« Chaud devanng ! » (1/4 h célinien)

C’est lui qui me ferait découvrir les champis, et avec eux ma première extase cosmique, là où, comme le dit un kool ket d’outre-Atlantique qui lui aussi a refusé de vieillir avec costard et cravate ou Humvee citadinisé et mouflets-rois à chevaux à bascule d’or, la plupart se contentent d’un orgasme, incapables de voir au-delà.

Tous les vendredis, après les cours, c’était le même rituel : rendez-vous au Baracok, un petit café de quartier branché du vieux Bruxelles, pour y enchaîner les chopes jusqu’à plus soif, et souvent jusqu’à l’écroulement. Moi, je ne buvais pas. Ce n’est pas que j’étais l’écolier exemplaire, mais le houblon était ma tombe. Un truc de fœtus, sans doute, bien que l’intéressée s’en soit toujours défendue. Dans ce bistrot, il y avait un cuistot originaire du Midi. Il s’appelait Frank. Personne ne sait trop comment il y avait atterri, mais il était l’attraction locale. « Chaud devanng », beuglait-il avec son accent méridional, ses hamburgers ou autres spaghet’ à la main.

Puis, un jour, il y eut rupture, chacun étant appelé par les trompettes de l’existence à suivre son propre chemin. Lui s’est retrouvé à Harvard après une licence en droit, mot qui se disait avant que l’on ne parle de mastère. Il était du genre à délaisser les céréales pour bouffer du Marx au petit-déjeuner. Plusieurs fois, il avait d’ailleurs frôlé l’indigestion. « Si tu veux vaincre l’ennemi, il faut le connaître », martelait-il à sa cour, toujours serti de cette écharpe rouge vif qui avait pour but affiché d’annoncer la couleur, de s’approprier le réel et d’en faire d’office du symbolique, de ne laisser planer aucun mystère, en somme.

Il était le cadet, l’héritier en puissance, d’une riche famille bourgeoise qui vivait aux confins d’Uccle. Il était aussi le préféré de la mamma, fils unique putatif à qui rien n’était refusé, et cela se traduisait dans ses moindres faits et gestes : la vraie tête à claques, non dénuée de bagout certes, mais arborant toujours fièrement ce sentiment de fausse supériorité et ce rire moqueur du grand dadais autosatisfait que l’on ne peut, forcément, qu’envier et dont on ne peut que jalouser les réseaux prédéterminés. L’infatuation suintait de son visage conquérant tandis que, tel un monolithe séparé du tout, il se plaisait à pisser à la raie de ceux qui se mettaient au travers de sa route, son expression fétiche, que son double honni, limite physiologique oblige, ne pouvait par la force des choses – résolution suprême de la quadrature du cercle lacanienne – lui retourner. Il irait loin, c’est sûr…

Chez les Ricains, il apprit à développer l’esprit de camaraderie, de fraternité, celui dont on ne se défait jamais, et se familiarisa, au gré de ses cours de sociologie de bazar, avec les techniques du marketing de masse qui lui assureraient, une fois de retour au bercail, sa revanche sur l’ennemi, où le speed dating professionnel figurerait en bonne place. Ca vous est étranger ? Laissez-moi vous expliquer brièvement : les postulants au dernier job de rêve en date sont invités, en cinq minutes maximum, à se vendre, à l’occasion de foires à l’emploi par exemple, à des parterres d’employeurs potentiels. Prendre dans le cul est l’horizon, nier ce qui fait homme la méthode.

Aujourd’hui, il gère un parc de plusieurs dizaines d’employés. Il est le boss. C’était inscrit dans son profil astral. Sa maman est très fière de lui. Ecrivain à succès par ailleurs, il a la réussite tatouée sur le front. Je l’ai revu il y a quelques mois lors d’une réunion d’anciens élèves. C’est la seule fois où je me suis laissé aller à cette manie débile qui consiste à revoir des gens que l’on n’a plus vus depuis des lunes, et avec qui on ne partage plus rien sinon des souvenirs rassis qu’il vaut mieux ne pas remuer. Ce genre de choses est bon pour les vétérans, qui ont été marqués collectivement par l’horreur absolue, pas pour des adultes ordinaires.

Quand il m’a vu, il s’est esclaffé avant toute autre considération. Sa nouvelle femme, une Polonaise à l’allure élancée, ne comprenait pas. En vérité, il n’y avait rien à comprendre. Il y avait juste à acter : acter la pétrification des attitudes de poseur, la superficialité des échanges et la peur de la profondeur qui se cachaient derrière le masque d’une certaine réussite fonctionnelle. On est allé sur la terrasse, et après avoir réglé leur compte à trois ou quatre joints consumés en partage, il m’a dit : « je suis mal, tu sais. Je n’ose le dire à personne, mais on attend toujours de moi que je performe, que je sois le meilleur, et je le suis, mais j’aspire à plus ». Je l’ai regardé en face, et je lui ai dit : « Grégory, à l’école primaire déjà, tu cranais parce que le proviseur avait conseillé à ta mère de t’inscrire dans un établissement plus à la hauteur de tes compétences. C’est ta mère qui t’a insufflé ce culte. Résultat des courses : tu ne t’es jamais regardé en face, et pardonne-moi cette offense, mais t’as vraiment une sale gueule, tu sais »… Nous rîmes de bon cœur. Je l’interrogeai sur son dernier livre : était-il autobiographique ? il m’envoya son poing dans la gueule, lui qui pourtant se targuait d’être non violent en toutes circonstances. Je lui dis à quel point je trouvais canonne sa nouvelle compagne, et il me répondit qu’un plan à trois n’était pas à exclure. Quand j’y pense, je frissonne encore…

Le lendemain, il retournerait au boulot, huitième nain couronné par l’ambition dévorante de devenir un géant. Je le voyais encore me rire à la face, de ce rire sardonique qui exclut et n’autorise aucun partage, le rire des geôliers de l’autre côté de la cage, celui des tourmenteurs de Winston de l’autre côté de l’écran. Il n’y avait rien. Je sentais en moi monter la haine qui ferait partir le coup instantanément, dès que ma raison se relâcherait pour de bon. Puis mon esprit reprit le dessus et m’emmena ailleurs. Ce Winston-ci se la coulerait douce : plutôt crever que de devenir un autre clone. Que THX 0523 se débrouille, mon salut était ailleurs, loin de ce si bas étage, loin des suicides des mois au nom des egos. Et il fallait que je me résolve à accepter que la lumière que j’avais vue ne s’était pas offerte à eux, ou vice versa. Peut-être un jour, bien plus tard, lorsqu’ils auront mûri conformément au schéma classique qui régit les vies… Peut-être…

Catégories : Expressions de sagesse passagère

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