Primi, mais INTER PARES : la leçon de l’Amérique du Sud progressiste au « marché de la démocratie »…

Le discours des nouveaux pionniers politiques des nations progressistes sud-américaines, celles qui se sont réveillées après le long cauchemar qui leur avait été infligé au nom de la libre entreprise, durant les seventies et jusqu’au début de la décennie suivante, par l’encombrant grand-oncle qui s’est toujours autorisé à s’immiscer par tous les moyens dans les affaires de tous, gêne-t-il aux entournures la propagande officielle en cours chez nous, tant parmi les savonnettes de diverses couleurs qui quémandent périodiquement nos suffrages qu’au sein de leurs relais médiatiques autorisés, tous s’inscrivant avec plus ou moins de consentement dans la dictature libérale des marchés ?

Ce discours, en tous cas, bat en brèche l’angle favori à travers lequel est considéré le réel, par chez nous, ainsi que les tactiques politico-médiatiques utilisées de manière coutumière afin de tenter de déstabiliser ceux qui s’élèvent contre ladite dictature. Sans nous en rendre compte, nous avons, en effet, glissé politiquement, en une quinzaine d’années à peine, d’un paradigme droite / gauche à un paradigme extrême-droite / droite, cette dernière assaisonnée, le cas échéant, de l’un ou l’autre aromate vestige des conquêtes sociales populaires.

Quiconque a le culot de s’opposer à cette droite se voit ainsi rangé, de manière automatique, dans le rang des sympathisants bruns. Cette formidable évolution du débat démocratique, nous la devons à la fois au hold-up de la gauche d’hier par des forces, en réalité réactionnaires sous la surface, auxquelles seule la fortune de milliardaires bien connus est supposée conférer un certain cachet, à la traque obsessionnelle à la déviance de la pensée conduite par les experts en nazisme 2.0 présumé, et au panurgisme béat d’une caste médiatique en décomposition.

Où, en effet, dans une si simpliste configuration, dans laquelle les accusations de populisme ne tardent généralement pas à être utilisées pour faire taire un adversaire, un propos non aligné tel que celui tenu par des hommes du peuple tels que Jose Mujica et Evo Morales pourrait-il s’insérer?

Voilà le talon d’Achille du confinement idéologique dans lequel nous tient séquestrés le prétendu libéralisme qui défait nos destinées, et délie nos bourses tel un Robin des gratte-ciel : aucun islamo-fascisme (pour reprendre la logorrhée en vigueur), aucune putride nostalgie stalinienne nord-coréenne, aucun relent vichyste nauséabond dans la bouche de ces gens-là. Populistes, ils le sont, pourtant, dans le bon sens du terme (1), un sens qui ne correspond pas aux éléments de langage ambiants : renoncer à une partie importante de son salaire présidentiel, comme l’a fait le premier nommé, et affirmer malgré tout être encore trop payé, bref rendre la politique à la noblesse des causes et des personnes défendues, voilà bien le genre d’exemplarité (d’athée, en l’occurrence !) qui nous fait honte ici, n’est-ce pas ? La seule solution, pour les chiens de garde, consiste donc à faire comme s’ils n’existaient pas, à ne pas relayer leurs interventions sur l’écran ancien, hormis dans un rapport causal entre eux et les Etats-Unis, tel que ce fut le cas à l’occasion de la diatribe de la présidente du Brésil contre la StaSi nord-américaine.

De ces interventions jaillit pourtant, en raison, sans doute, de la profonde humanité que dégagent des dirigeants que le sain attachement à leurs roots a maintenus dans l’humilité, une sagesse, une philosophie de vie, une droiture et une vision auxquelles, sous nos latitudes, piétinant dans un mercantilisme qui ramène tout à sa plus futile expression, à son plus petit dénominateur commun, c’est-à-dire à ce temple perverti de l’Argent-Dieu, notre politique capital-corporatiste donne l’impression d’avoir définitivement renoncé.

