dm/nl/5036/Wetstraat/article/detail/1729779/2013/10/26/Toploon-voor-hoofd-daklozenopvang-192-705-euro-per-jaar.dhtml

(7) Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre I, chapitre II, 1512 – 1517

(8) Machiavel, Le Prince, Chapitre XV, 1515 (Ed. du groupe Ebooks libres et gratuits)

(9) Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre III, chapitre IX, 1512 – 1517

(10) Machiavel, Le Prince, Chapitre XIX, 1515

(11) Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre III, chapitre XXVIII, 1512 – 1517

(12) Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre I, chapitre X, 1512 – 1517

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