Serait-ce parce que nos populations se sont, depuis les trente glorieuses, embourgeoisées comme jamais auparavant ? Que l’on se rassure, alors : les coupes sombres dans la sécurité sociale menées ici et là non pour rembourser des dettes dont chacun, en haut lieu, sait qu’elles sont irremboursables – de quoi les vautours se nourriraient-ils demain si elles l’étaient ? – mais pour privatiser les derniers pans d’activité humaine qui étaient parvenus à résister à l’accord multilatéral sur les investissements avorté, créeront sous peu de nouvelles légions de miséreux dont l’hypnose télévisuelle seule ne parviendra plus, à terme, à endiguer la rébellion.

Une fois passée la légitime phase de résignation face à la barbarie sociale revendiquée, et éteints la propension manifestée spontanément par ceux qui ont été maintenus à dessein dans l’ignorance la plus crasse à se retourner les uns contre les autres, comme le fatalisme suicidaire qui consisterait, en fuyant la gueule du loup, à se jeter dans les bras de l’ogre, bref, après la contestation erratique du cours des choses tel qu’il est imposé ici, ces légions finiront par partager l’espoir positif qui anime tant de Latino-Américains. Et, ce jour de gloire-là, ils reprendront en chœur, et avec sincérité cette fois, le slogan pondu par les écervelés de l’une de ces agences de marketing qui infestent le « marché de la démocratie », le retournant contre ses inspirateurs : « ¡ El cambio, es ahora ! »

Jose Mujica

Jose Mujica 2

« Nous avons sacrifié les anciens dieux immatériels, et nous occupons à présent le temple du dieu du Marché. Ce dieu organise notre économie, notre politique, nos habitudes, nos vies […] et nous fournit l’hologramme du bonheur. Il semblerait que nous ne soyons venus au monde que dans l’unique but de consommer. Et lorsque nous ne pouvons plus consommer, nous ressentons une frustration, nous souffrons de la pauvreté, et nous nous voyons marginalisés. […]

Notre culture [en est réduite à] l’accumulation; c’est une culture de marché. […] Il s’agit d’un compte à rebours contre la Nature et contre l’avenir de l’humanité [entamé par] une civilisation opposée à l’humilité, à la sobriété, aux cycles naturels et aussi – ce qui est pire encore – à la liberté, laquelle implique que nous prenions notre temps pour établir des relations humaines, clés de voûte d’une vie : l’amour, l’amitié, l’aventure, la solidarité, la famille. C’est aussi une civilisation opposée au temps libre, qui ne rémunère ni ne s’achète et qui nous permet de contempler la beauté de la Nature. Nous avons détruit les jungles véritables pour les remplacer par des jungles de béton. […]

Sommes-nous heureux lorsque nous sommes si éloignés de l’essence de ce qui fait de nous des êtres humains ? Stupéfaits, nous avons délaissé notre biologie, qui défend la vie au nom de la vie elle-même, et l’avons remplacée par le consumérisme fonctionnaliste et l’accumulation. La politique, mère naturelle de la vie humaine, qui s’est, d’aventure en aventure, acoquinée avec l’économie et le marché, se limite désormais à sa propre perpétuation. En ce, elle a délégué son pouvoir, se cantonnant à la conquête de strapontins gouvernementaux. »

Extraits du discours prononcé par Jose Mujica, Président de la République orientale de l’Uruguay, devant l’Assemblée générale des Nations-Unies, le 24 septembre 2013 (2)

LE PRESENT ARTICLE EST AUSSI L’OCCASION DE LANCER UN APPEL A TRADUCTION DES INTERVENTIONS DE CES DIRIGEANTS LATINO-AMERICAINS, qui ne sont disponibles, la plupart du temps, qu’en version originale…

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1/ Lire, à ce sujet, cet article antérieur : https://yannickbaele.wordpress.com/2013/01/09/mathieu-galloway-chavez-ces-vilains-populistes/

2/ Le discours complet du Président Mujica, dont les extraits sélectionnés dans cet article ont été traduits de manière approximative, peut être vu ici : http://www.youtube.com/watch?v=OLef1zl7k4Q

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